Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une représentation du
_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: «C'est une très jolie
satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay.»--Le propos
est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois
gentilhomme français du temps de la Régence, devenu très riche, un peu
audacieux, très impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et
d'éducation.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme très spirituel,
ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et très intelligent,
ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses préjugés et a
tenu par là une très grande place dans le monde intellectuel.
«Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des
bourgeois», dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce
qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste.
Voltaire n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le
bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes spéculations le
rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni élévation philosophique,
et la synthèse lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble peu à
Platon, et nullement à Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute,
le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur
naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même d'aucun
chevalier.
Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il est éminemment
pratique. Voltaire est un homme d'affaires de génie, et le sens du réel
est son sens le plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie de
sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en
1715, qui est très ambitieux, très actif, fait sa fortune en quelques
années, n'a plus besoin que de considération, la cherche dans la
littérature parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées à
lui, ni de conception artistique personnelle, ni même de tempérament
artistique distinct et tranché à exprimer dans ses écrits; mais qui se
sait assez habile pour mettre en belle lumière pendant soixante ans,
s'il le faut, les idées courantes, et produire des oeuvres d'art
distinguées selon les formules connues. Ce n'est pas un monument à
élever; c'est une fortune littéraire à faire. Il la fera, comme il a
fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision.
Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. Sans être
précisément cruel, et même tout en ne détestant point donner quand on
le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien méprisant pour
la «canaille»; persécuteur, quand il pourra persécuter avec une «suite
enragée», comme disait de Saint-Simon le duc d'Orléans. On le verra
poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une
sottise, avec un acharnement incroyable, le dénoncer comme ennemi de la
religion, et, à ce titre, au moment où le malheureux est déjà proscrit
et traqué partout, crier qu'il faut «punir capitalement un vil
séditieux»[64], ce qui est un peu fort peut-être dans la bouche d'un
adversaire de la peine de mort.
[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).]
On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses comme un voleur à
toute l'Académie française, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il
a eu un procès de marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre
Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort du pauvre
savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à Frédéric; ne jamais
manquer de réclamer les galères, la Bastille et le Fort-l'Évêque contre
tous les Fréron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent. La
prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit
strict. Jamais l'idée de la liberté de penser contre lui n'a pu entrer
dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: «Laissez cela;
dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine....» Il ne veut rien
entendre. Il n'a ni le détachement du philosophe, ni l'élévation du vrai
artiste. Il ne songe qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne
l'adule pas.
En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque titre que
ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, rois, princes,
grands-ducs, ducs, maîtresses des rois, et que ce soit Catherine II,
Pompadour, Frédéric ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont
toujours prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes,
toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme un valet; mais à
celui-ci on pardonne, «et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant
nous rengage de plus belle.»--«Il fut donné à celui-ci de tromper les
peuples»; mais non point de prévaloir contre les rois.--Richelieu ne
lui paye point les intérêts de son argent, et lui joue d'assez mauvais
tours. Mais que voulez-vous qu'on dise à «un homme qui parle de vous
dans la chambre du roi», si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Fréron
avec délices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et
qui reçoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en
sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a reçu de meilleure grâce
les petits coups de pied familiers des puissances. C'est même alors
qu'il est tout à fait charmant, et spirituel. Car «l'esprit est une
dignité»,--qui supplée à l'autre.
C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la
souscription de Rousseau à sa statue. Dix fois Dalembert lui écrit:
«Mais si! cela fait honneur à Rousseau de souscrire. Cela vous fera
honneur de pardonner, et d'accepter.» La raison de sentiment le touchant
peu; il redouble de colère. Mais Dalembert s'avise de lui écrire:
«Rousseau, quoique exilé, se promène dans Paris la tête haute. Jugez
s'il est protégé!» Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné Mais
il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre. Il a le mépris pour
le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agréé que le partage
de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et
il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silésie
est une chose aussi qui a son charme; il prémunit Frédéric contre les
remords qu'il en pourrait avoir: «Qu'avez-vous donc à vous reprocher?...
Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de vos
_Mémoires_... N'aviez-vous pas des droits très réels?.... Je trouve
Votre Majesté trop bonne...»--Sire, dit le renardt vous êtes trop bon
roi.
Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il est très prudent.
Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel et le pseudonymat obstiné. Tous
ses ouvrages sont des lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés
de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_
et sauf, j'en suis sûr, _le poème de Fontenoy_, il les a tous démentis.
Cela ne lui coûte pas, parce que le contraire pourrait lui coûter. Se
démentir et mentir, c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est
occupée. Combler Maffei de compliments sur sa _Mérope_, et cribler la
_Mérope_ de Maffei d'épigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire à Mme
de Luxembourg qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau; à l'Académie française
qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, et à l'univers
entier qu'il n'a jamais écrit le _Dictionnaire philosophique_;
conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et
écrire à Duclos: «Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les
_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile
d'être catholique!»; ce sont là des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont
pas même des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule.
Il est menteur à ce point que la notion du mensonge lui est étrangère.
Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses
tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain bénit et de communier
solennellement dans son église. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait
danger à ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours
peur) lui, pauvre vieillard ruiné et sans asile dans toute l'Europe! Ce
n'est qu'un acte de haute philosophie pratique.
Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite,
troublée quelquefois par le noble souci de plaire au «Trajan» de
Versailles ou au «Salomon» de Potsdam, et le désagrément de n'y pas
réussir; mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et qui finit
tard.
Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le 27 janvier 1733:
«J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est-à-dire que j'ai perdu une
bonne maison dont j'étais le maître et quarante mille livres de rente
qu'on dépensait à me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui
annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'étais obligé
d'honneur à la faire mourir dans les règles.... Je lui amenai un
prêtre.... Quand il lui demanda si elle était bien persuadée que Dieu
était dans l'Eucharistie, elle répondit: «Ah! oui!» d'un ton qui m'eût
fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres».--Il voit
arriver sa propre mort avec une gaîté moindre; mais il lui fait encore
bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il
a créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville
florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en
s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances.
Il écrit pour deux ou trois innocents condamnés, ce qui restitue sa
popularité, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera
compté par la postérité comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa
vie, et ce qui, du reste, est très bien. C'est une conscience qu'il
se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se ménage au dernier
moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquât encore. Il est
complet désormais; le bourgeois s'est épanoui en gentilhomme terrien, en
grand seigneur attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut
mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et
le cordon à Versailles.
Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «en excellent acteur», mais un
peu en acteur, avec une insuffisante simplicité. Quand il communie à son
église, c'est par intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à
l'évêque d'Annecy; c'est aussi pour s'établir dans le personnage de
seigneur, et pour haranguer avec dignité, comme c'est son «privilège»,
ses «vassaux», à l'issue de l'office.
C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué qu'une solide
estime publique: «Je n'ai jamais eu de _popularité_, s'il vous plaît,
disait Royer-Collard, dites un peu de _considération_». Pour Voltaire,
ç'a été l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé
le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette «royauté
intellectuelle», de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses
contemporains l'admirent beaucoup et le méprisent un peu. Diderot le
méprise même beaucoup, et évite de lui écrire. Duclos se tient sur
la réserve et le tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à
l'occasion, et les occasions sont fréquentes, et d'un ton qui va jusqu'à
surprendre. Quant à Frédéric, il ne semble tenir à écrire à Voltaire et
lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de
temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se
puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a été bien
vertement sifflé dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi
sur le théâtre?--Des rois, des princes lui écrivent amicalement, sans
doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint à l'Arétin, et
si l'on examine d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes motifs,
et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à Ferney il y a des analogies.
C'était un homme très primitif en son genre: il ignorait la distinction
du bien et du mal profondément. C'était le coeur le plus sec qu'on
ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-être qu'on ait
constatée. Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons par
le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que
l'intelligence sert à quelque chose. Mais le fond du caractère est bien
là. Il est peu sympathique et singulièrement inquiétant.