SON ART LITTÉRAIRE

J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude de Voltaire

critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans

Voltaire n'est guère que de la critique qui se développe, et qui se

donne à elle-même des raisons par des exemples. Il y a des hommes de

génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors

ils donnent comme règle de l'art la confidence de leurs procédés.

Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de goût, de finesse,

d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est

pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»; et qui

ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante: «et je vais le

montrer, en en faisant un». On reconnaît généralement les premiers à ce

qu'ils ne s'adonnent qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent

des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce genre-là. Tels Buffon

et Corneille. On reconnaît généralement les autres à ce qu'ils ont des

idées de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à

composer des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels Marmontel,

Laharpe, à cent degrés plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire,

outre ce talent ou plutôt cette souplesse à transformer sa critique en

exemples agréables, qu'il prend et donne pour des modèles, a un talent

original, et peut-être deux. Il a un génie de curiosité, et c'est ce qui

en fera un bon historien; il a un génie de coquetterie, de bonne grâce,

d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et c'est ce qui en

fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un épistolier

des plus aimables.

Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration n'est que de la

critique qui s'échauffe.

Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils ont deux défauts,

dont le premier est précisément d'être nés d'une idée et non d'un

transport de l'âme tout entière, de l'intelligence et non de tout

l'être, et par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence

du premier, est d'être presque toujours des oeuvres d'imitation; car

la critique qui invente ne peut guère être que de l'imitation qui se

surveille, et qui surveille son modèle, de l'imitation avisée qui

corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore.

C'est là les caractères essentiels de tous les _grands_ ouvrages

artistiques de Voltaire. De quoi est née la _Henriade?_ Du traité sur

le poème épique qui l'accompagne, soyez-en sûrs. Le traité a été fait

après; mais il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant,

mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais souvent froid, avec un

héros qu'on n'aime point; Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur»,

éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème épique, c'est

un héros sympathique une histoire vraie et grande, des pensées

philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car

vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne et

philosophique, et des vers d'une prose solide et serrée, comme:

«_Nil actum reputans si quid superesset agendum_», et je songe à une

_Henriade_.»--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un poème très

intelligent.

Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde et très pénétrante

des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne

se comprennent. Ici la création est la mesure juste du sens critique, et

l'invention juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond

des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour,

l'allégorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'épopée. Mais dans

les limites d'une intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou

quatre conceptions supérieures de l'âme humaine, la _Henriade_ est

un poème très intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne

comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique très

amusante. Le sens critique que l'a conçue; mais le génie de curiosité

l'a exécutée. Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien

racontées, et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés en prose

admirable, précis, ramassés et clairs, qui feraient très grand honneur

à des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la

_Henriade_? Posément, sans anxiété et sans transport (elle le permet),

en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion à une foule

d'événements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent

les allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif

plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité du coeur et un grand

calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France,

surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair

et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois, Henri IV et ce

cher siècle de Louis XIV prolongé quelque peu jusqu'à Voltaire lui-même.

La curiosité a dicté ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait

à les lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux et le

plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.

La _Pucelle_ est moins amusante. On peut même dire qu'elle est

illisible. C'est un poème plaisant, à qui il manque d'être comique. Ces

personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il

écrire un très grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai

que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point

les aventures où des hommes sont engagés qui sont bouffonnes par

elles-mêmes; ce sont les travers par où les hommes se jettent dans des

aventures désagréables, ou par où ils les subissent de mauvaise grâce,

ou par où ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent;

ce sont ces travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. Ne

comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à Ragotin, pour sentir tout

de suite où est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poème burlesque.

Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions

de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collégien

vicieux. Pour comprendre que cet énorme amas d'ordures ait plu aux

contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques

du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les

entasser, par poignées, pendant à peu près toute sa vie, il faut y

renoncer absolument. Cela confond.

Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces

avant-propos ou billets au lecteur qui sont placés en tête de chaque

chant. Il y en a de très jolis. Le Voltaire des petits vers et des

petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a

l'Arioste.

Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour

laquais. Il a trouvé le moyen d'y dérouler toute l'histoire de France

depuis Charles VII jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas

le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Ménippée_. Mais c'est

sans doute assez parlé de la _Pucelle_.

C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel point l'art de

Voltaire est une critique qui cherche à se transformer en invention.

La tragédie de Voltaire est sortie de la théorie de Voltaire sur

la tragédie. C'est une date importante pour l'étude de la critique

dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur préfère Corneille,

lui préfère Racine, et croit qu'après Racine, il n'y a qu'à imiter

Racine en le corrigeant. Que manque-t-il à Racine? C'est de cette

question et de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la

tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque à Racine de

l'_action_. Il manque à Racine du _spectacle_. Deux pièces hantent

sans cesse la pensée de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action

de _Rodogune_ ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et

Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains,

on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont

persuadés.

Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le théâtre de

Racine. Malgré son adoration pour Racine et ses superbes mépris pour

Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché

de Corneille que de Racine. Le théâtre français pour lui est un recueil

«d'élégies amoureuse»; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_.

Qu'est-ce à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'à

1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce qui est la plus incroyable

méprise littéraire qui se soit vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux

des héros de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage,

il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de

folie, et au bout desquels, invariablement, et comme conséquences

fatales, arrivent en effet, en réalité, assassinats, suicides et

«grandes tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend

pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les

supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie

tragique de Racine, qui «fait longueur», par des incidents, «parce que

toutes les tragédies françaises sont trop longues»: voilà le dessein et

l'effort de Voltaire.

Or remplacer le détail psychologique, qui est tout Racine, par un détail

matériel, on a dit que c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que

Corneille l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et

vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais

puissant; c'est celui que les écoliers connaissent; c'est celui qui

a créé les âmes d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de

Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a

écrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bâti trente

mélodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles,

dont quelques-uns, comme _Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_,

sont très amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de

méprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce théâtre-là que

Voltaire a inventé. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence

lamentable, il n'a pas inventé autre chose.

Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent aux mémoires,

Corneille, le Corneille mélodramatiste du moins, beaucoup moins familier

aux esprits, Racine n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il

n'est qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.--Tant y a que c'est là

ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable

dextérité. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi,

quelquefois de Shakspeare, et le traiter en mélodrame, sans psychologie,

sans peinture des variations et des démarches compliquées des

sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est où

il s'est montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était «dépasser»

Racine en marchant à reculons; ce n'était peut-être pas donner un

théâtre nouveau à la France: il est vrai que c'était lui en rendre un.

Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noyé

la tragédie dans un mélodrame. _Sémiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et

sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est réduit à

rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractère le plus profond

et le plus intéressant du théâtre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans

Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il écrit.

Ajoutez que sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement obscure, à

peu près indéfinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que

de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et

quelle «méprise»!

_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage

principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans

ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de

Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux

qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui

crée autour de lui des dévouements aveugles et forcenés.--Il n'y a

qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Séide.

Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur

Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une

maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt de curiosité bien

ménagé.

_Mérope_ c'est _Andromaque_; mais le procédé est le même que ci-dessus.

Dans Racine, dès le premier acte, _Andromaque_ est placée entre Pyrrhus

et Astyanax à sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se

produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque

pendant cinq actes en cet état d'incertitude, parce qu'il sait que

cette incertitude est toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des

mouvements divers d'une âme pressée entre deux devoirs, il saura faire

toute une pièce, et que c'est son art même.--Que Voltaire est plus

prudent! Ce n'est qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans

cette situation. Le reste sera incidents, méprises invraisemblables,

complication étrange, bizarre (et intéressante du reste) de menus faits,

de péripéties et de coups de théâtre qui supposent une combinaison bien

extraordinaire de circonstances et une bonne volonté un peu forte du

parterre.--La _convention_ propre au mélodrame, c'est la naïveté du

spectateur.

_Zaïre_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de

la jalousie seule cinq actes de tragédie, pour Voltaire ce n'est pas du

théâtre. Que Zaïre ait perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve

son père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance» et qu'il

y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant le temps que prennent ces

choses, on n'est pas forcé d'avoir du génie.

