MARIVAUX ROMANCIER

Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il donc?--Il avait de

très grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas

confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont très différents.

Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue

l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don

de voir juste. Il se pénètre de réalité de toutes parts. Il voit une

multitude de détails, du menus faits, «principes» ténus et innombrables

de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples

impressions du réel que se fait l'étoffe du son esprit. Il peut n'être

pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre,

et qu'il garde sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir

les sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées,

l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie. Personne n'est plus

sûr moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le

psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez

sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux et facilement

saisissables de son art. Il peut n'être pas plus informé que chacun de

nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent;

ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils

supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent venir, et où ils

mènent, et pénétrer comme leur constitution, comme leur physiologie.

Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier

admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui

n'est que psychologue, pourra être un romancier de grand mérite, mais

incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de

l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout

psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voilà pourquoi ses

romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont

des parties éclatantes de vérité: certaines choses qu'il a vues, il les

a très profondément pénétrées.

Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il l'était

absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'être

romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Réunir

beaucoup de documents sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et

le plus souvent il se borne à écrire les _Caractères_. Coordonner ses

documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous

les yeux du lecteur par la machine simple et légère d'un récit un peu

lent, l'idée peut lui en plaire, et il écrira le _Gil Blas_; mais il

faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations

que ceux du simple moraliste.

Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et

sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où,

peut-être, vient que Marivaux a toujours commencé les siens et ne les a

jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa manière d'étudier est

déjà une façon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui

jette de tous côtés avec promptitude des regards exercés et puissants;

il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le creuse et le scrute

avec patience pour remonter à ses origines, quitte à redescendre ensuite

à ses conséquences. Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion,

soutenant tel point de la chaîne d'une observation ou d'un souvenir,

et comblant discrètement les lacunes avec quelques hypothèses. Il va,

vient, induit, déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit

récit de la naissance, du développement, de la grandeur et de la

décadence d'un fait moral, qu'il s'expose à lui-même.--Que le roman

sorte naturellement de là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet,

avec tous ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire. Quant

à la tentation de l'écrire, elle est sûre.

Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop,

qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien

dont le moraliste ou l'historien des idées puisse faire son profit. Mais

il y a à chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des

romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au récit. Et quel

est le caractère de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des

observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune

fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je suis bien malheureuse, et

voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable...»--Un

mari lui écrit: «Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon

égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté... de l'autre...

etc.»--L'_Indigent philosophe_ devrait être, comme le _Spectateur_, un

recueil de réflexions diverses: très vite il se tourne de lui-même en

récit picaresque.

Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on

voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-être, que c'est

roman très mince d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire

d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations légèrement

différentes, et entouré, pour qu'il y ait cadre, à peu près de n'importe

quoi.

_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont conçus ainsi, avec plus de

prétentions, plus de suite, plus de succès aussi; mais au fond tout de

même.

Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin, l'amour-propre

dans le désir de plaire. Il a vu une jeune fille française, assez froide

de coeur et de sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion,

et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal,

incapable d'exaltation, à peu près fermée aux ardeurs religieuses et

parfaitement à l'abri des emportements de l'amour, ne désirant

que plaire et inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a

d'elle-même, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une

foule de vertus moyennes qui la rendent très aimable et très recherchée.

Elle est née avec des instincts de délicatesse, de précaution à ne point

se salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez elle comme une

forme de son amour-propre: quel que soit le miroir où elle se regarde,

que ce soit sa petite glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des

autres, elle veut s'y voir à son avantage.

En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le

mouvement de dégoût violent d'un coeur orgueilleux, la nausée d'une

patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le désir qui la poursuit,

elle se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas. Tant

qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut,

l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on

lui achète, tant qu'on n'a rien demandé en échange, cela peut passer

pour charités paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil

refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un

sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture méritait un

soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut

qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je

fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois

l'amour-propre s'est tiré d'affaire.

Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations franches, et aux

propositions sans périphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui

tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la

robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se

gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter cette robe-là, offerte

autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-même sur ses

épaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut

se regarder dans son miroir.

Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle, puisqu'elle ne

capitule point; mais elle négocie. Elle ne fait point de sortie; elle

s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de

la guerre. Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup

d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être habile. Marianne

la définit elle-même bien finement: «On croit souvent avoir la

conscience délicate, non pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais

à cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en

faire.»

Ses coquetteries auront le même caractère que ses défenses; et comme ses

résistances étaient mesurées juste à ce que l'amour-propre exige, ses

demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignité qui est

ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est à l'église. On se

place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y

étale point. La modestie, c'est la dignité, et l'on est modeste; mais

l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse les bornes;

c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce

mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces

vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce

n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de

son bras; mais il n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si,

dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point

qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute

de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont

involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'être.

Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait naître, comment se

comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle

inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes

passions ne vont point à des femmes comme Marianne; elles vont plus

haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a

vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un homme mûr

et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le

libertin est repoussé; l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes

sérieux: il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de Valville, est

accueilli, sévèrement puni d'un instant d'infidélité, et, en définitive,

serait épousé, si Marianne avait terminé son oeuvre[23].

[Note 23: Il épouse dans le dénouement que le continuateur de

Marivaux a ajouté.]

Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la

défensive. Elle ne s'abandonne ni à l'amour, ni même au plaisir d'être

aimée, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend d'être

dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle se montre attentive, et

rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voilà que Valville est

infidèle, et où en serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir

que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous

confondons le perfide par une petite scène de générosité dédaigneuse

très bien conduite: «Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»--Et

alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous,

ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre

vanité satisfaite, dans notre amour-propre chatouillé, dans notre

dignité qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation

que d'autres trouveraient amère, mais que nous trouvons très suffisante!

«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition; mais je dis

agréablement émue: cette dignité de sentiments que je venais de montrer

à mon infidèle; cette honte et cette humiliation que je laissais dans

son coeur; cet étonnement où il devait être de la noblesse de mon

procédé; enfin cette supériorité que mon âme venait de prendre sur la

sienne, supériorité plus attendrissante que fâcheuse... tout cela me

chatouillait intérieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voilà

qui était fait: il ne lui était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle

Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir

la paix avec lui-même... et c'étaient là les petites pensées qui

m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient

pour moi, ni combien elles tempéraient ma douleur.»

Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui est clair; mais,

d'abord, vous prenez le vrai chemin pour être aimée, et du reste, vous

êtes une petite personne clairvoyante, très ferme, très sûre de soi,

très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment,

et qui trouve dans ce sentiment tous les réconforts du monde; et c'est

plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-même vous vous

regardez dans votre miroir.

Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce n'est guère que

l'étude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui

ont ensemble étroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les

autres. Mais c'est une étude psychologique très poussée, et souvent très

finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu délayé.

Marivaux connaît bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles;

mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les ressorts déliés

et frêles d'un caractère féminin. À ne considérer dans _Marianne_ que

Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un très grand charme. Sur

le reste je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je

crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de pénétration

psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre

la structure secrète, compter les contractions, isoler les fibres.

Le _Paysan parvenu_, à ne regarder encore que le personnage principal,

est beaucoup moins distingué. Ne crions pas trop vite à la pure

convention. Il y a de la vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par

les femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement

contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux

en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque

béate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent très

vite une force naturelle, une puissance sereine et inévitable du

monde physique, une sève. Il a la placidité d'un élément. Il en a

l'inconscience. Les succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées

profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr.

À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un

patelinage de paysan madré, qui est un bon détail, et met un peu de

variété dans la monotonie forcée, et comme essentielle, d'un tel

personnage.

La progression même, dans le développement du caractère, est bien

observée. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques

timidités. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de

l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle

s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation en usage chez

les honnêtes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques écus

de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce

qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'épouser

la suivante, à certaines conditions que le maître de la maison veut

imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop délicat, mais

qui ne s'accommode pas encore de tout.

Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne

à son étoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait

qui est à lui. Distinction très fine: il est à l'aise, et très vite,

beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps.

À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gêné, voudrait se

cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voilà rétabli dans

ses avantages.--Il y a des détails excellents. On lui offre une place;

il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre femme de

celui à qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil

Blas à la place de Jacob? Je crois l'entendre: «Je m'en allai très

confus et faisant réflexion que le bonheur des uns est toujours formé

du malheur des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard;

j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.» M. Jacob, lui,

rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat

de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil

Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont différents. Cette

place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera,

ou mieux. Sa carrière est ailleurs que dans les antichambres

ministérielles, et plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même

d'effronterie que dans son métier.

Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble,

jusqu'au terme logique et naturel de son développement (ce qui tient

peut-être à ce que Marivaux n'a pas terminé lui-même le _Paysan

parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupçon que l'assurance de

l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob,

doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalité. Se sentir

sûr de l'amour de toutes les femmes développe étrangement le fond

de férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant

d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de

dignité; surtout certitude que ces gens-là ne se bornent pas à être des

misérables et deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué

de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu l'être pour être Don

Juan, et surtout à faire comme Don Juan, on est sûr de le devenir. Le

_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très

bien vu à cet égard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est

peut-être trompé.

