Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort,
qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand
poète de toute l'Europe, ce qui, chose étonnante, très heureuse pour
lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand
philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi par la plupart.
Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses
méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce
qui laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée pour qu'on
sache gré au dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on
les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a
conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes
une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance,
lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranniques et
fastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos
pour lui, comme il était venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses
semblables: il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en
opposition absolue avec celles de ses idées qui lui étaient les plus
chères n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a
augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique,
antilittéraire, antiartistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie
que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est
qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est
sorti triomphant d'une révolution qu'il eût détestée.--Une révolution
littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui,
l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu
ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire,
qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant
le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était
le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps,
tournés au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire
a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de
Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration
en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande
importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand
il disait spirituellement, songeant à tout son «fatras»:
..... on ne va pas sur Pégase monté
Avec si gros bagage à la postérité.
Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un
pays où l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont écriés,
quelques volumes lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours
encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! Que de recherches!
Que de questions soulevées, et résolues!»--Il en faut rabattre. Quand
on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu
d'idées et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a plus dans
Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est
le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique
religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même,
qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,--et on les retrouve
ensuite dans sa Correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui
lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans
ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement un homme très
instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très
vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce qui
est très considérable, non pas stupéfiant. Mais toute cette bibliothèque
en impose.
Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gré
d'avoir été un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres
devienne riche, grand propriétaire, grand châtelain et un peu prince.
Qu'un sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, cela ne
laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de «royauté
intellectuelle de Voltaire» il n'est pas impossible que le souvenir de
ses trois ou quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit
entré pour quelque chose.
Voilà de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus
grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes
de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et représentent
brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni
Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me
donnent l'idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je
le vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun un côté de
l'esprit français, une des qualités intellectuelles de cette race,
comme choisie, et portée par eux à son point d'excellence, ce qui
fait précisément que, tant à cause du choix exclusif qu'à cause de
la supériorité, ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, nous
ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus
spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est
un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude
de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit
abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un
Français. Un homme impatient des jougs légers et s'accommodant des
plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, qui est
conservateur de toute son âme, et qui en littérature et en art, est
étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être
irrespectueux, c'est un Français.--Voltaire est léger, décisif et
batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit du moins,
et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la pédanterie ni celui du
charlatanisme: c'est un Français. Il est à peu près incapable de
métaphysique et de poésie: c'est un Français. Il est gracieux et
charmant en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est un
Français. Il est radicalement incapable de comprendre l'idée de liberté,
et ne sait qu'être opprimé avec malice, ou oppresseur avec délices:
c'est un Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout progrès
de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Français. Il n'est pas
très brave; et ceci n'est plus Français, mais les Français se sont
tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce
défaut, en faveur des autres.
Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant encore, avec
peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore.» Ce qui avait
fini par lui faire tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire
Voltaire et de l'adorer, certains en étaient tellement devenus à ne
retenir de lui que les plus aveugles de ses colères, et les plus
étroites de ses rancunes, et les plus grossières de ses facéties, que le
prince des hommes d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces
élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps,
même après sa mort, ressemblé à une popularité. Il sort, à présent, de
la popularité pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que
par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est très grand par
sa curiosité ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue
excellente de clarté, de vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa
grâce inimitable à conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il
n'a pas créé un grand mouvement d'idées, qu'il n'a pas non plus une bien
grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que
la tragédie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique
de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu étroite. Mais ils savent
qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de
bonne humeur française, de fine satire française et d'esprit français;
et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mêmes qui ne l'aiment
pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualités,
même supérieures, de leur caractère, pour les qualités même secondaires,
de son esprit.