SON TOUR D'ESPRIT

Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se

trouvent réunis dans un homme. Que va-t-il sortir de là? Un grand

ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un

et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate, et même

homme de guerre, du moins par ses inventions de ses «chars assyriens»,

nous ne parlerons pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est

la définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de persuasion,

un génie d'émotion, un génie de peinture, un génie d'exaltation ou

de mélancolie, ou de vérité ou de logique. Voltaire a un génie de

curiosité. Ce qu'il veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout

savoir. Je ne fais pas l'énumération; il faudrait aller de l'agronomie à

la métaphysique en passant par la musique et l'algèbre, et remplir des

pages. Il a touché absolument à toutes choses. Faire le tour de son

temps, savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où l'on y

passe, ç'a été le rêve de quelques hommes d'audaces, très rares, et ç'a

été son effort, et presque son succès.--Seulement, d'abord il était

pressé; ensuite il vivait en un temps où, déjà, ces tentatives étaient

condamnées à être vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas;

il était égoïste, et voilà pourquoi ce génie universel a été étroit;

universel par dispersion, étroit, borné et sans profondeur sur chaque

objet. Pour comprendre à fond quelque chose,--que vais-je dire là, et

qui peut rien comprendre à fond?--pour pénétrer seulement assez

loin dans une étude, la première condition est le détachement, le

renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est

incapable de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un amour

passionné pour les idées, une joie profonde à sentir qu'on n'est plus

soi-même, mais l'idée qu'on a eue, et qui à son tour vous possède, une

abolition de l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit

être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que

Montesquieu éprouve à chérir les théories qui enchantent son esprit, à

jouir pleinement et infiniment de sa «raison, le plus noble, le plus

parfait, le plus exquis de tous les sens». Certes, en de pareils

moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le détachement, pour

un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la

personnalité délicieusement oubliée et détruite;--et ce sont ces moments

que Voltaire n'a jamais connus.

La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit une très haute

distinction. Il y faut davantage; et c'est à ce degré que Voltaire

ne s'est pas élevé. Il s'éprend des idées avec avidité, non avec

enthousiasme; il a du plaisir à penser, non du bonheur; et toutes les

idées l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour

à tour, très vivement et courtement séduit par l'une, et, sans s'en

apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un

instant connu, non le fond et l'intimité, mais les brillants dehors, les

abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours légers qui

la dessinent.--Superficiel parce qu'il est étroit, étroit parce qu'il

est égoïste, c'est bien l'homme; avec quelle légèreté gracieuse, quel

élan preste et précis, quel investissement rapide et vif, à la française

et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son

nom éclatant et sonore, je le sais; mais enfin à la course, et avec des

oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et

peu de résultats.

Car enfin il a tout regardé, tout examiné, et rien approfondi, ce

semble; et qu'est-il?

Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain

ou à la fatalité? Croit-il à l'immortalité de l'âme, ou à l'âme purement

matérielle et mortelle?--Croit-il à Dieu? Nie-t-il toute métaphysique

et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain

point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien?--En histoire est-il

fataliste, ou croit-il à l'action de la volonté individuelle sur le

cours des destinées?--En politique est-il libéral ou despotiste?--En

religion, oui, même en religion, est-il abolitioniste radical, ou

abolitioniste modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes religieux,

mais conservateur du culte?--Je défie qu'on réponde par un oui ou par un

non bien tranché sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on

sera plus rapproché du non que du oui, ou du oui que du non, et sur

certaines à égale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est

sincère, on ne pourra adopter la négative certaine ou l'affirmative

absolue, et, si on le relit, s'y tenir.

Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit «dilettante». Il aime à

croire, et il prend les idées au sérieux; il est convaincu, et il est

pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronté

dans la vie sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce

qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement; il désire

qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans

leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du

dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a

conviction facile; et tout à l'opposé du dilettante il a la conviction

impérieuse et visant à l'acte. Seulement ses convictions sont multiples,

fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres

d'elles-mêmes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent

d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le détail.

Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me répondre

oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_,

qui l'aura le plus frappé. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_),

et la société bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_),

et la société mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, «_Méchants_»).

Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se

méprise (_Marseillais et Lion_). Très souvent vous le prenez pour un

pur Condorcet, optimiste béat qui touche de la main le progrès et la

réalisation prochaine de toutes les promesses du progrès. Il vous dira:

«J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime

(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si

malheureux qu'il le dit...» Et ceci est la tradition de Vauvenargues et

le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un à l'autre.--Il

vous dira: «C'est une étrange rage que celle de quelques messieurs

qui veulent absolument que nous soyons misérables. Je n'aime point un

charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me

vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami...» Et ceci est contre

Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne

conduise à la religion, comme à ce qui le justifie à la fois, et le

répare.--Il vous dira: «L'homme n'est point né méchant; il le devient,

comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous

ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme

n'est pas né mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectés de cette

maladie, c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris de cette

maladie, la communiquent au reste des hommes...» Et voilà du pur

Rousseau, l'homme né bon et perverti par l'état de société, et corrompu

par ses gouvernements, et Voltaire va écrire l'_Inégalité parmi les

hommes_.

--Et c'est _Candide_ qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs même que

dans _Candide_: L'homme est fou; «historien, je m'amuse à parcourir les

petites maisons de l'univers.» Le monde est un gouffre: «_Ubicumque

calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand

naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_» Et dans ses

moments de pessimisme il est le plus désespéré et le plus désespérant

des pessimistes; et si dans le poème sur le _Tremblement de terre de

Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et précaire, à l'espoir

(_Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion; tout sera bien un

jour, voilà notre espérance_), dans _Candide_ éclate et largement

et longuement se déploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni

exception, ni espoir, ni plainte même et blasphème, forme encore, sans

le vouloir, de la prière, et partant de l'espérance; ni recours à

l'avenir humain, ni recours à l'avenir céleste, ni recours à rien, sinon

à la résignation muette, qui n'est que le désespoir, bien plus, qui est

comme la lassitude du désespoir.

Est-il déterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis

aux questions où chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus

parfait équilibre. Il est impossible de savoir ici de quel côté je

ne dis pas il penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus

pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avançant dans la

vie il semble avoir plus incliné du côté du déterminisme. En attendant,

pendant cinquante ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé du

danger qu'il y aurait pour l'homme à se croire esclave de la force des

choses: «Nier la liberté c'est détruire tous les liens de la société

humaine.»--«Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une

manière si contradictoire, et _ce qu'il y a à gagner_ à se regarder

comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un être libre.»--«Le bien

de la société exige que l'homme se croie libre; je commence à faire plus

de cas du bonheur de la vie que d'une vérité.»--Et il vous dira,

bon logicien: une seule action libre «dérangerait tout l'ordre de

l'univers.... Si un homme pouvait diriger à son gré sa volonté, il

pourrait déranger les lois immuables du monde. Par quel privilège

l'homme ne serait-il pas soumis à la morne nécessité que tout le reste

de la nature?» La liberté n'est précisément que l'illusion que nous en

avons, illusion qui nous est nécessaire, comme d'autres, et qui nous

maintient dans l'état où nous devons être pour ne pas mourir: «La

liberté dans l'homme est la santé de l'âme.»

Mais l'âme, elle-même, qu'est-elle donc? Une _entité_, un être en nous

qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette

négation il n'a pas varié. L'âme pour lui est matière pensante, faculté

donnée à la matière humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres

pour se développer et se soutenir.--Mais survit-elle à la matière

qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une

faculté d'une matière essentiellement périssable. Et il insiste cent

fois sur cette considération.

--Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni récompense

par delà le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: «On chantait

publiquement sur le théâtre de Rome: _Post mortem nihil est_....» et

ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se

gouvernait, tout allait à l'ordinaire....»--Il importe infiniment,

réplique Voltaire, et dans le même ouvrage (_Dictionnaire

philosophique_); je tiens essentiellement à l'âme immortelle parce qu'il

n'est rien à quoi je tiens plus qu'à l'_Enfer_: «Nous avons affaire à

force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de petites gens, brutaux

et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas

d'enfer, et que l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les

oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent.»--Et, donc, en style élevé:

«Oui, Platon, tu dis vrai, notre âme est immortelle!»

Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux

yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est à elle qu'il

a toujours aimé à revenir. Mais son idée de Dieu est telle que, sans

interprétation abusive et sans chicane, elle ne suggère que l'athéisme.

Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, à le nier, et il est

étonnant qu'à croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il

n'y en avait point.--Son idée de Dieu est d'une part un expédient, et

d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en

l'air et ne tenant à rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un

architecte qui a fait le monde, comme un «horloger» dont l'horloge où

nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette

un regard rapide sur le monde, y trouve de «l'art», dit que «tout est

art dans l'univers» (_Histoire de Jenni_), et déclare qu'il y a un grand

artiste.--Mais son raisonnement repose sur des prémisses qu'il a mis

tous ses soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu près, à

montrer que l'horloge est dérangée et n'a jamais été réglée; et d'autre

part, quand l'idée de l'horloger lui vient à l'esprit, vite s'appliquer

à admirer l'horloge, c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on

n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse les

arguments mêmes dont on s'est servi pour lui faire procès. Ce serait

perfide si ce n'était léger, et cela va contre le but, puisque cela va

par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire: Je

crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et

vous la trouvez athéistique.

Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu présente à

son esprit d'une manière constante. Il n'y croit que quand il veut

le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idée de Dieu du

pessimisme même. Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu,

reconstruit rapidement un système optimiste, c'est un homme qui ne croit

en Dieu que tant qu'il l'enseigne.

L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il

tient à un Dieu «rémunérateur et vengeur». Dieu est pour lui un service

auxiliaire et supérieur de la police: «Il ne faut point ébranler

une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le

reste_....»--«Mon opinion est utile au genre humain, la vôtre lui est

funeste....»--«Ah! laissons aux humains la crainte et l'espérance!»--«Si

Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.» Dalembert et Condorcet

tiennent des propos irréligieux à sa table. Il renvoie les domestiques:

«Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement

d'être égorgé cette nuit....»[65].--Mille autres traits; car c'est à

cette idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de

plus athéistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait

que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expédient

social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrité, bref

un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement l'argument de

Voltaire pour prouver _l'absence réelle_ de Dieu; et il est bien vrai

que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on

l'invente.

[Note 65: Mallet-Dupan témoin oculaire (_Mercure Britannique_).]

C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on écrit cent

volumes où rien ne mène à lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où

au contraire tout, sauf strictement les pages où il est question de

lui, l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour

écarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'âme.--C'est ce qui

me faisait dire que chez Voltaire l'idée de Dieu est «en l'air» et ne

tient à rien. Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle

est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidité, ou

une étourderie.--Et précisément l'idée de Dieu est la seule qui ne soit

rien si elle n'est pas tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède

qui n'en parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et chacune,

s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par où

on revient bien à dire que, comme presque toutes les idées de Voltaire,

l'idée de Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont il

a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il

prend pour une conception de son esprit. Il est théiste comme nous

verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa

religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidité.

Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près l'esprit,

aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire se donnait pour

un homme qui connaît son impuissance métaphysique, s'il s'avouait

«agnostique» et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer le

secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour

l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant,

intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un

inconnaissable qui nous dépasse et que nous tâchons en vain à atteindre.

Plus souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et bâcle une

métaphysique comme une tragédie contre Crébillon. Son esprit, vulgaire

en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas

besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait

besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes

successives, qui au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de

contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien; et c'est ce que

je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est là.

Il en va parfaitement de même pour lui en histoire, en politique,

en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur

positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble

que oui: il repousse de toutes ses forces les idées innées. L'homme,

animal plus compliqué que les autres, mais seulement plus compliqué, est

guidé par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il

n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale, surnaturelle,

qui nous distingue des autres êtres animés. Donc point de loi morale, ce

semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un

but en dehors du but commun, qui n'est que persévérer dans l'être. Point

de loi morale; car ce but autre que celui de persévérer dans l'être, ce

n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui

pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est

enseigné par une idée innée, par une _révélation_, à nous particulière,

choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale.

--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour

elle, il supposera une idée innée, une manière de révélation. Dieu a

parlé. «Il a donné sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même

semence»; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on

ne dise point_ que la conscience est un effet de l'hérédité, de

l'éducation, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_

de Dieu à notre âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale

établie, et une idée théologique, un minimum, si l'on veut, d'idée

théologique admis par Voltaire[66].

