Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, l'hôte
et l'interprète de tous les peuples, indifférent du reste, à force
d'indépendance, et impartial jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de
didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais
enseigné? Il a donné des explications de tout et n'a point donné de
leçons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science
politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique
explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer
quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. On peut comprendre
toutes choses et en préférer une. De tout grand critique on peut tirer
un corps de doctrine, en surprenant les moments où, sans qu'il y songe,
sa façon de rendre compte est une manière de recommander. Lorsque
Montesquieu nous dit: «Dans tel cas... tout est perdu!» on peut croire
que ce qu'il désigne comme étant tout, est ce qu'il aime.
Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré de toute sa pensée,
et soucieux d'en faire un système, qui serait pour Montesquieu ce que
Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la
_Sagesse_ politique, exprimer la leçon que l'_Esprit des Lois_ contient,
et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce
qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en
montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce
me semble, à peu près, ce qu'il dira.
Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance, d'hérédité et
comme de climat, étant né de famille au-dessus de la moyenne, sans être
grande, et dans un pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est
violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première grande
violence et frappante brutalité qu'il ait vue a été le despotisme de
Louis XIV, la monarchie française se rapprochant du despotisme oriental.
L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il
ait éprouvé. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du
despotisme est restée le fond même de Montesquieu.
Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il est un état violent
qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il
le déteste parce qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré,
il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire
agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour
ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des
passions pour l'établir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez
cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance suppose de l'ignorance
dans celui qui obéit; _elle en suppose même chez celui qui commande_. Il
n'a point à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»--Voyez ce qu'il reprochait
dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à Louis XIV; c'est surtout
d'avoir été un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prévoyance,
ménagements délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le
révolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prévoir.
Le gouvernement c'est le laboureur qui sème et récolte; le despotisme
c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42].
[Note 40: _Esprit_ (v. 14).]
[Note 41: _Persanes_, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»]
[Note 42: _Esprit_, v. 13]
Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui en porte la
marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez qu'il l'applique à Dieu.
L'idée de Dieu-providence lui répugne. Un Dieu qui intervient dans les
affaires particulières des hommes lui paraît un gouvernement arbitraire;
c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception. Il soumet Dieu à la
justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu,
il faut nécessairement qu'il soit juste.... [43].» Il ne veut pas de
la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne voudrait pas d'un Dieu
arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: «Ceux qui
ont dit qu'une fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande
absurdité»[44]; mais ceux-là aussi lui sont insupportables «qui
représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de
sa puissance»[45]. Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne
diffère pas sensiblement de la loi suprême née de lui[46]. Il s'amuse,
dans une des _Persanes_, à dire que si les triangles avaient un Dieu, il
aurait trois côtés. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur
du despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité une
constitution. Il ne la voit guère que comme l'essence des règles
éternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois.
[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ]
[Note 44: _Esprit_, L 1.]
[Note 45: _Esprit_, ibid.]
[Note 46: _Esprit_, ibid.]
Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit de la démocratie
pure. Personne n'a parlé plus magnifiquement que lui des démocraties
anciennes. C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le
gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penché vers la
ruine. «Le peuple mené par lui-même porte toujours les choses aussi
loin qu'elles peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet sont
extrêmes[47]. Aussi toute démocratie est sur la pente ou du despotisme
ou de l'anarchie. L'esprit «d'égalité extrême» la porte à considérer
comme des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler au plus
bas. Dans ce désert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran,
à moins que l'idée de despotisme ne soit tout à fait insupportable,
auquel cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, dégénère en
anéantissement»[48].
[Note 47: _Esprit_, v, ii.]
[Note 48: _Esprit_, viii.]
Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la
recherche des moyens pour l'éviter sera toute sa méthode. Dans tout son
ouvrage on le voit qui guette en chaque état politique le vice secret
par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour
Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'où toutes les
nations se dégagent péniblement par un grand effort d'intelligence, de
raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, d'un mouvement
très énergique et dans un équilibre infiniment laborieux et infiniment
instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons
d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le point où il faut
atteindre pour y échapper étant unique, subtil, presque imperceptible,
et la liberté étant comme une sorte de réussite.
Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans le tissu matériel et
grossier des nécessités, sent qu'il est une chose parmi les choses et
dépendant de la monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, le
pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève pourtant, ou croit
s'élever, au moins parfois, à un état fugitif et précaire d'autonomie et
de gouvernement de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment;
--de même les peuples sont embourbés naturellement dans le despotisme,
et quelques-uns seulement, les plus raffinés à la fois et les plus
forts, par une combinaison excellente et précieuse de raffinement et de
force, peuvent en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute dans
la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le
récompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli
l'humanité.
Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate. Il en a trouvé
tout à l'heure des éléments dans la démocratie et il ne les oubliera
pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser
son rêve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme,
et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est le despotisme
lui-même.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour
Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la République?
Montesquieu est profondément aristocrate. Il a donné comme étant le
principe du gouvernement aristocratique la qualité qui était le fond de
son propre caractère, la modération. C'était trahir son secret penchant.
Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de démocratie
restreinte, condensée et épurée. Un certain nombre--et il le veut assez
considérable--de citoyens distingués par la naissance, préparés par
l'hérédité, affinés par l'éducation (notez ce point, il y tient), et se
sentant, et se voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit
de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Idées
singulières, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps
et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupçonner
l'idée, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous
aux fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges de
magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate pourtant, un
cri d'indignation[49]. Ses idées sur ce point sont très arrêtées. Il
sait bien que la vénalité c'est le hasard; mais il estime qu'en
cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du
gouvernement[50]. Comme il veut une séparation absolue entre le pouvoir
exécutif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit
absolument indépendant, à la nomination des juges par le gouvernement
il préfère le hasard comme origine, et la fortune comme garantie
d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique que celle-là.
Sous prétexte que les citoyens peuvent avoir des différends avec le
gouvernement, elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort
que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut que les intérêts
particuliers du citoyen soient sacrifiés à l'intérêt du gouvernement,
Montesquieu, pour les sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi
solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.
[Note 49: «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques,
parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait
pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie: «La
fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la
vie des hommes, un métier de famille!»]
[Note 50: vi. 1.]
[Note 51: xi, 6.]
Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il désire
l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles héréditaire[52],
l'aristocratie étant «héréditaire par sa nature», puisqu'elle n'est
pas autre chose que sélection, traditions, éducation. Il y voit trois
garanties, modération, stabilité et compétence.
[Note: 52: XI, 6.]
Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a
autant de raisons de glisser au despotisme que la démocratie. Sans aller
plus loin, sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être
héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand elle le devient»
(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une
contrariété des choses mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce
qu'elle fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie parce
qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées sont exclues. Elle
fait du corps aristocratique un gouvernement très intelligent qui arrive
vite à n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans la démocratie
manque l'intelligence des intérêts généraux: dans l'aristocratie manque
le souci des intérêts généraux. Et obéissant à sa nature, qui est
concentration du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire de plus en plus
restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le
plus fort l'emporte: nous voilà encore au despotisme.
Nous retournerons-nous du côté de la monarchie?--Mais c'est le
despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient à cette distinction. Pour
lui la monarchie même non parlementaire, même sans Chambres délibérantes
à côté d'elle, n'est point le despotisme.
Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu ont été surpris
de cette assertion, et l'ont considérée comme une singularité de son
imagination. L'idée peut être une erreur; mais elle n'est pas une
nouveauté. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de
Bossuet[53]; c'est une idée commune aux publicistes de l'ancien régime
qu'une monarchie sans dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie
sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est
contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcée d'obéir
à rien, mais elle _doit_ obéir à quelque chose. Elle a devant elle
vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle
ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit tenir compte des
coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays où il n'y a ni lois, ni
religion, ni honneur, ni conscience.
[Note 53: «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre
chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de
Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui
se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir contre,
ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2,
1)]
Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente
au despotisme et trop grande facilité à l'établir, mais non point
despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple,
n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend.
La monarchie ne doit donc pas être repoussée _a priori_. Elle est très
acceptable. Elle a même pour elle un singulier avantage: elle fait faire
par _honneur_, par besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait
ailleurs par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer des
sentiments, et des sentiments qui sont très bons: fidélité personnelle,
amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui
profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle
fait une sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de
concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être languissamment, on
l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous
voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous
plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement, dans vingt
ans, avec une mémoire que la grande patrie n'a guère.--Mais le
despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie
y tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi
soit fort et ne soit pas très intelligent[54], qu'il soit si capricieux
«qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses
qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de
ses volontés». Cela se rencontre bien vite et est bien vite imité.
[Note 52: vii, 7.]
Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui suit. Aristote
savait le secret, et Cicéron avait très bien lu Aristote. Il faut un
gouvernement mixte, qui, par une combinaison très délicate des avantages
des différents gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre, et soit
aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble organisé des forces qui
luttent contre la mort toujours menaçante: la mort des États, c'est le
despotisme.
Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les
meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et unir, à certains moments,
aristocratie et démocratie, dans des proportions très heureusement
rencontrées. Nous avons une force de plus, une institution particulière
apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la
entrer dans notre système. Montesquieu s'arrête à la _monarchie
aristocratique entourée de quelques institutions démocratiques_.
La monarchie, en effet, est excellente à la condition d'être à la fois
soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule.
Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'égaux et un chef.
C'est pour cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont
despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière humaine, avec
un trône au milieu. Elle est un organisme, où tout doit être poids et
contrepoids, résistances concertées et équilibre. Egalité absolue avec
chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité absolue avec
chef immuable, c'est, selon le caractère du chef, despotisme capricieux
encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement même de la liberté,
c'est l'inégalité.
Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui contrôle,
et quelqu'un qui obéisse; et entre ces personnes diverses de l'unité
nationale des rapports, fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait
le dépôt. Entre le roi et la foule des _Corps intermédiaires_, qui
limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là et préparent
l'obéissance de celle-ci. Une noblesse héréditaire est un bon corps
intermédiaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et
héréditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel
à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse. Elle est un
excellent corps de _veto_; c'est la «faculté d'empêcher» qui est son
office propre[56].--Le clergé est un corps intermédiaire assez utile.
Bon surtout où il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une
monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment
fort encore par son ubiquité, sa ténacité, «algue» qui amortit, énerve
le flot.
[Note 55: II, 4.]
[Note 56: **, 6.]
[Note 57: *, 1]
Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le dépôt des lois». Sauf
en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances idéales,
limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples
précédents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout où
il y a organisme social. Elles ne sont que les définitions du jeu de cet
organisme. Mais il est des pays où on les sent plutôt qu'on ne les voit.
Elles en sont plus redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont
plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes. Il
est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura
la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef,
aura des privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie) parce qu'il
aura un office social[58].
[Note 58: «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte
garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore un
pur despotisme, c'est que la magistrature française existe». «Dans la
plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modéré parce que le
prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l'exercice
du troisième.» (_Esprit_, XI, 6, alinéa 7.)]
Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple doit obéir, mais
non pas être tout passif. Incapable de «conduire une affaire, de
connaître les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter», en un
mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache
ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses
souffrances il y a la révolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la
désespérance qui distendent et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le
peuple aura donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car «il
est admirable pour cela», qui interviendront dans la direction générale
des affaires publiques. Il aura même sa part dans le pouvoir judiciaire,
non pas en ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne
la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement
temporaires, seront tirés du corps du peuple, chargés d'appliquer la
loi, sans avoir droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant
non en équité, mais sur le texte[60].
[Note 59: II, 2.]
[Note 60: XI, 6.]
--Voilà la royauté, les institutions aristocratiques, et les
institutions démocratiques mises en présence.
Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: exécutive,
législative, judiciaire.
Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant,
le magistrat en a le dépôt, et juge d'après elle. Ces pouvoirs sont
scrupuleusement séparés. Le législateur ne jugera pas; car, alors, il
ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi
serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus
de liberté.
Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue
des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la préparation d'un
caprice. Plus de liberté.
Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait les mêmes
tentations que tout à l'heure le législateur. Il ne jugera point; car
il jugerait pour gouverner. Ses arrêts seraient des services, qu'il se
rendrait. Plus de liberté.--Il ne nommera même pas les juges, car
il ferait des juges des instruments, et de la justice un système de
récompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberté.
Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à faire, si ce
n'est honneur, et souci du bien général. La liberté c'est chaque pouvoir
public s'exerçant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'exécution
doit être prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un homme.--La
délibération doit être lente: le pouvoir législatif sera aux mains
de deux assemblées, de nature différente, dont l'une aura toutes les
chances de ne pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de
l'autre.--Le dépôt des lois et la justice sont choses de nature
permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui,
par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractère
d'éternité. «Voilà la constitution fondamentale du gouvernement dont
nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de deux parties, l'une
enchaînera l'autre par sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux
seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la
législatrice.»
Et rien ne marchera!--Pardon! ces différents ressorts, forment en effet
un équilibre, et il semble qu'ils «devraient former une inaction». Mais
les choses agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux; il faut
«qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et
«qu'aller de concert», et c'est précisément ce qu'il nous faut[61].
[Note 61: XI, 6. alinéas 55, 56.]
Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers
linéaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie
française? Royauté et vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»?
Clergé, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs
intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce point la part
nécessaire et désirable d'institutions démocratiques?--Sans aucun doute;
et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un
conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait, s'il faisait une
constitution, un restaurateur ingénieux des plus anciens régimes. Il
n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a été. C'était un
«très bon gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou du moins qui
avait en soi la capacité de devenir meilleur: «La liberté civile du
peuple (_communes_), les prérogatives de la noblesse et du clergé, la
puissance des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je ne crois
pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré».
Tirer du gouvernement «gothique» toute l'excellente constitution qu'il
contenait en germe, voilà quel aurait dû être le travail du temps et des
hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont
amené le résultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts
de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de la
France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogée de la
monarchie française, qui en est la décadence, une monarchie mêlée de
despotisme, qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme
sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie. Il est temps de
revenir aux principes et en même temps aux précédents, aux principes
rationnels et aux précédents historiques, qui justement ici se
rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberté.
[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Pensées_.]
Un retour en arrière éclairé par la connaissance de l'esprit des
constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre
façon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur
le Duc, est rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu à la
fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que
les nations se développent selon le mouvement naturel des puissances
qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles
étaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que
certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables sont
nécessaires à tout gouvernement humain, et cette mécanique, il
l'applique à la constitution française. Mais l'historien et le
mécanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se
rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement idéal, c'est à
la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait pas si difficile
qu'elle fût encore, que le sociologue les rapporte; les forces réelles
et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du
mécanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu.