Il était absolument incapable d'une idée abstraite. Comme le goût de
son temps était à la philosophie, il a philosophé de tout son coeur, en
plusieurs volumes; car il avait cela aussi de féminin qu'il obéissait
à la mode. Il semble même avoir eu une grande inclination pour cette
mode-là. A plusieurs reprises il a voulu courir la carrière de
publiciste. Après le _Spectateur français_, l'_Indigent philosophe_;
après l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les
_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'étaient feuilles volantes,
sorte de journal intermittent où il prétendait exprimer, au hasard des
circonstances, ses idées sur toutes choses. La lecture en est cruelle.
On préférerait l'abbé de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la
discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas même une idée
fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires
sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs
entortillés dans des phrases difficiles, ou des banalités de sentiment
délayées dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide.
On saisit là le fond de la pensée de Marivaux, qui était qu'il ne
pensait point. On s'est efforcé de trouver dans ces volumes au moins des
_tendances_ philosophiques, intéressantes à relever, comme indication
du tour d'esprit général de l'aimable écrivain. On le montre ennemi du
préjugé nobiliaire, très touché de l'inégalité des conditions sociales,
etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et même avec la
complaisance qu'il mérite, on reconnaîtra qu'il ne nous donne sur ces
sujets, faiblement exprimées, que les idées courantes, et qui couraient
depuis bien longtemps. Ses dissertations sont démocratiques comme la
satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de
Massillon. C'étaient là propos de salon, à remplir les heures, et rien
de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire à
quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous
tient les discours d'un homme qui n'a rien à dire.--«Du moment qu'il se
fait journaliste...», me répondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste
est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on
s'attendrait à trouver, çà et là, quelque passage révélant un homme qui
réfléchit, ou qui a, d'avance, certaines idées arrêtées sur les choses.
C'est ce qui manque. L'absence d'idées générales, et probablement
l'incapacité d'en avoir, est un trait important du personnage que nous
considérons. À lire les autres oeuvres de Marivaux, on soupçonne cette
lacune; à lire le _Spectateur_, on s'en assure.
La chose est peut-être plus sensible, quand on s'enquiert des idées
littéraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un «moderne», ce que
je ne songe nullement à lui reprocher; car non seulement il est permis
d'être «moderne», mais il n'est pas mauvais de l'être, quand on est
artiste, pour avoir le courage d'être original. Marivaux est donc contre
les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance à exprimer une
idée, c'est-à-dire à en avoir une, que la manière dont il plaide sa
cause. Tout à l'heure, il était diffus et vide, maintenant il est
inintelligible et inextricable:
«Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui
pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle. Eh bien, un
jeune homme doit-il être le copiste de la façon de faire de ces auteurs?
Non! cette façon a je ne sais quel caractère ingénieux et fin dont
l'imitation littérale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de
courir vraiment après l'esprit, l'empêchera d'être naturel. Ainsi, que
ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux, ni le fin, ni le noble d'aucun
auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent
à une autre sorte de fin, d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet
ingénieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs
qu'en supposant le caractère des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se
nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait
indiquer à quoi ce bon se reconnaît) et qu'il abandonne après cet esprit
à son geste naturel.»
Toutes les fois qu'il touche à cette question, c'est ainsi qu'il parle.
Ce qui précède est à là fin de la septième feuille du _Spectateur_; le
galimatias est plus terrible au commencement de la huitième.
--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_:
«... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus
grand maître: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y
a point d'autre secret pour cela que d'avoir une âme capable de se
pénétrer jusqu'à un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est
cette profonde capacité de sentiment qui met un homme sur la voie de ces
idées si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique
ces tours si familiers, si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces
mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entraîner
avec eux l'image de tout ce qui s'est déjà passé, et pour prêter aux
situations qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui
justifie tout, et qui même, exposant les choses qu'on ne croirait pas
régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à bon
compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessât
d'y être si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la
nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster.»
Marivaux était de ceux, ou de celles, a qui l'idée pure, même très peu
abstraite, échappe complètement, qui n'ont ni prise pour la saisir,
ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'était un
«penseur» à aucun degré, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes
du XVIIIe siècle tient en partie à cette raison.
--Il était mieux qu'un penseur; il était un moraliste.--Ce n'est pas
encore tout à fait le vrai mot, et c'est chose curieuse même, comme
ce romancier si agréable, et cet auteur dramatique si rare, est peu
moraliste à proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et
qu'on ne trouverait guère dans Marivaux de véritables études de moeurs
ni de copieux renseignements sur la société de son temps. Dans ses
journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que très peu de
détails de moeurs. Il trouve le moyen de faire des «chroniques» non
politiques, rarement littéraires, et où la société qu'il a sous les yeux
n'apparaît point. Il n'a pas même cette vue superficielle des choses
environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du
fond, et dans une forme abandonnée et languissante qui, malheureusement,
n'est qu'à lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent
les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des mémoires pour ne
pas servir à l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques
exceptions. On a relevé avec raison ce passage où nous apparaît un
pauvre jeune homme, distingué, aimable, causeur spirituel, et qui
devient absolument muet, stupide et paralysé de terreur devant son père.
