Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble à Montaigne,
qui est curieux de moeurs singulières, de coutumes locales, de relations
de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec
passion, avec une grande application de réflexion aussi; car si les
_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa
source. Il est original par ce côté encore. De son temps on est curieux
de sciences, comme aussi bien il l'est lui-même; on ne l'est point
d'exotisme. Au XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais
surtout pour courir à la recherche de manuscrits précieux et de savants.
Au XVIIe siècle, les Français voyagent moins: la France est si grande,
son influence est si loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe
siècle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de
ce temps a été de croire que Paris pensait pour le monde. L'idée de
légiférer à Paris pour l'humanité toute entière en devait sortir.
Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes manières qu'on
avait de penser et de sentir au delà des Pyrénées et des Alpes. Il
a voyagé d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres
édifiantes et curieuses des missions étrangères; Description des Indes
occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi à
l'établissement de la Compagnie des Indes_, etc., voilà ses excursions
de bibliothèque.--Il a poussé plus loin. Il a voulu se donner le sens de
l'étranger, non plus la science par ouï-dire de ce qui se passe loin
de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors de
la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence que la
transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle râpe
et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la
Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux,
attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant avec les hommes les
plus célèbres de toute l'Europe.
Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste,
d'économiste et d'homme d'État, où le méditatif n'est nullement diverti
par l'artiste, où la réflexion n'est nullement interrompue par le
spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas
artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le
style. Son génie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas
fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, Montesquieu fût resté enfermé dans
sa vision, haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son esprit,
resté plus étroit, eût probablement semblé plus fort. C'est de la
_Grandeur et décadence_ que fût sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau
rêve antique, il l'eût ordonné en un système. Le Montesquieu voyageur
a contribué à nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de
portée, de fonds plus riche; moins imposant et moins maîtrisant.