Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement sa conversation,
et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le
_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familière_.
Il n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il avait cette
demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste à être transporté de ce
qu'on voit, à décrire avec ravissement ce qu'on a vu et à y ajouter
quelque chose. Diderot est incapable de créer, mais il est très capable
de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir saisi ses yeux,
saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une
ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un
spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et replace, imagine
des détails, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire,
inférieure, mais précieuse encore, et que tant s'en faut que tout
le monde ait, qui retient, achève, et recompose. Les _Lettres à
mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement
contées, de scènes joliment décrites, de croquis, de silhouettes et
d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère
au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit
dans une sorte de lumière chaude et dans une atmosphère qui vibre et
paraît vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures;
le tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la sensation
de plénitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de
Crébillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux
que je ne pourrais l'exprimer.
Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette imagination _à la
suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitié de son office,
mais vive encore et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt
un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il
a regardés; c'était encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont très
souvent admirables. Il décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé
ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination spéciale
que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des
couleurs, s'est comme vidé, l'imagination excitée se donne carrière.
Elle reprend la matière que le peintre lui a fournie et la dispose d'une
autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées avec infiniment de
souplesse, de vivacité et de bonne grâce: puis elle s'émancipe encore,
dépasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait
par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu contenue encore, qui
est charmante. Ces échappées de fantaisie sont plus agréables ici, et
moins inquiétantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront
pas trop loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne peut
s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste, toujours un peu,
et, partant, un peu maîtrisées par le souvenir de l'oeuvre qui les a
inspirées. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans
ses périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa
verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton.
Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique artistique de
Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute
littéraire. Variations d'un lettré à propos de tableaux.--Il est un peu
vrai. Et c'est ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le
fond même de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce
n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le théâtre
des idées de peintre, et sur la peinture des idées de littérateur. Il
a voulu au théâtre des _tableaux_ et sur les toiles des scènes de
cinquième acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux yeux et pour une
peinture qui parlât aux coeurs; et quand on est méchant, on dit qu'il a
été bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre.
Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne
faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les séparer jusqu'à
mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont frères. A les
confondre, il est vrai qu'on leur fait parler à tous une langue de
Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être, de nature ou par effort,
entièrement étranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne
connaître que le métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit
pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, même pour
son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas
faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine
dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le
critique ne doit pas se tromper d'émotion, et transporter devant les
toiles l'état d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers où
Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion,
peut-être risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en
arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là, à ne savoir
d'une pièce que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que
tel ton est juste et tel douteux.
Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce qu'a été Diderot, et
c'est le «métier» aussi bien au théâtre qu'au salon qu'il a peu connu;
mais ses impressions générales sont justes, et il ne s'est trompé ni sur
Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si
littéraire, c'est que la peinture de son temps est bien littéraire
aussi. Il a affaire à des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même
souvent: _Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité_;
--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amènent
l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cédant pour
un temps à la Nécessité_;--_L'Etude qui veut arrêter le Temps_;--_La
Justice que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit_. «Je
défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....; les peintres
du temps de Diderot avaient l'intrépidité de traiter ces sujets-là
avec leur pinceau. Ils étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient
pathétiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y
songe bien, ce qui doit étonner ce n'est point du tout que Diderot
ait été littéraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a été
modérément. Et c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que
je serais tenté de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence
prédominante et funeste du «point de vue littéraire».
Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sûr,
d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière, et voilà deux points
qui ne sont pas si peu de chose. Partout où nous pouvons contrôler la
critique de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées,
nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations
est entièrement juste, et affiné; et que pour savoir d'où vient la
lumière, où elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en
doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés, il est peu
d'oeil plus savant et plus exercé que le sien.
Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre, moitié du littérateur
(et qui sont nécessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passé
maître? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste
choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un écrit, compose, ou
recompose, admirablement un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut
l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui
saute aux yeux d'abord. Et quand il défait un tableau pour le refaire,
on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du
moins que celui qu'il critique a bien les défauts de composition qu'il
relève.
Et de même, le moment précis de l'action qui est celui que le peintre
doit saisir comme comportant le plus de clarté, le plus de beauté des
figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est
souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout
le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sûre du «moment» du
peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir
une action se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter
juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour indiquer le
commencement d'où elle vient et suggérer la fin où elle va, et pour être
belle en soi, et pour être pleine de sens dans la plus grande clarté.
«Chardin, La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent
point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais presque le seul de
ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme
elles étaient ordonnées dans ma tête.»--Je le crois fort, et cela va
beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même du littérateur
né pour sentir l'art. Un critique d'art doit être un peintre à qui ne
manque que le métier. C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot.
--Mais le métier lui-même, la technique, pour parler plus noblement, est
partie essentielle de l'art à ce point que n'en pas rendre compte c'est
causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il
faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beauté
propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et
minutieusement goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à fond la
technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers
pour savoir quel est le secret de la beauté d'un vers de Lamartine
ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté
d'_expression_ qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits pour
éveiller dans les âmes certaines sensations générales, un peu confuses,
il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont,
aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M.
Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont
un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le même fait chacun
en sa langue devant un homme qui ne sait que le français. Le Français ne
les comprend pas; mais à leur mimique il entend très bien que la chose
racontée est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il
ne perd nullement son temps à les entendre et regarder. Très sensible
même, femme, enfant, ou méridional, il pourra même rire, pleurer ou
sourire à leur récit. Voilà ce que la foule entend aux choses des arts.
Chaque art a sa _langue_ particulière, tous ont un _langage_ commun.
[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.]
Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel service pourra-t-il
rendre au Français qui écoute? Prétendre le faire entrer dans le talent
de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point
songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait
qu'il commençât par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler
l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel
mot plus nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence du
récit, donner une idée générale, confuse encore, sans doute, mais déjà
plus saisissable du fait raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce
que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans
la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire, dans le domaine de
l'expression, et il donne, par quelques vues discrètes sur la technique,
un peu plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression
générale qui affectait la foule.
Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui écrit au XIXe siècle
pour un public plus familier déjà aux choses de peinture, un peu plus
d'interprétation technique, quelques leçons de langue poussées un peu
plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction brillante du
sentiment général du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et
nos critiques modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire,
de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces limites.--Un critique d'art
sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en décrivant
un tableau, pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la
critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement
qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maître incontesté de
la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et
éloquent initiateur.
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