MARIVAUX DRAMATISTE

Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était l'endroit où

ses qualités devaient se trouver dans tout leur jour,--où ce qui lui

manquait n'est point nécessaire,--où, enfin, il se pouvait qu'il fût

contraint de renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont plus

graves qu'ailleurs.

Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le théâtre en vit;

c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui

réussissent à la scène, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont

point des tableaux très riches et abondants des moeurs humaines que le

théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très nette, très diligente

et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque pièce, et c'en est

assez; c'est l'évolution, bien suivie en ces phases successives, d'un

ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et opposer d'une manière

dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de

personnages, tous bien saisis, c'est-à-dire d'une multitude de

renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de

personnages trop complexes, sous peine de n'être plus clair. Au théâtre

l'homme est comme dépouillé de tous les accessoires de son caractère, il

est réduit à ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces

passions sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout leur

développement.

Essayez de mettre _Gil Blas_ au théâtre. Vous vous apercevrez d'abord

que tant de personnages si variés, tous si précieux pourtant, deviennent

inutiles et gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et

ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance

énorme; et que dès lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est

trop en surface pour les proportions que vous êtes contraint de lui

donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il

faut laisser tomber, et un caractère qu'il faut creuser davantage.

Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre précisément parce qu'il

savait creuser un caractère, et parce que le grand tableau de moeurs,

qu'il n'eût pas su remplir, ne lui était pas demandé là.

Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice. Ceci encore, au

théâtre, n'était point mauvais. Le théâtre n'admet le réalisme qu'à

légères doses, parce que le réalisme est tout fait de menus détails, et

que le théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique réaliste

a de la saveur au théâtre; mais les grandes passions éternelles (sous

de nouvelles couleurs et regardées d'un nouveau point de vue, tous

les cinquante ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas tarder à

revenir, et où le spectateur vous ramène.

Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie fade ou manie de

libertinage, n'avaient guère leur place sur la scène, où la gauloiserie

est bien reçue, mais où l'art de provoquer des mouvements honteux est

absolument proscrit; où les sentiments délicats sont bien accueillis,

mais où la comédie larmoyante n'avait pas encore pu s'établir en

faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie

sentimentale, il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée; mais j'ai

cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses

volumes, et aussi n'y a-t-il pas songé en un genre d'ouvrages où la mode

ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.--Enfin

ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur de quintessence

et d'explicateur à perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses

confuses à force d'être multipliées, et galimatias dans la finesse,

pouvaient le perdre absolument au théâtre,--à moins que le théâtre ne

l'en détournât. C'était partie de va-tout. Subsistant, ces défauts

eussent été là odieux; mais précisément parce qu'ils devenaient odieux,

ils pouvaient, là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force

d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans une circonstance

où une sottise serait énorme, ou bien on la fait, ou bien son énormité

vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à

peu près; car les défauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive

qu'ils se contiennent.

Rien ne montre mieux que cet exemple combien le théâtre est une bonne

discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le

théâtre a ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités,

de dons aimables et un peu suspects, de grâces légèrement inquiétantes.

Comme il faut être court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à

de simples nonchalances;--comme il faut être vif, ses analyses se sont

ramassées en traits rapides et pénétrants, et les coups de sonde ont

remplacé les longues galeries souterraines;--comme il faut être clair,

son galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux; et de

tout cela s'est formé le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est

le plus joli des défauts, ou la plus périlleuse des qualités, ou une

bonne grâce qui s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère.

Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme, où ses dons

avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur

correctif; et où il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a

d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a de commun ne

pouvant guère y trouver place.

Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare et précieuse. La

première impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce

qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de

métier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un métier à

lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable.

Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle extérieur

au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les

sépare, corrigée par une circonstance accidentelle qui les réunit;--et

point de tuteur barbare, de père terrible, d'oncle sauvage et

stupide;--et pas davantage de _peinture de la société_ (oh! non!);

point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers

d'industrie, de «chevaliers à la mode», de valets flibustiers, de

parvenus, de femmes galantes, de dévotes, de directeurs;--et point

non plus de _comédies de caractère_: point de pièce qui s'intitule le

distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le décisionnaire, le

grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariâtre,

le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement

de dix lignes de La Bruyère en cinq actes!--Quel singulier théâtre!

Voilà qui ne ressemble à rien! Mais déjà c'est quelque chose que cela,

et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi.