[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant,

qui pourrait être intitulé le _Sous-officier parvenu_, et où ce trait

est très bien marqué, peut-être même avec excès.]

Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère de rendre sa

femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle après

l'avoir saisie comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui a

épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos. C'est peut-être

reculer devant le point délicat, difficile et intéressant.--Passons, et

après tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le

plus petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables, et dont

il fallait au moins qu'il eût comme un germe. Il est bénin, et tout

passif. Il est choyé, dorloté, engraissé et doucement papelard. Souvent

on le prendrait plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il

n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un génie féminin,

et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur

ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans

songer que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément parce

qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le

trait principal est bien saisi; mais qui s'arrête comme à mi-chemin de

son évolution naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis

parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble, ne pas

réussir, du moins entièrement.

Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée d'un trait délié

et fin, à laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plénitude,

les dons, pour tout dire, du grand moraliste.

Et, enfin, sont-ce là des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que

c'est à cette conclusion que je suis forcé de venir. Marivaux est

un psychologue; il fait un bon «portrait» ou un bon «caractère»; il

l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour

montrer son modèle dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau

de lumière et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit

avoir écrit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matière, une assez

grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure

centrale ait autant de réalité qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses

romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel.

J'exagère un peu. Dans _Marianne_, après Marianne, il y a M. de Climal.

Dans le _Paysan_, après Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux

bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante réalité? Deux ou

trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mélanges infiniment

heureux de fausse dévotion qui ronronne et de libertinage honteux qui

balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait général,

et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hésite à

son égard entre le dégoût, la pitié et presque l'estime, selon les

circonstances. La complexité, dans la composition d'un personnage, est,

suivant les cas, trait de génie ou signe d'impuissance. Le mal est que,

pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.

Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la vérité; mais elle est

pâle, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la mémoire.

Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupières

discrètes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voilà ce que je

me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout.

Je suis sûr que cette impuissance relative à fournir de matière ses

personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour

cela qu'il les tue à mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_,

Mlle Habert à la moitié du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les

soutenir, et il s'en est débarrassé, et le vice de composition n'est

peut-être qu'une indigence d'invention.

Quant à ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est

que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui

écrit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre

assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante,

et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et

surtout une, qui ont de la vérité; et il remplit les espaces vides avec

ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air,

le goût général, les lieux communs et les manies intellectuelles de

son époque. Or dans l'époque dont il est, il y a surtout deux goûts

dominants en littérature d'imagination: c'est à savoir la vertu et le

dévergondage.

Je dis le dévergondage, et c'est chose bien connue déjà du lecteur: il

sait que Crébillon fils commence de très bonne heure au XVIIIe siècle,

avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie

quelquefois, c'est que la «vertu», la vertu à la mode de Jean-Jacques,

«l'âme vertueuse et sensible» n'est point née sous les auspices de

Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au

commencement du siècle. On la trouve dans ces mêmes _Lettres Persanes_

à l'épisode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le théâtre

sentimental de La Chaussée, et ne perdons pas de vue que le théâtre de

La Chaussée est exactement contemporain des deux romans de Marivaux.

Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a inventé ni le libertinage,

ni la sensibilité, et que l'un et l'autre sont venus à peu près

ensemble, dès que l'influence du XVIIe siècle s'est affaiblie, comme

frère et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de même famille, et

se soutiennent l'un et l'autre, et même se supposent. Dès que la gravité

chrétienne a cessé de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de réprimer

les esprits, le libertinage s'y est insinué; et dès que le libertinage

s'y est introduit, le respect humain, pour en tempérer la crudité, y

a mêlé le goût de la vertu et le don de l'attendrissement. On est

licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le

spectacle du malheur vous arrache de généreuses larmes, et, sous ce

couvert, on continue d'être libertin en toute décence. Et le lecteur

peut lire sans rougir l'oeuvre où tant de vertu enveloppe un peu de

cynisme; et l'auteur se sauve de ses écarts par la beauté morale de

ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et

dévergondage s'en vont de concert tout le long du siècle, jusqu'à

Diderot et Rousseau, si enclins à l'un comme à l'autre, et qui ont à

l'un et à l'autre, unis et enlacés jusqu'à se confondre, fait de si

grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir inventés.

Le fait est constant; quant à la théorie, elle n'est pas de moi; elle

est de Marivaux. C'est lui qui établit cette règle de l'union nécessaire

de la licence et de l'honnêteté. Il gronde Crébillon fils: Vous êtes

trop cru, lui dit-il. Il faut des débauches dans un bon ouvrage, mais

tempérées par des tendances vertueuses; «nous sommes naturellement

libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous

traiter d'emblée sur ce pied-là. Voulez-vous mettre la corruption dans

vos intérêts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point

à bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences

extrêmes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en

repos, qui a du goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son

esprit; qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais honnêtement, avec

des façons, avec de la décence.»--Que disais-je?

