Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines et
contradictoires, car Diderot n'est pas assez réfléchi pour être
systématique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considérable
et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez
souvent, les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, du reste,
qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est très savant, plus
que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus
peut-être, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute
l'histoire de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, mais par
lui-même aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considérer
comme l'initiateur de cette science chez les Français, qui avant lui,
j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie
sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manichéisme_,
sont tout à fait remarquables, et à lire encore de près. Il est tout
plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siècle, et connaît les sources de
Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique,
la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire
naturelle, très bien. Il a compris que les idées générales des hommes se
font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse
de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes,
Voltaire suit la même voie, mais est en retard. Il en est aux
mathématiques, presque exclusivement, ne s'inquiète pas assez,
encore qu'il s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie,
légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, où elles commencent
à mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus
ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur
des reconnaissances hardies et impétueuses.
Ses premiers ouvrages, _Essai sur le mérite et la vertu, Pensées
philosophiques_, sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement,
d'heureuses trouvailles. Mais déjà la _Lettre sur les aveugles_ et la
_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera
celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur
le mérite et la vertu_ était religieux et «déiste»; les _Pensées
philosophiques_ étaient irréligieuses et «théistes», et peuvent être
considérées comme une esquisse de «morale indépendante»; les _Lettres_
sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie
athéistique et matérialiste. Pour la première fois Diderot y hasarde
à nouveau, avec beaucoup de verve et même d'ampleur, cette ancienne
hypothèse que la matière, douée d'une force éternelle, a pu se
débrouiller d'elle-même, en une série de tentatives et d'essais
successifs, les êtres informes périssant, quelques autres, parce qu'ils
se trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les «espèces»
s'établissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se
faisant peu à peu à travers les âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et
toute la petite école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en
son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des
recherches scientifiques plus étendues lui fournissaient.
En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet
paraissaient coup sur coup, de 1748 à 1768[72], et toutes sous
l'influence de la grande _loi de continuité_ de Leibniz, voyant entre
tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la
doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que
les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et
comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe,
s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force
de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas
encore à présent donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui
du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, mais
considérables, fécondes, et de nature à aider autant qu'exciter le
savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient
réfléchir Diderot, ébranlaient fortement son imagination; et dans
l'_Interprétation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles
Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit
énergique et audacieux une forme si arrêtée et précise qu'il traçait
déjà tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste:
«De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence pour
ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, _n'en serait-il pas de
même des espèces entières?..._ Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité
avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus
dans la matière; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce
qu'il était possible que cela fût; que l'embryon formé de ces éléments a
passé par une infinité d'organisations et de développements; qu'il s'est
écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a
peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à
subir qui nous sont inconnus...?»
[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).--
Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De
la nature_ (1766); _Considérations philosophiques sur la gradation
naturelle des formes de l'être_ (1768).]
Et plus tard, dans le _Rêve de d'Alembert_, il mettait en vive lumière,
par une image ingénieuse et frappante, cette supposition de Charles
Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une
collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait
dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé d'autant d'arbres et
d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles...» Voyez cet essaim
d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette
branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est
composé d'une multitude de petits animaux accrochés les uns aux autres
et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux
entraînés pour un temps dans une existence commune qui se sépareront
plus tard, se disperseront, iront s'agréger l'un à un autre tourbillon,
l'autre à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi
indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou plante en une autre
cité que nous appelons plante ou animal; et cette circulation éternelle,
c'est l'univers.
Enfin, dans le _Rêve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le
transformisme constitué, la formule définitive du transformisme:
«_Les organes produisent les besoins, et, réciproquement, les besoins
produisent les organes._» Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante
ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot
de Pascal sur l'hérédité[73]. Il arrive souvent que les hommes
d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore
à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui
commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d'expression
trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de détail
ramènera.
[Note 73: «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature
est première habitude.»]
Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière
vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan
préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice,
évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement,
créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres
espèces; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la
sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation,
de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et l'homme dans
l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des
végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des
choses sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui séduit
son esprit et la vision où son imagination se complaît.--Il est
matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation
que par raisonnement. La «nature» l'enivre et le transporte hors de
lui-même. Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient le
recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui
est égarée, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un
endroit où elle n'a que faire[74]:
[Note 74: Début du _Second entretien sur le fils naturel_.]
Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:
«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de
l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la ville et ses
habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au
cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; à fouler
d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser à pas lents
des campagnes fertiles; à contempler les travaux des hommes, à fuir au
fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute
dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de
cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et
qui l'apaise à son gré.
«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la
source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît d'un objet
de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers,
il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, la passion
s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui
part de sa poitrine et qui passe d'une manière délicieuse et rapide
jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est une chaleur forte et
permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le
tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette
chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant
lui. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur.»
Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car
l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot.