On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un genre nouveau,

une sorte de _comédie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des

«nouvelles», ou bien plutôt, de petits romans traités dans la manière

dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques qu'il se

puisse. Cette comédie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire

rien du tout--à la vie courante; elle n'a la prétention ni de corriger

les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thèse ni un miroir; elle

est faite d'une douce et légère aventure de coeurs entre gens qu'on n'a

jamais rencontrés dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce

théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur

les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et

de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses, à cette

conclusion, très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays

qui n'est nullement géographique. Les suivantes sont des dames très

bien élevées, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont

ingénieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont

des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables manques de

réflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas

une grande distance, non seulement d'allures, mais même de race, entre

maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent ces rôles chacun selon

son «emploi» et rétablissent la différence; mais examinez, et vous

verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les mères (le plus

souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pères dressent

des pièges joyeux où se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie

et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est léger, capricieux,

aérien, fait de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin, loin

des pays qui ont un nom, dans une contrée où l'on n'a jamais posé le

pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a

les moeurs les plus douces, les caractères les plus aimables, des

imperfections qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y habiter.

--Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque, et diffère de

toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune

d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des

âmes, cela est clair; mais des âmes peuvent avoir une certaine réalité,

qui consiste à ressembler aux nôtres tout en étant beaucoup plus belles;

elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à

sentir, à se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement dans

la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la joie, à hésiter dans

l'incertitude, à se mouvoir enfin librement dans l'atmosphère légère et

pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux

parler l'historien de moeurs, n'a guère que faire ici, il me semble

que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris

autrement la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement en

dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fût, mais qui étaient

bien des âmes humaines, et qu'il regardait de très près. Il n'est

fantaisiste que de première apparence, et parce qu'il supprime à peu

près le support matériel et l'habitacle ordinaire des esprits humains;

mais avec les ressorts mêmes de ces esprits, il ne badine point; il

n'invente pas, il est très informé et très diligent, et il arrive ainsi

que ce théâtre, qui contient si peu de _réalité_, contient plus de

_vérité_ que beaucoup d'autres.--Il est très libre, très dégagé, très

affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il

paraît très imaginaire, et tout à coup on s'aperçoit qu'il est très

profond. Figurez-vous qu'on dît à Racine: «Vos Grecs ne sont pas des

Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien d'homérique.» Il eût

répondu sans doute: «Ce ne sont guère des Français davantage. Ce

sont des hommes. J'ai un goût pour l'étude des sentiments humains en

eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du souci de la couleur des

temps et des lieux. S'il me conduit à tracer des développements de

passion qui ne soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient

vrais, il suffit peut-être.» A un degré inférieur, et dans un autre

ordre, Marivaux procède de même. La couleur locale de la comédie,

c'est le réalisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-être, étant

connaisseur en choses de l'âme, il nous donne l'impression de la vérité

pure. Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient en l'esprit, et

d'où il part pour en faire une? Allons chercher une comédie qu'il n'a

point faite, et dont il n'a jeté sur le papier que la matière:

«J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie était de

philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela

m'impatienta... J'avais remarqué quelle était glorieuse de savoir si

bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris

de sa pénétration. Elle m'en croyait enchanté. Savez-vous ce qui arriva?

C'est que pendant qu'elle définissait les passions, je lui en donnai en

tapinois une pour moi, que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance,

et qui m'ennuya à la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut

fâchée de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car,

comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela

en me retirant. Elle ne parlait des passions que par théorie. Il n'y

avait que son esprit qui les connût, et je les lui avais mises dans le

coeur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus à les sentir qu'à les

examiner.»

Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et ç'aurait pu devenir

une comédie de Marivaux. C'est une analyse d'une façon d'aimer. La

Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu

l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que

parler d'amour c'est déjà le foire. Voilà justement le sujet de cette

comédie que Marivaux n'a pas écrite.

La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour

avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'être sûre de

ne point le ressentir, quand on cause en théoricien, avec une froide

raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet,

il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien!

quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de

s'entretenir avec une femme supérieure.»

LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanité de l'amour pour trouver

un homme aimable; mais je sais connaître le mérite. Le marquis est fort

bien. Voilà un homme qui m'apprécie.

LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est fâcheux.

Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne

sait avec qui causer. Il me manque...

