SES OEUVRES LITTÉRAIRES

On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté qu'il n'en avait

pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près ce que je vais dire. J'en ai

le droit, parce que je ne résiste jamais à répéter un lieu commun quand

je le crois juste.

Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire. Il a, nous

l'avons vu, une certaine imagination dans les idées, une certaine

imagination philosophique. Le _Rêve de d'Alembert_ est une sorte

de poème matérialiste, non sans beauté, non sans beautés surtout.

L'imagination littéraire est autre chose. Elle consiste à créer des

âmes, ou à inventer des événements. Elle est faite d'une puissance

singulière à sortir de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre

âme, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre. C'est une

aptitude particulière et innée que rien ne remplace. L'observation y

aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le détachement facile

y aide, mais ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait

pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation

pénétrante et patiente. Il avait le détachement et la sympathie; mais

cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un

caractère, fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais

raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggéré à

l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a tracé des silhouettes, et

raconté des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de

genre.

Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme

personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement

et fortement que Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait

voir, qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous

le connaissez, rond, à fleur de tête, interrogateur, tout en dehors,

tout jeté en avant, curieux, avide et qui semble se précipiter sur

les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aimé à

regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le

fiacre où il roulait la moitié de sa journée, il revoyait la figure,

l'attitude, le geste, la scène; puis, devant son papier, il revoyait

encore, avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en écrivant.

Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes vraies, des

historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les

fait entrer dans un récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce

sont les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il a bien

vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté. Et dans chacune de

ses histoires, après des préparations quelquefois longues, qui sont des

hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans

nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette; cette femme suppliante

aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui

part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers cette

femme impérieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues.

Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de

physionomie, les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé

dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de

son talent, qui est très grand et très Original.

[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.]

[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.]

Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure, il écrit la

_Religieuse_, où l'ennui le dispute au dégoût; il écrit les parties

d'invention de _Jacques le Fataliste_, à savoir l'histoire proprement

dite de Jacques et de son maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a

plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a à un haut degré)

que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du

style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond

est singulièrement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de

caractères, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la

vérité, et c'est toujours à _Jacques le Fataliste_ que je songe, il

produit une illusion agréable, ce qui est encore du talent: il mêle,

suspend, ramène, entrecroise et entrelace cinq ou six récits différents,

chacun peu intéressant en lui-même, de manière à toujours faire croire

que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre est plus

intéressant que celui qu'il fait; et il y a là comme un chatouillement

de curiosité, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de

foisonnement copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper,

jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours,

en se mêlant, se quittant et courant les uns après les autres. Il y a là

un peu de diversité d'accent; car Diderot était l'homme des digressions,

des échappées, et des parenthèses plus longues que les phrases; mais il

y a un peu de procédé aussi et d'attitude; et surtout il y a plus

de verve de conteur que d'imagination de créateur, ou, pour parler

simplement, de romancier.

Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout à

l'heure qu'il réussit à peu près à faire une grâce, n'en révèle pas

moins une singulière pauvreté de fond. Où la composition est absente,

mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention même

qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouvé

ou une forte idée à vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et

puissant, qui vous obsède. _Gil Blas_ est composé, quoi qu'on puisse

dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son

unité. _Candide_ est composé. Il gravite autour d'une _idée_ dont on

sent toujours la présence, et qui de temps à autre, fréquemment, ramène

à elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_

ni les _Bijoux_ ne sont composés, parce que Diderot, demi-artiste,

demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est

ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre,

souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux, complet et

vraiment vivant, ni autour d'une idée importante et considérable.

Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui descende

profondément dans la mémoire, parmi toutes les improvisations

prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. Là encore c'est

l'oeil qui a guidé la main. Le neveu de Rameau est un personnage réel

que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir de curiosité. Il

l'a aimé du regard avec passion. Mais cette fois le personnage était

si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en

particulier qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès inouï

et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot a tant aimé à le

regarder, qu'il en a oublié d'être distrait, qu'il en a oublié

les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions à

l'interlocuteur imaginaire, et les réponses de celui-ci et les répliques

à ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur son héros;

qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce

qu'il n'a jamais, la soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est

enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un

personnage de La Bruyère tracé avec la largeur de touche et la plénitude

de Saint-Simon.--Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement

dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de génie.--Sauf

cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et

diffus, ou un _novelliste_ à qui manque ce qui est le charme même de la

nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu

de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement,

mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son

existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne réfléchit, le livre

fermé, sur une pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste

qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scène presque

inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lâchaient

point leur proie; et c'est ce que je me plais à répéter.

Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où il a le moins

réussi. Tout lui manquait, à bien peu près, pour y entrer, pour s'y

reconnaître, pour y avoir l'emploi de ses qualités. Et d'abord remarquez

qu'il a beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un grand

raisonneur en questions théâtrales. Mauvais signe. Il peut exister, et

la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doué pour

être d'une part un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être

capable d'oublier toute théorie quand il prend sa plume de théâtre,

condition nécessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare.

D'ordinaire, des théories familières et chères au critique, les unes

s'évanouissent et lui échappent, dont il faut le féliciter, quand

il conçoit une pièce de théâtre; mais quelques-unes restent, celles

auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de

créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est pas chose plus

grave, que la théorie reste parce que l'imagination n'est pas venue.

Ceci est le cas de Diderot.

Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre; d'idées vagues,

obscurcies encore par ce verbiage incohérent et fumeux, qui lui est

naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce

chaos, où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que

je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables.

Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le monde; car, d'âge

en âge, le naturel de l'époque précédente paraît le pire conventionnel

à celle qui vient; et cela est nécessaire, parce que, seulement pour

se maintenir au même degré de conventionnel, il faut réagir contre le

conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le

pur procédé en deux générations.--Il voulait donc plus de naturel, ce

qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins

de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage

entre à la Comédie française; il ne comprend rien à des gens qui parlent

un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes répliquent par une

réponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent

cérémonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue

ne comprendrait rien, non plus, à une femme toute blanche d'un blanc de

céruse, qui garde une immobilité absolue et qui ne cligne pas des

yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à des

personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir

que d'un côté et même à une certaine place précise; que l'art est

précisément l'art, et reste l'art, en se séparant franchement de la

nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement

_une certaine ressemblance_, à l'exclusion des autres, et qu'on frémit

à imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la révérence et

qui, par un mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers;

que, précisément parce que le théâtre, le plus complexe des arts, donne,

non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de

la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le

trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même de l'art,

qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-vérités ou de

contre-réalités salutaires, préservatrices, artistiques pour tout dire;

et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude

noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux

parlant et marchant devant les Français de 1750, sont justement de

ces contre-réalités qui ne constituent point l'art, mais en sont les

_conditions_ nécessaires.

Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant,

d'introduire un peu de réalité nouvelle, c'est-à-dire, pour beaucoup

mieux parler, de modifier par un souci de la réalité le conventionnel de

l'âge précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir dans le même

se continuant, s'imitant et se répétant; j'en suis d'avis, et j'ai pris

soin de le dire, et je félicite Diderot, sinon de sa théorie, du moins

de sa préoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a

gardé.

[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des

valets et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets

et servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est

bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.]

Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur. En cela il

était dans la tradition du théâtre français et surtout de la critique

dramatique française. Sur ce point, l'indépendant Diderot est d'accord

avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel et

avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle au XIXe, de théoricien

dramatique qui n'ait vivement insisté sur la nécessité de moraliser le

théâtre, et de moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe siècle

ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était mêlé de bon et

de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un côté, l'idée de

remplacer les prédicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes;

d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la

direction morale, qui autrefois venait de la religion, commençant à

languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guère

que la littérature qui pût recueillir ou essayer de prendre cette

succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis

de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant

accoutumé d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que

le drame fût non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte

de soutenance de thèse. «J'ai toujours pensé qu'on discuterait un jour

au théâtre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire

à la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen

(le théâtre) si le gouvernement en savait user et qu'il fût question de

préparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!»

Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le théâtre en substituant

la peinture des _conditions_ à la peinture des _caractères._ Entendez

par «condition» l'état où est un homme dans la famille: on est «un

père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société: on est magistrat, on

est soldat, etc.