L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature
auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la
nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se
pervertit malgré elle; «ce sont les misérables conventions et non la
nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de
bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O vous qui, d'après
l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant
de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à
votre félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, ô
superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers
où ma main t'a placé.... Ose t'affranchir du joug de cette religion,
ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux
usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc,
enfant transfuge, reviens à la nature! Elle te consolera, elle chassera
de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te
déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer.
Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la
route de ta vie....»
[Note 75: _De la poésie dramatique_.--Du drame moral.]
--C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier
philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point
est le _Supplément au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile
d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en
l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans
dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est
parfaitement vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième.
Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, imaginées par des
tyrans pour nous gêner et nous rendre misérables. «Il existait un homme
naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et
il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie.
Tantôt l'homme naturel est le plus fort; tantôt il est terrassé par
_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances
extrêmes qui ramènent l'homme à sa première simplicité: dans la
misère l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans
pudeur[76].»--Et à la bonne heure!
[Note 76: _Supplément au voyage de Bougainville_.]
Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son
instinct?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier: «Si
vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de
votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans
la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre
de civilisateurs: «J'en appelle à toutes les institutions politiques,
civiles et religieuses: examinez-les profondément; et je me trompe fort,
ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une
poignée de fripons se promettait de lui imposer.»--Voulez-vous,
au contraire, «l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez pas de ses
affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre»[77].
[Note 77: _Supplément au voyage de Bougainville_.]
On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de
Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère
et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état
social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des
supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous
les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer
les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! Tous deux ont eu
cette idée; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en
a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait
davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; Diderot intempérant, la
morale.--Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé
devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune; Diderot,
débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé
droit de ce côté-là, avec insolence et bravade.
Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution»
des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien
que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état
d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions; résume
plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle
désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience
de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop
étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet,
Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans
l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes
diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis
de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec ses éléments divers,
législation dure, répression implacable, religion austère, morale,
luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il
faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On
commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme
une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a
commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce
qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes
après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache
à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas
raisonnable, pour ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour
ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste
la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant
Vauvenargues réclame déjà en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on
réprime trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines sont
belles et «nobles». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le
«sentiment» à la place de la morale «artificielle», revenant plus tard à
une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité
de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le
culte.
Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de
l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et
presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort.
Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions
méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a
raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les
animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent
que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il en
conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature
est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite,
ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte
dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale,
respecté encore, ou indirectement et mollement attaqué, c'est où il se
porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant,
est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre
l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui
y est allé.
N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il
n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où
il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme
d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont
gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de
l'_Encyclopédie._ Considérez toujours Diderot comme un homme qui
s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa
parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de
ses pensées et de son écriture; il se grisait d'attendrissement, de
sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de
Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de
son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage
intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard,
plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées
profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.--Et
ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très
intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire
naturelle.
Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en
faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute,
une _règle_ des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et
d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations
sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le
mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_,
la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive;
et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.
A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois
dire quelque part: «C'est à la volonté générale que l'individu doit
s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet,
père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à
elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait,
ce serait une _règle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et
dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus fréquemment,
il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est
souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu,
isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même
s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et
vertueuse. L'homme de bien _crée le devoir_, fait la loi morale. Il ne
la reçoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un
père avec ses enfants_» et dans _Est-il bon? Est-il méchant?_ il
a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens. Un homme en
possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle
inutilement l'avoir de gens riches, désintéressé du reste absolument
dans l'affaire, peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point
qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative.--Un homme,
pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en
ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté
tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer
des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble
tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et
qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et
au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne; que,
partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui
fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.
C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale
de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable,
et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son
immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel
et moral»; c'est toujours la société, la communauté, le _consensus_ qui
est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous
faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de
loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre,
peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse
générale, point de morale aucunement. La morale est une invention
d'anciens tyrans subtils; c'est une des pièces de l'homme artificiel
qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou
quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement
interrogé; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien,
même contre le gré de la loi civile.
Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et
intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le
XVIIIe siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès,
s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de
l'humanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et
les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont
fini par établir et par accepter comme vérités au moins provisoires,
lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet «homme
artificiel», en admettant même qu'il soit artificiel, cet homme social,
religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour,
ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à
peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le
modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser
tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir
le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme
sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant
mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité,
ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner
tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos
décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute
pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la
reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement
réussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction
et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs
amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée
saine et d'un regard juste; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil
des radicaux du XVIIIe siècle.
Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de Diderot et que je
pense beaucoup plus à Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux
tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que
Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la légèreté, de l'étourderie,
d'un tempérament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes
disait que le méchant est un enfant robuste. L'enfant robuste est
plutôt inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons
mouvements et d'étranges écarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on
a pu dire et qui a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?»