VII

Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort,

qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand

poète de toute l'Europe, ce qui, chose étonnante, très heureuse pour

lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand

philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi par la plupart.

Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses

méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce

qui laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée pour qu'on

sache gré au dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on

les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a

conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes

une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance,

lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranniques et

fastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos

pour lui, comme il était venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses

semblables: il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en

opposition absolue avec celles de ses idées qui lui étaient les plus

chères n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a

augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique,

antilittéraire, antiartistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie

que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est

qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est

sorti triomphant d'une révolution qu'il eût détestée.--Une révolution

littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui,

l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu

ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire,

qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant

le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était

le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps,

tournés au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire

a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de

Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration

en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande

importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand

il disait spirituellement, songeant à tout son «fatras»:

..... on ne va pas sur Pégase monté

Avec si gros bagage à la postérité.

Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un

pays où l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont écriés,

quelques volumes lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours

encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! Que de recherches!

Que de questions soulevées, et résolues!»--Il en faut rabattre. Quand

on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu

d'idées et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a plus dans

Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est

le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique

religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même,

qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,--et on les retrouve

ensuite dans sa Correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui

lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans

ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement un homme très

instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très

vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce qui

est très considérable, non pas stupéfiant. Mais toute cette bibliothèque

en impose.

Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gré

d'avoir été un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres

devienne riche, grand propriétaire, grand châtelain et un peu prince.

Qu'un sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, cela ne

laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de «royauté

intellectuelle de Voltaire» il n'est pas impossible que le souvenir de

ses trois ou quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit

entré pour quelque chose.

Voilà de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus

grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes

de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et représentent

brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni

Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me

donnent l'idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je

le vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun un côté de

l'esprit français, une des qualités intellectuelles de cette race,

comme choisie, et portée par eux à son point d'excellence, ce qui

fait précisément que, tant à cause du choix exclusif qu'à cause de

la supériorité, ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, nous

ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus

spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est

un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude

de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit

abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un

Français. Un homme impatient des jougs légers et s'accommodant des

plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, qui est

conservateur de toute son âme, et qui en littérature et en art, est

étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être

irrespectueux, c'est un Français.--Voltaire est léger, décisif et

batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit du moins,

et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la pédanterie ni celui du

charlatanisme: c'est un Français. Il est à peu près incapable de

métaphysique et de poésie: c'est un Français. Il est gracieux et

charmant en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est un

Français. Il est radicalement incapable de comprendre l'idée de liberté,

et ne sait qu'être opprimé avec malice, ou oppresseur avec délices:

c'est un Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout progrès

de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Français. Il n'est pas

très brave; et ceci n'est plus Français, mais les Français se sont

tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce

défaut, en faveur des autres.

Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant encore, avec

peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore.» Ce qui avait

fini par lui faire tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire

Voltaire et de l'adorer, certains en étaient tellement devenus à ne

retenir de lui que les plus aveugles de ses colères, et les plus

étroites de ses rancunes, et les plus grossières de ses facéties, que le

prince des hommes d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces

élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps,

même après sa mort, ressemblé à une popularité. Il sort, à présent, de

la popularité pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que

par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est très grand par

sa curiosité ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue

excellente de clarté, de vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa

grâce inimitable à conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il

n'a pas créé un grand mouvement d'idées, qu'il n'a pas non plus une bien

grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que

la tragédie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique

de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu étroite. Mais ils savent

qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de

bonne humeur française, de fine satire française et d'esprit français;

et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mêmes qui ne l'aiment

pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualités,

même supérieures, de leur caractère, pour les qualités même secondaires,

de son esprit.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 59 / 128 题