Ah! vous voilà, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre

femme est sans doute languissant...

LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme supérieure est intimidant. Les

femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent.

LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empêche de sentir?

LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction.

LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-être.

LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'à moitié. Mais

il n'est point de secret pour vous; et connaître le fond de la passion,

c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage!

LA COMTESSE.--Pour qui?

LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui

ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les

philosophes; on les admire.

LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme déguisée de

l'amour?

LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une façon de le ressentir.

À ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien!

LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime!

LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez à badiner. Mais ce

serait pour faire une étude sur la fatuité des hommes en ma pauvre

personne.

LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'étais

sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-être de le croire! Il

est très borné, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce

pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si

on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le

décourager en l'éblouissant...»

Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment, en saisir les

éléments, démêler les parties dont il se compose, et de ces légers

mouvements du coeur, de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs

et de leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties

couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux yeux des personnages, et

surtout aux leurs.

Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de

faire ce travail menu et délicat d'analyse. À vrai dire, il n'y en a

qu'un. Les femmes, à l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour.

Il ressemble aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est tout

simplement d'avoir introduit l'amour dans la comédie française; et cette

petite découverte était une très grande nouveauté,

Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des

amoureux sur notre théâtre comique; seulement il n'y avait pas eu de

peintures de l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les

comédies; il n'en était jamais le fond et la matière. L'auteur comique

nous présentait une Angélique qui était amoureuse de Valère, et un

Valère qui était le soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était

chose acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des débats;

et ce qui s'opposait à cette passion, et comment elle finissait par

triompher des obstacles, là était la matière de la comédie. Il semblait

que l'amour fût un fait tout simple, qu'on ne décompose point,

irréductible à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On

nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas à y

revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comédie part de là, et

elle porte sur autre chose.»--C'est pour cela que vous voyez tant de

titres de comédies qui annoncent des analyses de caractère: _Avare,

Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comédie qui

s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme à bonnes fortunes_, je n'ai pas

besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près, on s'aperçoit bien

que chez nos comiques l'amour est même à peine un _ressort_; il est une

manière de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux

des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme il est entendu,

au théâtre, que c'est les amoureux qui ont raison, à condition qu'ils

soient aimés, l'auteur nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et

Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je vais me moquer.

Quant à eux, je ne m'en occuperai qu'au dénouement; et c'est bien

naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez

l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques, et

jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine

pourrez-vous citer comme sortant de cette règle le _Dépit amoureux_, qui

n'est qu'une comédie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie

une étude sur une manière comique d'aimer, et en grande partie autre

chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru

moins du domaine de la comédie que du roman.

Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple, qui ne pût servir

que d'un point de départ. Il a vu qu'il était composé de beaucoup

d'éléments divers, qu'il avait ses raisons d'être, et ses

développements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_

par conséquent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comédie en

lui-même_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comédie, d'avoir des

obstacles extérieurs à lui.

Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout parce qu'il

avait une admirable psychologie féminine, j'entends une psychologie de

la femme comme il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est

quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point. Par exemple, c'était,

c'est peut-être encore une banalité que d'estimer que les femmes sont

fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai

que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en tiennent à

leurs paroles. À ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois

d'artifice. Mais c'est une injustice véritable. Comment un être qui est

tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que

mentir. Précisément parce qu'il a conscience que la vivacité de ses

sentiments et son incapacité de réflexion livre à tout venant ses

secrets, il essaye peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce

n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper

autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter: la vérité

sort et éclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses

regards, de toutes ses attitudes, et se précipite de tout son être. Ce

qu'il pense, il vous l'apprend toujours «par une impatience, par une

froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux,

en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la

jalousie, du calme, de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence

de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate,

ni fâchée, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est

charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire.

Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour

qui perce à travers son silence[25]?»

[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.]

Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles

éprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un théâtre tout

nouveau dans la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit, et

que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et

précisément Marivaux est un Racine à mi-chemin, un Racine qui ne pousse

pas le conflit des passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences

funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'écrit

que le second acte d'_Andromaque_.

On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour», que l'amour

en ses commencements incertains et indécis, et qui s'ignore encore.

C'est que c'est là, et non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour.

