Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme, comme je l'ai dit,
l'égoïsme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se
placer à ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins
ou les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idées, les
créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. C'est un grand
bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les
conversations libres entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous
ses fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera avec
eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas
d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc
_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosité, qu'il aime le
théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux sur la règle des moeurs, il
n'aime guère une religion hostile à la curiosité, au spectacle et au
libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que
le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent
contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il déteste
les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excité et qui peut en
déchaîner encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le
principe est constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont
contradictoires.
Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme et né dans un siècle
où cette classe peut parvenir à tout, il n'est nullement adversaire de
l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas
de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu,
pour les mêmes raisons qui empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce
qu'il aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon),
où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Molière, Boileau et
Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la
noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les
aime moins. Remarquez qu'il se préparait à écrire une réfutation de
Saint-Simon, alors récemment connu, quand il est mort.
Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prévoit niveleuse,
et il est riche; peu littéraire, ou ayant tendresse pour la littérature
médiocre, et il est un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix;
aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a pas
fait une phrase de sa vie».--Et certes, mieux vaut entrer dans une
aristocratie de gouvernement despotique, c'est-à-dire ouverte au talent,
à la richesse et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une
démocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mérite.--Donc Louis
XIV, Catherine, Frédéric s'il avait bon caractère, Louis XV s'il voulait
ressembler à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote,
une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui
plaît.--Mais point de corps privilégiés, point de parlements, point
de clergé autonome, ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi
serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement personnel, sans
profit appréciable pour un homme comme M. de Voltaire; et dès lors que
signifient-ils? Point d'aristocratie indépendante, sous aucune forme.
Montesquieu est à peu près inintelligible.
Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait
son caractère, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais,
vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient,
en considérations historiques, en philosophie, bref en idées générales,
une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, un peu étroit et à courtes
vues, qui est bien curieux à considérer. L'homme est anthropomorphiste
naturellement, fatalement, par définition, et presque par tautologie,
parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, ni de se regarder comme le
centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour
le modèle de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le
monde qu'il ne suppose constitué comme lui.--Voltaire lui-même a bien
spirituellement indiqué cette tendance primitive et inévitable de
l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le
coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la taupe. Il faut
que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous
vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de génie qui
est l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons et taupes
en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je
le répète, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de
détachement. Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus,
intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement personnel, est
anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez réfléchi sur les
propos de son hanneton.
L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement à
croire que les hommes ont toujours été tout pareils à ce que nous
les voyons, et à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans
son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans
l'histoire quelque chose s'écarte de la façon de penser et de sentir
d'un Français de 1740, et particulièrement de la façon de penser et de
sentir de M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.--«A qui
fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...», «Il n'y a pas lieu de
croire?...» sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_.
A qui fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la terre? A
qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralités mêlées aux
cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polythéisme ait été
persécuteur? A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler
le sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez
philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait été assez peu pour être un
persécuteur fanatique.»--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont
pas des chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui
est pour Voltaire un scandale de la raison, et par conséquent une
impossibilité, et par conséquent un mensonge. Ce qu'il voit dans
l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chrétiens;
donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens; la
persécution est de l'essence du christianisme, a été inventée par
lui, et avant lui n'existait pas, et après lui n'existera plus. Le
polythéisme a été tolérant, le christianisme oppresseur, la philosophie
sera bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme a été
tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire ni des sacrifices humains
de Salamine, ni de la loi d'_asébeia_ comportant peine de mort, ni
d'Anaxagoras, ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos, ni de
Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il atténue.
Dans sa chaleur indiscrète à atténuer les choses, il en arrive même à
manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais Jean Huss,
Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle différence entre la coupe d'un
poison doux, qui, loin de tout appareil infâme et horrible, _laisse_
expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice
épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne
parle pas à Voltaire des persécutions subies par les chrétiens pendant
quatre siècles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci précisément
devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui
ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les
persécutions n'ont pas existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de
chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent,
les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni
jansénistes ni jésuites aient fait couler le sang de leurs adversaires,
n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible!
Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe.
A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire
se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'à cette idée que les hommes ont
toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent
autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours
été et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idée générale
qui traverse le monde donne seulement matière à ce besoin impérieux
de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune le renouvelle. Avant le
christianisme, le polythéisme a proscrit cruellement, meurtrièrement
le monothéisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chrétienne
ensuite; et le christianisme vainqueur a persécuté le paganisme; et les
sectes chrétiennes se sont proscrites les unes les autres; et voilà que
le christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance exterminée
du monde, ne sachant pas prévoir, comme vous ne savez pas voir
juste dans le passé, et ne vous doutant point qu'après vous l'on va
s'assassiner pour des idées comme auparavant; que, seulement, les
théologiens seront remplacés par des théoriciens politiques, et le crime
d'être hérétique par celui d'être aristocrate.
Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique à l'histoire
naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des
idées de son temps pour comprendre le passé historique, tout de même il
est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour comprendre ou
imaginer le passé préhistorique. Les théories de Buffon paraissent
extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes
sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle
plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir.
Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetées là par des
pèlerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa génération
spontanée et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est pas même à
examiner.--Et cet autre qui croit à la variabilité des espèces, et que
les nageoires des marsouins pourraient bien être devenues avec le
temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels
fous!--Investigations curieuses pourtant, hypothèses fécondes dont un
renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra
sortir, et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention, examine
avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle à
la curiosité publique, et, ce que vous n'êtes en rien, précurseur.
C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité essentielle de
tout homme, je l'ai accordé, mais chez Voltaire plus grave que chez
d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand
il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si différent de
lui-même. Il reste au fond identique à soi. Optimiste il l'est à la
façon d'un homme du XVIIe siècle, et avec, les arguments de Fénelon.
Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposées pour la
répartition des eaux en vue de la plus grande commodité l'homme[67]...
(Voir dans Fénelon la première partie du _Traité sur l'existence de
Dieu_.) Un monde créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le
monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu,
donc sa cause finale, donc sa raison d'être, voilà l'univers. Pour un
contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible.
[Note 67: _Dissertation sur les changements arrivés dans notre
globe_.]
Et quand il est pessimiste, c'est le même système à l'inverse, mais le
même système. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste
à accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme,
comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour
l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'être
content de vous. Au moins il faudra réparer. Vous lui devez quelque
chose.»--Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme
anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme
sur le créateur; croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu
serait, je crois, mieux dit.
Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se ramène à cela.
Il est le sentiment énergique qu'un immense effort des choses a été
accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint
quelquefois ce but si considérable; que le monde est à peu près digne de
nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le
monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel
effort n'a pas laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses à
nos souffrances et les lacunes du monde à nos déceptions; nous trouvons
l'univers habitable, mais défectueux, donc intelligent mais capricieux
ou étourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque
chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et
toujours prêt à reparaître de la théologie humaine, et comme c'est bien
la religion vraie des hommes, même très intelligents, quand on creuse un
peu, qu'un commerce familier avec la divinité, dans lequel on la craint,
on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!
Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit, dispersé et
curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et
qu'on le ramène, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idées
fondamentales qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré
même, répétant en bon style de très anciennes choses, sensiblement
inférieur aux philosophes, chrétiens ou non, qui l'ont précédé, et ne
dépassant nullement la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple;
surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement successif de
l'esprit, et redisant à soixante-dix ans son _credo_ philosophique,
politique et moral de la trentième année.
Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il
advienne, à un moment donné, qu'on sorte un peu de soi-même, de son
système, de sa conception familière, du cercle où notre caractère et
notre première éducation nous ont établis et installés. Cette sorte
d'évolution que ne connaissent pas les médiocres, les habiles, même très
entêtés, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore
de leurs profits. Je vois deux évolutions de ce genre dans Voltaire.
Voltaire est un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on peut
n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant
philosophiques à la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet
ce qu'il donne longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et d'une
part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif à la popularité,
il ne demandera pas mieux que de se pénétrer, autant qu'il pourra, de
son esprit, pour l'exprimer à son tour et le répandre. Et de là viendra
un premier développement de la pensée de Voltaire. Ce siècle est
antireligieux, curieux de sciences, et curieux de réformes politiques et
administratives. De tout cela c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au
tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il
exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en devenir cruellement
monotone. Quant à la politique proprement dite, il n'y entend rien,
ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette
matière. Restent les sciences ef les réformes administratives. Il s'y
est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître Newton, très contesté
alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait
Newton, et n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un
génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes est un génie
d'imagination. Descartes crée _son_ monde, Newton démêle _le_ monde, le
pèse, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de pénétration que
d'imagination, est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce un
goût de précision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique
qu'il a contribué à donner à ses contemporains et qui est précieux.
Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa
réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est pas inventeur
en sciences géométriques, ce qui n'est donné qu'à ceux qui y consacrent
leur vie, son influence y fut très bonne, son exemple honorable, son
encouragement précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait
le lien utile et nécessaire qui doit unir l'Académie des sciences à
l'Académie française.
En matière de réformes administratives il a fait mieux. Il a montré
l'impôt mal réparti, iniquement perçu, le commerce gêné par des douanes
intérieures absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop
ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables erreurs.
Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me
semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a
deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit
compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu,
quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment
faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque
d'avoir été un théoricien politique très médiocre, en considérant que
négliger la haute sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à
faire dans l'administration, la police et la justice, était donner un
excellent exemple, presque une admirable méthode dont il eût été
à souhaiter que le XVIIIe siècle se pénétrât. Ici Voltaire est
inattaquable et vénérable. C'est le bon sens même, aidé d'une très
bonne, très étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que des
choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits
livres, prose, vers, conte ou mémoire, en cet ordre d'idées, est un
chef-d'oeuvre.
Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure (ou à peu
près), intime, et qu'il doit à lui-même, au développement naturel de ses
instincts. C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes
les manières délicates, mesurées, judicieuses, ordonnées et commodes,
qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu,
assez avare («l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce), et la
charité n'est guère son fait. Cependant le développement complet d'un
instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir
à son contraire, comme une idée longtemps suivie contient dans ses
conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien aime à jouir, et
il sacrifie volontiers les autres à ses jouissances; mais il arrive à
reconnaître ou à sentir que le bonheur des autres est nécessaire
au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un très
désagréable concert à entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire
cela se réduit à ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune.
Pour un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée au moins
jusqu'aux frontières, cela devient une vive impatience, une
insupportable douleur à savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et
qu'il serait facile qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du
reste, en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai
de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foulés
d'impôts, tracassés de procès, «travaillés en finances» horriblement,
lui sont présents par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la fièvre
de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il parle un peu trop, mais
qui n'est pas, j'en suis sûr, une simple phrase.--Et l'on se doute que
je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en défends
nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait
parfois que Voltaire a consacré ses soixante-dix ans d'activité
intellectuelle a la défense des accusés et à la réhabilitation des
condamnés innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa
vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, à la place que prennent
ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le
biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet est
contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher de répéter le mot de
Gilbert:
Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_?
Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.
Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez Voltaire, et au
même moment, et dans la même phrase, avec une dureté assez déplaisante
pour des infortunes identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et
Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs
prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de
rouer un de leurs frères[68]...» Oui, sans doute, encore, il y a, dans
ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de
cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition de famille et
forme de sa «combativité». Il a été en procès toute sa vie et contre tel
juif d'Allemagne, ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et
contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour Calas, il y en a
bien une vingtaine pour M. de Morangiès, lequel n'était nullement une
victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment
de pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits
ou des étourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un
singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion
qu'il ne lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt à un
crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire, sa haine étant plus
grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hésite,
aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se décide pour le
bon sens, la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant.
[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.]
On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part
moitié influence de son temps, qui fut clément et pitoyable, moitié
propre impulsion et développement, dans une heureuse direction, de ses
instincts intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est dépassé, ce
qui veut dire s'est complété. Une partie de son oeuvre de penseur est
sérieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop
restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des démarches
d'humanité et de bon secours. «_J'ai fait un peu de bien, c'est mon
meilleur ouvrage_», est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade.
Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire pas une grande
vénération, ni une admiration bien profonde. Un esprit léger et peu
puissant qui ne pénètre en leur fond ni les grandes questions ni les
grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à l'antiquité,
au moyen âge, au christianisme ni à aucune religion, à la politique
moderne, à la science moderne naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu,
ni à Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut
bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, ce n'est pas un grand
flambeau sur le chemin de l'humanité.
Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensées et s'assurant
sur une dernière lecture, récente, attentive et complète de ses
ouvrages, on essaye de se le représenter à un de ces moments où l'homme
le plus sautillant et répandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_,
s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensée
générale et s'en rend un compte précis, voici, ce me semble, comme il
apparaît.--Positiviste borné et sec, impénétrable, non seulement à la
pensée et au sentiment du mystère, mais même à l'idée qu'il peut y avoir
quelque chose de mystérieux, il voit le monde comme une machine très
simple, bien faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et
indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui est digne d'une
admiration réservée et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet,
il a horreur de toute grande révolution dans l'artifice social et même
de toute théorie politique générale et profonde ayant pour mérite et
pour danger de pénétrer et partant d'ébranler, en pareille matière, le
fond des choses.--Monarchiste ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais
le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni
limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé d'aucun corps,
aristocratie, magistrature ou clergé, qui ait à lui une existence
propre.--Antidémocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut
rien pour la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même
l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur
acharné, _même en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend,
et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants
peut-être encore, d'intimidation.--Et ce qu'il rêve, c'est une société
monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'à l'extrême,
où le roi paye les juges, les soldats et les prêtres, au même titre;
ait tout dans sa main; ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par
Parlement; fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion
pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les
tragédies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se
fâche contre les philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les
rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît! «Il ne s'agit
pas de faire une révolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais
d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.»
Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric accueille et
recueille les Jésuites; son vrai idéal, c'est Catherine II. La société
qu'il a rêvée c'est celle de Napoléon Ier.
Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire
est trop léger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du système qu'il
conçoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur
rien les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il n'a pas
l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'être du
monarchiste; antidémocrate, sans être sérieusement aristocrate, il n'a
pas les qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus
conservatrices.
Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une
qualité, très religieuse, quoi qu'elle en ait et très grave, qui est
l'humilité; que le positiviste sincère est surtout frappé des bornes
étroites et des voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent
et répriment notre misérable connaissance; qu'il dit: «Bornons-nous,
puisque nous sommes bornés; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si
probable que nous ne saurons jamais; à l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_
ajoutons _aude nescire_»;--et que c'est là une disposition d'esprit
plus respectueuse du grand mystère que toute téméraire affirmation,
puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit
savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est
positiviste assuré et audacieux, avec un petit déisme très positif
aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour en trois pas, dont il
est fâcheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui
au défaut d'être un peu naïvement positif, joint celui d'être trop
pratique. Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui s'arrête au
seuil du mystère, mais précisément parce qu'il y est arrivé.
Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste, qui n'est autre
chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un
sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat
pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un
lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur;
et que ce coeur, s'il n'est pas un Sénat éternel, doit être une famille
éternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le
point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays,
mais respect encore et fidélité au trône: ce ne sera qu'une génération
sacrifiée à la perpétuité du pays); puissant parfois et vigoureux et
alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir; mais toujours
conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpétuité, et parce qu'un
pays n'est autre chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre
éternité.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est
monarchiste sans être dynastique, il est monarchiste sans être patriote,
d'où il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de
conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot
qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son
indifférence pour le pays dont il est, est telle qu'elle a étonné même
ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent même
au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la
Prusse, débordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes
à Constantinople, voilà sa politique extérieure, cent fois exposée.
C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rêver.--Ce n'est
pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas compte. Que
d'énormes monarchies, qui ne risquent pas d'être catholiques et qu'il
espère naïvement qui seront «philosophiques», se forment dans le
monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère
blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent, mais
d'indifférence à l'endroit du pays, qui se soit vu.
Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est pas le mépris du
peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple
est incapable de gouverner ses affaires, et que, par conséquent, il faut
se dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement. Il n'a
que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate. Il veut tenir la foule
dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un système qui peut se
défendre; mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée et
pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant adversaire, il devrait
être démocrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui
n'est pas monarchie pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie, ou
gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est
si personnel, et puisque c'est notre ridicule à tous de tenir pour le
meilleur l'état où nous serions les personnages les plus considérables,
qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement des
«hautes capacités» et des «lumières». Nullement. Diderot y songe plus
que lui. C'est même une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu
être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception de l'Etat.
Cependant, si l'Eglise a été un ordre. C'est qu'elle était en
ces temps-là la corporation des capacités.--Mais la vraie idée
aristocratique est totalement étrangère à ce contempteur du peuple. Il
n'est aristocrate que par négation.
Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme sérieux et
fécond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passé. C'est
une sorte de piété filiale. C'est le sentiment que le passé a une vertu
propre, que les institutions du passé sont bonnes, même quand elles
sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idée de la
continuité des efforts, de la longueur de la tâche, et de la patience
commune. La tradition, c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec
les ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout
ce qu'elle retient et vénère du passé.--Et cela est vrai que le passé a
une vertu, sans avoir été si vertueux quand il était le présent! Comme
d'un père mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement et sans
effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en
lui un viatique et un principe d'énergie morale; de même un peuple dans
les institutions qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement,
qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui lui devient un réconfort
et un idéal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules
dont son père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et certes,
je voudrais qu'il les eût gardées même si son père s'en fût servi
quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de piété. Il
est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espèce de respect.
Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve à peu près à l'aise
dans la société telle qu'elle est. Il est conservateur par appréhension
beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des
souvenirs que des défiances, et beaucoup plus des remparts que du
Palladium.--Il n'y a pas â s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait
l'humanité ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire dégradée, un
peu _déclassée_; et la société qu'il a rêvée serait la société ancienne
un peu nivelée, aussi comprimée. Ce serait quelque chose comme l'Empire
sans gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné et odieux.
On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de temps en temps.
Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur
aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a
beaucoup de bon sens, et que ses idées de détail sont très justes, très
vraies, très pratiques, et excellentes à suivre. Le Voltaire négatif, le
Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est
admirable. S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez pas les sorciers; ne
pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les églises;
ne rouez pas les blasphémateurs; ne _questionnez_ pas par la torture;
n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations dans
un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature à la _seule_
fortune sans mérite; n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à
chausse-trapes et à parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui
ruine les enfants pour les crimes des pères; ne prodiguez pas la peine
de mort (il a même plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez
pas un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a laissé mourir
son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez très
propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite vérole;
inoculez-vous»;--s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie avec
sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, et à faire une
centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idées
est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît
concevoir comme idéal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il
avait été créé par Voltaire, serait glacé et triste. Il lui manquerait
une âme. C'est bien un peu ce qui manquait à notre homme.
[Note 69: Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de
la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville
et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des
décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de
ses «humeurs» et boutades.]