[Note 66: _Poème sur la loi naturelle_]

--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à Rome qu'à Athènes,

comme dit Cicéron, universelle et constante dans l'humanité. Montrez-moi

un peuple où le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!--Fort

bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il ne va plus

loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or

définir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre

ainsi, voilà que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée

qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas besoin d'une

loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de

conservation chez un être fait pour vivre en société; l'instinct de

persévérance dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en

société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils

dussent se détruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre

chose que: les hommes ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie

pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que résistant

à la mort sociale que la morale est une morale, c'est à partir du moment

où, le trépas social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle

dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique

seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne,

dévoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose

qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité d'être, ne dérive

point de nos besoins mêmes, et semble être une véritable révélation.

L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale

commence à la charité.--Or c'est où elle commence que Voltaire n'atteint

pas; et voilà qu'après l'avoir niée par ses principes généraux, puis

avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin

qu'il ne l'a pas connue.

En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou

spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série de chocs et

de répercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune

intelligence se mêle à leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou

croit-il qu'il s'y mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence

universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou

croit-il qu'à cette mêlée des événements se surajoutent et s'appliquent,

les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins,

_l'esprit humain_, l'intelligence indépendante, la volonté éclairée?

Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est aisée: Voltaire le

repousse absolument. C'est contre «l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est

contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute

l'idée chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'_Essai sur les

moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire a

indéfiniment et cruellement réédité l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le

surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire

qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver

l'idée maîtresse de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas eu.

S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup sûr l'idée de la

Providence lui est étrangère absolument, et radicalement odieuse. Il

l'a combattue en tous ses livres, et particulièrement, en ses livres

d'histoire, avec la dernière énergie.

Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le goût qu'il a pour

montrer les grands événements comme des effets de petites causes. Ce

goût n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus général à

écarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir dans la série

des faits historiques l'effet et le développement de grandes causes très

générales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde

peut-être, des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées,

quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanité? Vous

y voyez des _lois_. Mais une loi est une idée, et une idée suppose un

esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui

donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, au

même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet écrivant son

_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans

l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que

c'est vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un expédient,

elle n'a pas de réalité objective, elle n'est pas en effet _dans_

l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'énoncer,

puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois

réelles, c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous

n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers les faits; et

alors vous êtes encore, bon gré mal gré, dans un reste de conception

théologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse

de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans

signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard.

Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre et d'extirper le

surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte

la marque d'aucune intelligence, que les révolutions des empires y

dépendent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain

de sable,--et c'est ce que Voltaire a aimé à faire. Il se rencontre ici

avec Pascal, parce que l'athéisme se rencontre toujours avec Pascal, là

où Pascal n'en est qu'à la première partie de son argumentation.

Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée de providence dans

l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait

l'être. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire

que le hasard, agglomérations fortuites, dissolutions sans causes, ou

ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous.

Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son étude, et si

d'intelligence générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à

y contempler des intelligences particulières. Il est, du moins il veut

être, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux

hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous

avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait Rousseau, que

l'homme est né bon et que de méchants gouvernements l'ont perverti.

Les gouvernements ont cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les

corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est

le domaine et la matière de la volonté de quelques-uns. Idée importante

dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà

pourquoi il a tant aimé les grands princes et a aimé à les voir plus

grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV, Pierre le Grand, Frédéric,

Catherine, ce sont les héros de sa pensée. C'est que ce sont eux qui

ont fait l'histoire, ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il le

croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est même un peu pour

ceci qu'il croit cela.

Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers. Elle

reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire;

elle éclate ici et là dans une tête élue; mais elle existe; et désormais

elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond

d'aristocratisme et de monarchisme va gêner son fond de positivisme et

de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire

est donc suspendu par une grande intelligence unie à une grande volonté,

par un grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan,

commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traversé de temps

en temps par le génie? Voilà la providence générale remplacée par des

providences particulières, le monothéisme historique remplacé par

un polythéisme historique.--Voltaire a été, j'avais tort de dire

embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été partagé sur cette affaire,

comme il l'est toujours. Il a beaucoup donné au hasard, il a donné

beaucoup au génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans

le sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites maisons de

l'humanité; puis tout à coup salue un grand aliéniste, qui quelquefois

n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à un

«petit fait» un grand événement dont il pourrait faire remonter la cause

à un grand homme. Il passe d'un système à l'autre. Son histoire en

devient comme bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un état

de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un

peuple en un temps; tantôt elle est, comme il y tient aussi, ramassée

autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit,

souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque page, et, les cent

volumes lus, laissant l'impression la plus confuse!

En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme ou despotisme? Plus

celui-ci que celui-là, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas

laissé de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent

dans le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire l'homme

bon, capable de progrès par l'intelligence et le «lumières». Il le dit,

quelquefois: «Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple

en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire

quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le

peuple ait lu et raisonné dans les guerres civiles de la Rose rouge et

de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons,

dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques passages de ce

genre dans ses ouvrages. Il aimait même à prononcer le mot de liberté.

On ne combat point une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est

libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.--Mais il

est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberté. Toutes

les formes du libéralisme, c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose

s'opposant à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a détesté

les Parlements, les Etats généraux et la liberté de la presse. On

peut citer, de la _Henriade_, une jolie définition, et élogieuse, du

gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_

pour autorité en matière politique, on y trouve aussi cette jolie

épigramme contre le gouvernement par les assemblées:

De mille députés l'éloquence stérile

Y fit de nos abus un détail inutile:

Car de tant de conseils l'effet le plus commun,

Est de voir tous nos maux sans en soulager un.

Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est

pas appliqué à la politique. Il y entrait peu, et ne la goûtait pas.

Il n'en a pas les premières notions. Il n'a exactement rien compris à

l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat

social_ était quelque chose. Quand il prétend réfuter, en passant,

Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc

n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré

par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à ces hauteurs qu'il

s'élève. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitié ignorance,

moitié mépris. Voltaire en science politique n'a absolument rien à nous

apprendre.

En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il

faut reconnaître que la guerre au surnaturel a été sa grande tâche, et

préférée. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanité est

celle-ci:

Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination inventé par

les poètes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolérance

absolue; liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de conquête,

paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au

surnaturel dans le monde. Dès lors «les deux puissances», la spirituelle

et la temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées, et pour des

idées qu'on ne comprend pas, persécutions, oppressions, assassinats,

bûchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du

surnaturel, «écrasement» d'une des puissances, omnipotence de l'autre,

retour à l'antiquité, paix, bonheur.

Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une

conception d'ensemble qui est claire, c'est une idée générale qui est

précise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps;

Victor Hugo en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut

se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est:

«écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois «Ecrasons l'infâme!»; mais

il a dit assez souvent de ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas

seulement de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion

pour la foule. «Il faut une religion pour le peuple», le mot fameux est

de lui. Il faut une religion pour la canaille, «qui sera toujours la

canaille, et qui ne sera jamais éclairée», etc.--Ici la contradiction

est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation de tout

à l'heure, maintenant démentie. S'il est vrai, non d'une vérité de

théorie, de spéculation et de souper, mais vrai historiquement et dans

le réel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et

souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance du christianisme

et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux à manier qu'il

apportait--ce que j'admets qu'on peut prétendre--si cela est vrai, ou si

l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver cette vérité à une

aristocratie de beaux esprits, et d'en écrire des _Ingénus_; il faut

sauver ces hommes qui pâtissent et les arracher à leur torture.--Dire:

il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais

j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur et punisseur

lointain, que vous n'y croyiez guère et que vous vouliez que les simples

y croient, c'est un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une

cruauté.--Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre, est atroce à

partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est

utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux.

Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop

léger pour être cruel. Il dit des choses énormes en pirouettant sur son

talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond

jusqu'au bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au bout de l'idée

contraire; pour être inconséquent avec une souveraine intrépidité de

certitude; pour être athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux

novateur, réactionnaire enragé, toujours avec la même netteté de pensée

et de décision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais

autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de

limpidité, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit,

c'est un chaos d'idées claires.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 51 / 128 题