Ces deux goûts dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au

XVIIIe siècle, ils n'étaient guère, à la vérité, dans Marivaux. Là où

Marivaux est supérieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a

comblé les vides et fait l'étoffe courante et commune de ses romans;

c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas

directement, et qu'il la laisse aller d'elle-même.

Sensibilité conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second

tiers) où la jeune fille est menée dans le monde, conduite chez le

ministre, etc. Il y a là une scène dans le cabinet ministériel, avec

larmes, génuflexions, genoux embrassés, et ministre la main sur son

coeur, qui mériterait d'être peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un

huissier au second plan ouvrant les bras à demi étendus dans un geste

qui veut dire: «Spectacle divin pour une âme sensible!»

Libertinage concerté et appuyé, toutes les dames qui veulent du bien

à M. Jacob; détails scabreux, peintures lascives qui se répètent

à satiété; une certaine gorge de madame de Fécourt qui reparaît

régulièrement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi très

conventionnel, sans relief, sans individualité des personnes:

mademoiselle Habert à part, je confesse que je confonds toutes les

autres, et que j'attribue peut-être à madame de Fécourt la gorge de

madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a même un peu de

libertinage dans _Marianne_, et le, pied, déchaussé par accident, de

Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de

madame de Ferval.

En vérité tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui

est autour du lui; cela n'a pas d'originalité parce que ce n'est pas

conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matière commune

dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un

bien joli mot quelque part: «... moins à la honte de mon coeur qu'à la

honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu

celui de tout le monde...»--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et

puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour étendre un peu

son domaine; mais à ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et

les traces d'une possession véritable.

Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espèce,

d'interminables réflexions. «Je suis naturellement babillard», dit-il en

une préface. Il l'est doublement, étant de complexion un peu féminine,

et faisant état de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu,

et, quand il a tout expliqué, qu'il recommence. Il peint deux dévotes

engloutissant des plats énormes avec des mines dégoûtées qui doivent

donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-mêmes, qu'elles

n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le

dit, déjà longuement, et ensuite:

«... Je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs de

dégoût que marquaient mes maîtresses, et qui m'avaient caché la

sourde activité de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles

s'imaginaient elles-mêmes être de très petites, de très sobres

mangeuses. Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent

gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre

et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable et

chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient

trouvé le secret de la gloutonnerie...»

Ah! c'est fini!--Non!

«... et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour les

viandes; c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient

qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de ne

pas l'être; c'était (_allez! allez!_) à la faveur de cette singerie que

leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.»

Voilà trop souvent sa manière. Il semble croire que son lecteur est très

inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au

jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse

de donner son adresse; elle retournera à pied, quoique blessée. Elle

évite de prononcer le nom de la lingère. Puis, à un moment donné,

perdant la tête: «Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour.» Quel malheur!

elle s'est trahie! «--Ah! cette marchande de linge...., répond Valville;

c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire où vous êtes.»

Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli,

il est très clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais

Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffé:

«... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de

nommer Mme Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que Valville est

à peu près au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer;

que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu

de comprendre (_le voilà parti!_) que je n'envoie chez elle que parce

que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger

d'aller dire à mes parents où je suis; _c'est-à-dire qu'il_ la prend

pour ma commissionnaire: c'est là toute la relation qu'il imagine entre

elle et moi.»

Cela est continuel. Il le sait lui-même, s'en accuse, s'en excuse,

s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique.

Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas

l'ombre. On voit les pentes différentes. Le roman, de Le Sage à

Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec

les défauts et les qualités aussi que comporte ce genre. Il est fait

de l'élude très minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de

réflexions et de considérations; et cela fait un fond un peu dénué, et,

pour l'étoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui,

mais de ses voisins: un peu de ce réalisme des vulgarités qui avait

commencé à poindre avec Le Sage, et qui devait être vite à la mode en

France, où le réalisme n'a le plus souvent été qu'un certain goût de

s'encanailler; un peu de sensibilité et de vertu larmoyante; un peu de

polissonnerie.

Et voilà, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates

extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants.

C'est qu'ils ont été écrits comme par deux hommes, l'un psychologue,

contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est

exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe siècle

qui connaissait le goût du jour et qui expédiait, comme à la tâche, des

pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y

a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'où suit dans

l'ouvrage commun quelque incohérence.

Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu près tout seul, et sans

collaborateur trop apparent? Oui, et c'est là que nous allons le

considérer pour achever de le bien connaître.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 30 / 128 题