VIII

«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait Fénelon d'un autre,

et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout

inspirée par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu

a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est

impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il

comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée et

le contraire de sa pensée, son système, et ce qui est le plus opposé à

son système et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile,

_l'entre-deux_, il pénètre en tous ces mystères, et s'y meut avec une

pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux, qui émane de lui.

On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus

intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus

délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les

idées sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer,

former des groupes et des systèmes, et comme des mondes; voir «tout

céder à ses principes», «poser les principes et voir tout le reste

suivre sans effort»; et aussi n'être point esclave de ses principes, et

savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idées

qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera une

gloire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de

l'intelligence est pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme

et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré

par cette manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-même

comme d'un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long

travail pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom

dont je vous nomme? Je cours une longue carrière, je suis accablé de

tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur

que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'êtes jamais

si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le

plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que

je parle à la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le

plus exquis de tous les sens_.»

Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu avec elle un

entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de coeur, d'infinis

et renaissants plaisirs. Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir

la lumière», et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte

d'élargissement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une

idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance.

Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être

vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était

tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du

monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnement, parce que,

si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du

moins, le signe qu'on la cherche.

Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait même

pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le

suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que pousser

à l'extrême et mettre en système _une_ des idées de Montesquieu, presque

dédaignée par lui parmi tant d'autres. Après avoir cherché loin de lui

sa lumière, la France revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser

selon sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement abandonné,

quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a

raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable,

que ce soit par sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus

belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un

idéal.

On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu

tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets

qu'il rencontre. «Il annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement

Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance de nos yeux

et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pénétré; il a seulement

trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que

lui. «Je suis, dit-il lui-même, avec son esprit charmant, comme cet

antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil

sur les Pyramides, et s'en retourna.»--Je n'aime pas à le contredire, et

je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a été dans

tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées

toutes, et surtout les plus hautes.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 47 / 128 题