La critique s'est trop exercée sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas

méprisable. Ce qu'il y avait de suranné dans l'ancienne conception des

«caractères» au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus

des abstractions. On étudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_

contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui

strictement ne fût que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme

en soi, et encore réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre

compte tenu des impressions que ses entours ont dû faire sur lui et de

l'empreinte qu'elles y ont dû laisser, voilà ce que les dramatistes

prétendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils

n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue française dont

ils faisaient méthodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme

peut être né contradicteur, et, partant, être cela; mais qu'il est bien

plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions

exercées, des préjugés de classe reçus et conservés, a fait de lui. Père

depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix

ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres

termes, le caractère acquis remplace le caractère inné.--J'ai la

prétention, dont je m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup

plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir.

Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à la «comédie de

caractères» un chemin nouveau que ce sera à elle d'éprouver. Mais

Diderot a peut-être tort de croire qu'il faille _substituer_ purement

et simplement les conditions aux caractères, comme si les conditions

étaient tout, et les caractères si peu que rien. Notez d'abord que les

conditions sont: ou des effets du caractère,--ou des forces en lutte

contre le caractère,--et autant que dans les deux cas il faut

s'inquiéter du caractère autant que de la condition. Je suis époux et

père parce que j'étais _né_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous

croyez et prétendez étudier ma condition, c'est mon caractère que

vous étudiez, et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun

renouvellement de l'art.--Ou bien je suis époux et père, par suite de

circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas né pour cela; et alors

le drame sera très probablement la lutte entre mon caractère et ma

condition, entre mon caractère inné et mon caractère acquis, dont

les forces commencent à se montrer; auquel cas il faut bien que vous

connaissiez mon caractère autant que ma condition; et la pire erreur

serait de ne vouloir connaître et peindre que cette dernière, puisque

par cette omission ou négligence, c'est le drame même qui disparaîtrait.

De plus, à considérer les conditions comme de véritables caractères,

tant on suppose qu'elles ont pétri, modelé et sculpté l'homme qu'elles

ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caractères

d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères

innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne

humaine plutôt que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des

modifications de caractère, et non des caractères.--Dès lors, autant

elles sont intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont

modifié, autant elles sont comme vides et comme sans support, présentées

sans ce caractère et abstraites de lui.--Et de là cette conséquence

curieuse: loin que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait

à donner des abstractions pour des caractères, voilà qu'il y tombe plus

qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procède exactement de même.

Eux nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui nous donne pour

tout un homme, une habitude prise, ou un préjugé, ou une mine. Peindre

l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge

d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est

abstraire; mais écrire le _Père de famille_ c'est abstraire encore. Ce

qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculté

maîtresse, modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa

condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que

font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par

exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _père de famille_ qu'il faut

écrire, mais l'avare père de famille, et c'est précisément ce qu'a fait

Molière quand il a créé Harpagon.--D'où il suit qu'au lieu de faire un

pas en avant, Diderot en faisait un en arrière sur ceux qui, tout en

procédant par «caractère», d'instinct n'en montraient pas moins l'homme

concret et complet, en présentant ce caractère dans le cadre que la

«condition» lui faisait, avec l'appoint que la «condition» y ajoutait,

dans le jeu, enfin, et le branle où la «condition» ne pouvait manquer de

le mettre.

Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir

une partie de la vérité, et celle justement que les contemporains

n'aperçoivent pas, c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour

abstraction, il valait mieux pencher vers celles où l'on ne songeait

pas, que rester dans celles où l'on s'obstinait. La théorie de Diderot

avait donc et de la justesse et surtout de la portée.

Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la

pensée de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa

doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais

moraliste, médiocre et même à peu près nul comme psychologue, il

ne devait guère voir dans l'homme que des instincts innés qui se

développent, grandissent, et se font leur voie; «naturaliste» et grand

adorateur des forces matérielles, il devait voir l'homme plutôt comme

engagé dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument

asservi par elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que

comme une cause, et comme une résultante que comme une force, et dès

lors c'était l'homme déterminé et «conditionné», c'était l'homme

tellement modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle, et en

dernière analyse exactement défini par elle, qu'il devait s'imaginer, et

par conséquent croire qu'il fallait peindre.

De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de la théorie à

la pratique, n'en a guère retenu qu'une, c'est à savoir l'idée qu'il

fallait moraliser sur la scène. Il a peu rencontré et même peu cherché

ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des caractères,

il n'a pas davantage peint véritablement des «conditions». Le _naturel_

de Diderot s'est réduit à éviter le discours suivi et à mettre souvent

_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il

pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu

que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulées comme, dans

Balzac, étaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces

déclamations qui dépassent les limites légitimes et traditionnelles du

ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.

Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce théâtre de Diderot de

la façon la plus indiscrète et aussi la plus désobligeante. On voit bien

pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur

cette doctrine de la moralisation par le théâtre. Elle n'était pas

nouvelle; mais par la manière dont Diderot prétendait l'appliquer elle

avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et

dogmatise de deux façons, par la _maxime_, comme au XVIe siècle, et par

les conclusions, par les tendances que comportent et que suggèrent les

dénouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de

belles leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le théâtre

de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle dans le théâtre de

Diderot. Son drame n'est absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et

tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames. Sa comédie nouvelle

n'est qu'une «comédie ancienne» où il n'y aurait que des parabases.

Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but

poursuivi. Le propos délibéré de mettre une doctrine morale en lumière

est, d'expérience faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il y en a

d'autres) de ne point réussir en une oeuvre littéraire. On n'a jamais

vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont

concluantes.--Peut-être cela tient-il tout simplement à ce qu'il en est

tout de même dans la vie réelle. L'acte moral est toujours chose louable

et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa

vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant,

pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerté, qu'il

n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-même, qu'il ait un

certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que

d'une leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien plutôt

qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en

littérature. Nous aimons tirer la leçon morale des faits qu'on nous met

sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.

Voilà une des raisons pour lesquelles le _Père de Famille_ et le _Fils

naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres

raisons. Deux choses manquent essentiellement à Diderot, qui ne laissent

pas d'être importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des

hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue.

Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études, parce que chaque

homme lui était une cible d'éloquence. Toute personne qui entrait

chez lui était immédiatement roulée dans le flot bouillonnant de son

discours. Un torrent est médiocre observateur et mauvais miroir.--Et il

ignorait l'art du dialogue pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête.

Les dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot sont pleins

de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont

des monologues animés. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec

lui-même. Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue; mais

il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux seuls toute une

discussion. «Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me répond....

Tout beau! dira quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces

gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes, n'ont jamais eu

ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses

dialogues. Il dit quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir

souvent avec soi: voilà les moyens de se former au dialogue.» Le second

ne vaut rien, et Diderot l'a pratiqué toute sa vie; le premier est le

vrai, et Diderot ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout son

temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot

qu'on entend. A peine déguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupé par

des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait

à mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru

que le dialogue consistait à mettre beaucoup de _tirets_ dans une

dissertation.

Une seule de ses comédies offre un certain intérêt. C'est celle où il

ne s'est souvenu d'aucune de ses théories, et où il a peint le seul

caractère qu'il connût un peu, à savoir le sien. C'est _Est-il bon?

Est-il méchant?_--Dans _Est-il bon?_ point de prétention moralisante;

point de «condition», et au contraire, un caractère qui n'est modifié

par aucune condition particulière; et enfin le défaut ordinaire de

Diderot devient ici presque une qualité, puisque ce défaut consistait à

ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-même qu'il

s'établit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a à dire, sur

la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les

longueurs; et que cette comédie ne peut être mise à la scène, et je le

crois; mais le personnage central est singulièrement vivant et d'un bien

puissant relief. Ce Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux

et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet homme de moralité

douteuse et de générosité toujours en éveil, qui poursuit et atteint des

buts excellents par des moyens à mériter d'être pendu, et dont la bonté

s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité, naturelle à tout

homme, se divertit sous cape du moyen employé; cela est original,

piquant, inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme le titre, qui

résume très bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y

a bien en chacun de nous tous un être qui voudrait avoir la joie de

conscience des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification

bien combinée et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel,

cet homme-là; mais il est si bon! Trop bon; mais par des stratégies si

suspectes qu'il ne risque pas d'être fade.

L'étrangeté même de la composition de cette comédie n'est pas pour me

déplaire, au moins à la lire. C'est une comédie faite comme _Jacques le

Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent.

Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite déconcertant

et désespérant, si le principal personnage ne formait centre, et ne

ramenait assez clairement tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq

ou six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses. Elles lui

reviennent et lui retombent sur les bras tour à tour: «Ah! voici

l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la

pousser où il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci,

cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me

mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui

jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup

vaille! Et à l'affaire Bertrand!...»--Autant de dextérité qu'il y a, du

reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais,

discrètement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il méchant?_

serait une chose très distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très

originale.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 65 / 128 题