«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait Fénelon d'un autre,
et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout
inspirée par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu
a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est
impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il
comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée et
le contraire de sa pensée, son système, et ce qui est le plus opposé à
son système et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile,
_l'entre-deux_, il pénètre en tous ces mystères, et s'y meut avec une
pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux, qui émane de lui.
On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus
intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus
délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les
idées sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer,
former des groupes et des systèmes, et comme des mondes; voir «tout
céder à ses principes», «poser les principes et voir tout le reste
suivre sans effort»; et aussi n'être point esclave de ses principes, et
savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idées
qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera une
gloire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de
l'intelligence est pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme
et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré
par cette manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-même
comme d'un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long
travail pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom
dont je vous nomme? Je cours une longue carrière, je suis accablé de
tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur
que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'êtes jamais
si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le
plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que
je parle à la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le
plus exquis de tous les sens_.»
Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu avec elle un
entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de coeur, d'infinis
et renaissants plaisirs. Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir
la lumière», et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte
d'élargissement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une
idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance.
Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être
vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était
tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du
monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnement, parce que,
si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du
moins, le signe qu'on la cherche.
Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait même
pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le
suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que pousser
à l'extrême et mettre en système _une_ des idées de Montesquieu, presque
dédaignée par lui parmi tant d'autres. Après avoir cherché loin de lui
sa lumière, la France revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser
selon sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement abandonné,
quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a
raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable,
que ce soit par sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus
belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un
idéal.
On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu
tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets
qu'il rencontre. «Il annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement
Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance de nos yeux
et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pénétré; il a seulement
trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que
lui. «Je suis, dit-il lui-même, avec son esprit charmant, comme cet
antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil
sur les Pyramides, et s'en retourna.»--Je n'aime pas à le contredire, et
je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a été dans
tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées
toutes, et surtout les plus hautes.