L'amour déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui il

s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout seul. Car de deux

choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou

il est heureux, et il n'y a rien à en tirer du tout. L'amour commençant,

au contraire, peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant que le

spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il

hésite, recule, louvoie, se prend aux pièges des précautions dont il se

défend; par tout ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte,

de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par être

confondu, de mille autres choses, et là est le drame gai et divertissant

de l'amour.--Dans une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le

fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent clairement

qu'ils aiment, _qui est celui du dénouement_, et, au contraire des

autres, c'est par la déclaration d'amour que ce genre de drame doit

finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies de

Marivaux.--On conçoit combien cette manière d'entendre la comédie rend

le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec sûreté le travail

insaisissable d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et le

rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il

doit étudier des passions si indécises encore que ceux qui ont le

plus d'intérêt à s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le

spectateur qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement

et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence,

sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait,

facile à faire connaître une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives

d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a de la gageure

dans cette conception de l'art et le désir malicieux, la prétention

piquante de vouloir être compris sans presque rien dire. Marivaux a de

la femme jusqu'à la coquetterie.

Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est que, d'abord,

cette science si sûre qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la

complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a

pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour

seulement, n'a su démêler si finement ce qui entre dans la composition

d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle

circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui

l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même, c'est ce qu'il voit

et montre ensuite.--Ici, il est fait de dépit amoureux (_Surprises_):

que deux personnes qui ont juré de ne plus aimer se rencontrent et

se confient leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles en

arrivent à la sympathie, et de là à l'amour: «Comme celui-ci sait me

comprendre!»--Là il est fait d'impatience de ce qu'on possède et du

désir de ce qu'on vous défend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est

fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me soupçonne d'aimer! J'ai

bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! écartons cette idée...» Il

ne faut pas l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est

s'en préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (_Jeu de l'amour et du

hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être aimé, de bonté,

de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous

répète que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'à force de se

dire: «C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser: «Serait-ce si

fou?» (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances,

une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme

Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend et nous

inquiète un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu

languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marqué chaque

inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait

véritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses

premières amours. On sent que le présent n'efface qu'à moitié le passé,

que le désir ne fait qu'un peu tort à la gratitude. Au fond il les aime

toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme

il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de

fait, qui est dans l'homme, est indiqué, avec mesure du reste, d'une

manière très heureuse.--Silvia, au contraire, dès qu'elle aime ailleurs,

n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est ruiné absolument par

le nouveau. Elle n'est plus retenue même par un regret; elle ne se sent

plus attachée que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout.

Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, qui sait? bien

superficiel peut-être. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne

serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et à force de nous

montrer de quels éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et

autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait précisément

de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection;

mais il y a aussi beaucoup à dire. Et d'abord nous sommes ici dans la

comédie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette

et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. L'amour-goût, pour

parler comme Stendhal, qui, fortifié par l'accoutumance, l'estime, les

bons rapports, peut aller très loin et peut-être plus loin que l'autre,

est essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il est dans les

conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir à la comédie

de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est

redoutable comme les armées qui marchent en bataille, ainsi qu'il est

dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des

sentiments dont il se mêle, ou dont il naît, ou qu'il fait naître, car

tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison même, forme

un petit drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame

divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement, «après beaucoup de

mystère», comme dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même.

Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce

qu'il est, et qu'à le décomposer, on risque tout simplement de passer à

côté; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce

sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a

connue Chamfort à celui qui lui plaisait.--Arrêtez, répondit le galant;

si vous le savez, je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de

la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans doute, le grand amour

romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux,

même pour voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour soi-même

qu'être aimé pour ses qualités, au moins est-ce être aimé pour quelque

chose qui nous touche d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple,

s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. L'amour,

né peut-être du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est

tout au moins une préférence. Ainsi de suite; et de tels sentiments

on peut encore s'accommoder.»--Eh! oui! et c'est de ce train que

vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manège de l'amour

susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degré

et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie.

Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que «s'il existe

un amour pur et exempt du mélange des autres passions, c'est celui qui

est caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.» Eh bien,

c'est cet amour qui s'ignore, précisément, que peint Marivaux, ou, du

moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces

autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même, dont il

a besoin pour se connaître et en quelque sorte pour revêtir un corps;

mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps

caché au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comédie de l'amour

est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est

un malin plaisir, un des plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans

les sentiments des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir mieux qu'eux

ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui

s'ignore longtemps c'est bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à

l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance

à se connaître ou à se faire entendre, que quand il se heurte à un

obstacle extérieur: on voudrait l'aider à naître. Et quand ces autres

passions, dépit, amour-propre, capables de le faire éclater, commencent

à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait

aux personnages pour les exciter un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas

t'apercevoir que tu aimes!»

Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour, parce que l'auteur

y a répandu une exquise bonté. C'est notre Térence, un Térence un peu

attifé. Ses personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien de

plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, parce qu'elle y prend

très vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger

parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à

Arlequin. «Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il

ne l'épouse pas.--A la vérité, il sera d'abord un peu triste; mais il

aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il

l'épouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui

qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»--Voilà leur

manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur.

Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et

cette bonté qu'il mêle à toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le

_Legs_ est une étude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un

peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. Rien de mieux vu;

les hommes de ce genre ont très souvent beaucoup de succès, des succès

sérieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un

de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien démêlés; on met son

amour-propre, et Dieu sait à quel degré d'entêtement va

l'amour-propre chez une femme, à apprivoiser un ours; c'est une belle

victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité,

et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais il fallait plus que la

finesse féminine, il fallait de la bonté pour s'en apercevoir.

Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout

nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de très profond sous

les apparences d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse de

l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie des terres nouvelles.

Il a tracé des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, «il

connaît tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»;

Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là où personne n'est allé,

il n'y a pas même de sentiers.»

La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques est

bien intéressante à suivre de près. Il n'y a chez lui aucun art de

«composition», j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de

«métier». Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite à ce

qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas composé de faits

matériels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire

une suite enchaînée et logique aboutissant à une conclusion contenue

dans les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant

d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance extérieure qui les suscite ou

les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art

même de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le

progrès même des sentiments. L'intrigue n'est point nécessaire là où le

mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'évolution

même des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention

proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit

parfaitement la succession des sentiments dans les âmes, inventer n'est

point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement

son invention à trouver une _situation_, et, la situation trouvée,

laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera même une tendance

commune à tous les grands psychologues au théâtre de réduire l'intrigue

à rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, à _Bérénice_; et quand il

a trouvé ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on

lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond: «Précisément! J'ai

l'invention par excellence. L'invention _consiste à créer quelque chose

de rien_.»

A la vérité, dans un grand drame, une situation et l'évolution naturelle

des sentiments qu'elle a mis en présence ne suffit pas. Les sentiments,

d'eux-mêmes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps

pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas nécessaire

que quelques circonstances habilement ménagées les renouvellent, les

pressent, et les fassent comme tourner pour présenter leurs divers

aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours pleurer et

mourir, il faut que Thésée soit cru mort, puis que Thésée revienne, puis

que les amours d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue,

que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à disposer. D'un

psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il

n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit,

il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue où l'intrigue lui

est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine où le

secours de l'intrigue lui serait indispensable.

C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites

pièces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence,

qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée du

mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, parce qu'ils n'ont

pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples

machines, mais machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant

accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son tour, fait son

chemin, marque son trait, et complète la peinture du caractère.

De là le seul défaut sérieux des petits drames de Marivaux: ils ont une

certaine uniformité, et ils sont un peu prévus. Ils ne nous trompent

point; nous savons un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le

théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un

caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on

se dit après coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet

inattendu-là, c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas

le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves de renseignements

psychologiques et être habile à les dissimuler, c'est la science ménagée

par l'art.

Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, et qu'on ne

peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maîtres du théâtre),

qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement même de

ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements de passion

si impalpables, des lueurs d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si

délicieusement indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour

être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonté à se

comprendre si tard; c'est peut-être avec complaisance qu'ils passent si

lentement du crépuscule de l'inconscient à la lumière de la conscience.

On est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils aiment ou

qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque

temps?»

Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi n'est-ce point pour

le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre

amusement, mais pour le nôtre, que nous ne nous pressions point

d'aboutir, et n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que de

ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et le chatouillement

que des raffinés plus vulgaires que nous éprouvent à ne pas dire tout de

suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, et

à ne pas trop le sentir.»

Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et légères, et il n'y

eut jamais hommes aussi habiles qu'eux à manier leur coeur comme un

instrument de musique très délicat, très susceptible et infiniment

compliqué.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 32 / 128 题