_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait

épousé une fille recherchée autrefois par Sévère, et que Sévère revienne

tout-puissant, voilà une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais

elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez

que Polyeucte ait un père qui a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que

Sévère ait été persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore

que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ignore

que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point

de départ d'_Alzire_ et vous voyez combien de méprises et de brusques

révélations et de beaux coups de théâtre vous pouvez attendre.--Quant à

Pauline entre Polyeucte et Sévère, c'est chose moins importante et qui

pourra être considérablement abrégée, et qui le sera; n'en faites aucun

doute. Par exemple, Alzire demandera à Guzman la grâce de Zamore,

c'est-à-dire à l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime. Main

elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une réticence, et

c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira:

«J'assassinais Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément la

scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait

tout un long combat où Alzire, s'avançant, reculant, revenant par

détours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler

celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant trop, et

vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant douce à Guzman pour regagner

le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous

les évolutions tantôt habiles, tantôt moins adroites de sa stratégie

pieuse, nous donnât tout un tableau riche et varié des agitations de

son coeur.--Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut

qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout

à l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de

Racine.

_Irène_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Mérope_, Voltaire n'aborde la

véritable tragédie qu'au troisième acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au

lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants

séparés par un crime ne sont séparés par ce crime qu'à la fin du

troisième acte. Et ces deux amants, Corneille, naïvement, les fait se

parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se

dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche le plus possible

de se parler. Le spectateur ne demande qu'à les voir l'un en face de

l'autre, et il ne les voit jamais que séparément.

L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre, dans la composition

et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme

_Tancrède,_ sont fondés, non sur l'analyse des sentiments de l'âme

humaine, mais sur une méprise initiale que tous les personnages font des

efforts inouïs pour prolonger. Les héros de Voltaire sont des hommes

chargés par lui de ne se point connaître contre toute apparence, et de

retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment

de la reconnaissance. Ils y mettent un zèle admirable.--Ces tragédies

sont tellement des mélodrames qu'elles commencent déjà à être des

vaudevilles. On sait qu'entre le mélodrame moderne et le vaudeville, il

n'y a aucune différence de fond. L'un ont fondé sur une ou plusieurs

méprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est

qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie, et les

personnages du mélodrame doivent se prêter complaisamment à la méprise,

et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo.

Les tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère. Combien

le chemin est étroit en même temps que sinueux, que doit suivre

docilement Mérope, sans faire un pas à droite ou à gauche, pour en

arriver à lever le poignard sur la tête de son fils avec un reste de

vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les

yeux. C'est ce que les auteurs de petits théâtres appellent «filer le

quiproquo.» Il y avait déjà quelque chose de cela dans _don Sanche

d'Aragon_. Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même

qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans un grand nombre de ses

tragédies.

L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en

partie le mérite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au

moins important à considérer en ce qu'il marque fortement la distance

entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de

ménagement pour les nerfs et la «sensibilité» des spectateurs. C'est un

esprit, et je ne dis que la même chose en d'autres termes, d'optimisme

relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros tragiques ni

comme trop épouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit très

«philosophiquement», et comme il convient en un siècle de «lumières»,

l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus souvent par Corneille,

et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait

peut-être le contraire) amollie et énervée.--La tragédie était un

spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser, avant tout; mais

aussi, un peu, pour faire réfléchir l'homme sur l'affreuse misère de sa

condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard

où il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées et

folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou

subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare,

Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une,

tragédie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime à adoucir les choses.

L'épicurien reparaît ici. Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas

«Crébillon le barbare». Il veut que les grands crimes soient commis,

puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il aime qu'ils soient commis

par mégarde. Il a pleuré bien des fois (on le voit par une dizaine

de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre

Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne que Joad ne

laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif;

ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas les

grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et

qui, partant, ne se fait pas une idée vraie de la tragédie.

Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise. Sémiramis sera

tuée par son fils, mais par méprise, et à cause de l'obscurité qui règne

dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se

consoler.--Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans la confusion

d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il

pourra s'excuser auprès des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même

que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans son droit;

il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la tragédie philosophique.

Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue à expliquer la

dernière manière de Voltaire tragique, ou plutôt une manière que, sans

abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière.

--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus.

Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels

il donne le nom de tragédie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les

_Scythes_, et les _Guèbres_, et les _Lois de Mînos_. Ce sont des

histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la justice,

l'humanité et la tolérance, racontées très lentement, sous forme de

dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Bélisaîres_. Le mélodrame s'est

dégagé peu à peu de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur.

Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de tragédie classique;

en gardait les formes extérieures; sous cette enveloppe multipliait

les complications et les rouages, et faisait du tout une tragédie à

quiproquos. Maintenant il se montre à nu, simple histoire édifiante et

un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la liront un peu de vertu

bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul

reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison.

Cette transformation de la manière dramatique de Voltaire est due à

deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une évolution

naturelle: le mélodrame a pris conscience de lui-même, a grandi, et a

brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui

le mélodrame, tout franc, et sans mélange de vieille tragédie, s'est

produit et développé, avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec

Sedaine. Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son coeur; puis,

après deux ou trois variations successives, n'aimant pas à être en

minorité, il s'est habitué à ce genre et a fait des comédies sur ce

modèle; et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même. Remarquez

que dans sa correspondance, à deux ou trois reprises, il finit par

donner à ses _Scythes_ leur véritable nom; guéri de ses vieilles

répugnances, il les appelle «_un drame_»; et il a raison. Au fond sa

tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il a mis cinquante

ans à s'en apercevoir.

Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont écrites dans une

langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifférente. C'est une

langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy;

elle est de ceux qui font des tragédies en 1750.--Il est étonnant,

même, à quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire.

Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle

n'est pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme. Une noblesse

banale continue, et une élégance facile, implacable, voilà ce qu'elle

nous présente. L'ennui qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient

surtout de là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer

une de ces négligences involontaires de Corneille, ou un de ces

prosaïsmes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un

écart au moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se divertir un

peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la

fausse noblesse ordinaire tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse

un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades

véritablement éloquentes. Celle de Luzignan dans _Zaïre_ est célèbre.

Elle est justement célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est

pas incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il

y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont décidément

ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de

s'éprendre d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur, avec

ardeur, ce qui donne le mouvement à son style, et avec éclat. Les

tragédies de Voltaire sont des mélodrames entrecoupés de «Discours sur

l'homme»; on en peut détacher d'assez belles dissertations, comme celle

d'_Alzire_ sur la tolérance. C'est butin tout prêt pour les «_morceaux

choisis_»; et c'est bien le péché de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres

d'art, travaillé pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention.

On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie théâtrale»,

c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquité, et,

indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen âge, temps

modernes, Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême Orient, etc.--Puis on

le lui a reproché, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes,

Guèbres, Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des Français

du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce grand progrès est bien

illusoire. C'est la «couleur locale» qu'il fallait donner au théâtre

si l'on faisait tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des

mandarins.--Le reproche fait à Voltaire d'avoir manqué de couleur locale

me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur

locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation

de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive à

le comprendre qu'après mille patients efforts. Par définition cela est

impossible à mettre au théâtre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne

pouvant pas être compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera

du drame la plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes, à

quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai

qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre pour venger son injure, à voir

cela en scène je ne serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me

renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si

Joad m'intéresse, au contraire, c'est que (sauf quelques détails très

rapidement jetés, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et

me dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un prêtre juif,

formellement, exclusivement; c'est un prêtre chef de parti, comme moi,

homme du XVIIe siècle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la

mesure.

Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir point fait des

Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois.

Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacré de

l'antiquité?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose

de théâtre; mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à plus,

je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le réveille, le dispose

bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition nécessaire pour bien écouter,

_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait

bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au début de _Phèdre_,

du sérail au début de _Bajazet_, de l'Euripe au début d'_Iphigénie_,

et du Temple au début d'_Athalie_. Passé le premier acte, sa tragédie

pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est l'histoire d'une

femme amoureuse ou d'un prêtre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir

l'histoire ou la géographie pour la suivre; mais l'impression première

était utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de même, et il a

eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je

dirai presque la petite illusion nécessaire, ou agréable, de couleur

locale, il l'a donnée.

Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous que, de son

temps, on était, sur ce point, en arrière de _Bajazet_, et de Corneille.

On n'osait plus s'écarter de l'antiquité grecque et latine: «C'est au

théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur

la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du

royaume.»--«L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauvée_,

d'Otway. Remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser

sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée

naturellement sous des noms véritables... Cela seul en France eût fait

tomber sa pièce.»--Voltaire n'a point élargi le domaine tragique, il a

tout simplement varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause,

inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre de la

routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce sens que c'était une

excitation. Ce n'était point ouvrir une source; mais c'était stimuler

l'attention du public, l'imagination des auteurs. De là, bien plus que

de Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique. Les drames

romantiques de 1830 sont des tragédies de Voltaire enluminées de

métaphores. Et si ce n'est pas un très grand service rendu à la

littérature française d'avoir, en revenant à _Don Sanche_, conduit à

_Hernani_, c'en est un de n'en être pas resté a _Manlius_.

Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies de la dernière

manière, et peuvent être un des chemins qui l'y ont amené. Ce sont de

petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman

conté lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est,

le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte déduit lentement, en

dialogue, en vers de dix syllabes, une comédie du Voltaire n'est jamais

autre chose. Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de Voltaire,

je dis quelquefois: «Sachez les lire en prose. Abstraction faite du

vers, elles intéressent.» Je dirai des comédies: «Lisez-les comme

des contes, prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle

psychologie, nulle peinture des caractères, et presque (et cela étonne)

nulle observation même des petits travers et ridicules courants. Mais ce

sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La

suite et l'enchaînement des scènes, les entrées et les sorties, la forme

dialoguée elle-même, ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, et

il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte

est fait cependant, et il est agréable. La verve, l'invention facile de

petites aventures amusantes est là, comme par-dessous, un peu offusquée

et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fût raconté,

tout simplement.

L'_Enfant prodigue_ est de même, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais

dramatique, et ce n'est jamais _en scène_. On ne voit jamais les

forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre,

s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ écrit

par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon crédule

du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ écrit par

Voltaire, Harpagon sérait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en

monologue. Ils ne se heurteraient guère.

Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scène, même à la

lire, s'arrange d'elle-même pour le théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y

posant et s'y mouvant, a la vie scénique, en un mot, chose plus facile

à sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus dans ses

comédies que dans ses tragédies. Des contes, rien de plus; un conte

moitié sentimental, moitié satirique comme l'_Ecossaise_; un conte

sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus

romanesque; un conte vertueux et «attendrissant», dans le goût de La

Chaussée, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, où le

_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'intérêt.

Mais en matière de comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont

d'un intérêt médiocre.--C'est dans son théâtre comique que l'impuissance

psychologique de Voltaire et son impuissance à créer des êtres vivants

éclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique que

les qualités ou de créateur ou d'observateur pénétrant sont le fond de

l'art.

Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essayé,

toujours avec un demi-succès, pour les mêmes causes pour lesquelles il a

touché a toutes les grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas

capable de _détachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la

même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands penseurs,

et c'est l'honneur des grands penseurs que la même vertu leur soit

essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux

autres, avec une personnalité puissante et exceptionnelle, il faut la

faculté de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de

s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes sans considération

de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou

notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme,

qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialité,

détachement très difficile; ou en s'observant soi-même sans

complaisance, détachement plus rare encore;--et il leur faut

la sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien

aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli

de soi-même et ravissement à la poursuite du beau. C'est cette puissance

de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, soit comme

penseur, soit comme poète, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les

sommets d'aucun art, comme il n'a touché le fond de rien.--Et comme nous

avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus conservatrices, déiste

sans comprendre l'idée de Dieu, monarchiste sans entendre le principe

monarchique, et ainsi de suite; il a été poète, aussi, sans le fond et

la source vive de la poésie. Du reste, privé de ces hautes facultés

qui font l'homme supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui qui

d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore être un homme curieux,

intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et

c'est ce que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a excellé.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 56 / 128 题