Voilà qui est vu, et voilà un renseignement. Mais dirais-je qu'il me
semble que cela a bien l'air d'un cas très particulier et exceptionnel,
et forme un renseignement plutôt sur l'époque antérieure que sur celle
dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration
des Français pour les étrangers, parce que c'est là un travers qui
paraît bien s'introduire en France précisément dans le temps que
Marivaux l'observe et le dénonce. Le passage, du reste, est charmant:
«C'est une plaisante nation que la nôtre: sa vanité n'est pas faite
comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement,
ils n'y cherchent point de subtilité; ils estiment tout ce qui se fait
chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voilà ce qu'on
appelle une vanité franche. Mais nous autres, Français, il faut que nous
touchions à tout et nous avons changé tout cela. Nous y entendons bien
plus de finesse, et nous sommes autrement déliés sur l'amour-propre.
Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! où en serait-on s'il fallait louer
ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent
à dénigrer nos meilleurs ouvrages, et à leur préférer les fariboles
venues de loin. Ces gens-là _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le
fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout
le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout
habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment
assez flatteur. Il les humilie, autre irrévérence qui lui tourne en
profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne
l'étonneront point, ils ne déferreront pas Monsieur; ce sera puissance
contre puissance. Enfin, quand il met les étrangers au-dessus de son
pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute
nation, de tout caractère d'esprit; et, somme totale, il en sait plus
que les étrangers eux-mêmes.»
À la bonne heure! voilà surprendre en ses commencements une manie qui
n'existait point à l'âge précédent, qui est un caractère assez important
de tout le XVIIIe siècle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises,
parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe
psychologique est très finement démêlé.
Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait
des observations déjà faites, par exemple sur les financiers et les
directeurs, sans les renouveler par le détail ou par la forme. Dans ses
romans même, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses
humaines. Ce que je dis ici sera redressé par ce qui va suivre; mais je
fais une remarque générale qui m'inquiète un peu: voici deux romans de
moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent
dans le temps où l'auteur écrit, dans le pays et dans la société où il
vit, des romans où le petit détail des actions humaines a sa place, des
«romans où l'on mange», comme on a dit spirituellement, enfin des
romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un où il n'y a guère que des gens
parfaits, et un autre où il n'y a guère que de plats gueux et des femmes
perdues. Je ne sais pas lequel (à les considérer en leur ensemble) est
le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles
et vertueux. Marianne est exquise de délicatesse; voici une dame qui a
la passion du désintéressement, en voici une autre qui est l'idéal même.
Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si édifiante et dans
tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on
en vient à se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme
bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutôt une tentation
de quinquagénaire, très pardonnable quand on connaît Marianne.
Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il eût vécu, en présence de
la résistance de la jeune fille? Je suis sûr qu'il l'eût épousée.
Voilà l'aspect général de _Marianne_; on y voit comme un parti pris
d'optimisme et une indiscrétion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_
où je ne trouve ni un honnête homme ni une femme sage, où tout roule,
je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des
instincts, sur l'appétit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mêle, de
ce qui, d'ordinaire, le relève, le déguise, ou au moins l'habille.
Lui, rien que lui. Par lui les intérieurs sont troublés, les familles
désunies, robe, finances et ministères en émoi; par lui on meurt, on
épouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient à tout.
Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que
l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je
crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, où l'imagination
domine. La réalité n'est point si tranchée que cela, ni dans le bien
ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties
d'observation très distingués, qu'il faut connaître; mais, en leur fond,
ils ne procèdent pas de l'observation; ils n'ont point été conçus dans
le réel; un peu de réel s'y est seulement ajouté. Ils procèdent chacun
d'une idée, et un peu d'une idée en l'air, d'une fantaisie séduisante,
qui a amusé l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a
écrit cela.
C'est qu'en effet il l'était peu, et seulement comme par boutades. La
preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur
fantasque d'imagination, dans cette excentricité laborieuse qui le guide
plus souvent qu'on ne l'a remarqué dans le choix de ses sujets. Il s'en
ira écrire des comédies mythologiques où figurent Minerve, Cupidon et
Plutus, échangeant des «discours sophistiqués et des raisonnements
quintessenciés». C'est ce que disait La Bruyère de Cydias; et ce que ces
singulières productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en
effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalité attifée
de paradoxes. Voyez plutôt: Cupidon fait l'éloge de la Pudeur, ce qui
est le fin du fin, le plus piquant ragoût, et il dit: «Moi! je l'adore,
et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent
partout où ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon métier n'est
point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui
sont commis à sa garde; voilà ses officiers...»--Que tout cela est joli,
et que voilà un rien bien travaillé!
Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême en cela?
Rien autre que la Moralité à allégories du moyen âge. Ne doutez point
qu'il n'en ait écrit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux
gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient
de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît _la fidélité d'un
ami!_»--«Ci gît _la parole d'un Normand!_»--«Ci gît _l'innocence d'une
jeune fille!_»--«Ci gît _le soin que sa mère avait de la garder_», ce
qui est bien plus finement imaginé encore, car il faut renchérir.--Et
les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_
sort d'un petit bois et les arrête; une dame qui se nomme _Cupidité_ les
soutient et les encourage, et le drame continue ainsi...
N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus toute la
littérature classique, et qu'est-ce à dire, sinon, d'abord que Marivaux
a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit
s'abandonne à ces singulières démarches parce qu'il n'est pas nourri
et soutenu de connaissances solides et de vérité?--Il y a autre chose,
certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement
de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les
idées et les observations morales, et les grands siècles littéraires
sont riches, avant tout, de cette double matière. Quand elle fait un
peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur
certains points, recule tout à coup, par delà les grandes générations
littéraires dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres
pensaient peu, observaient moins encore, et où la littérature était une
frivolité pénible, et une charade très soignée.