L'ART LITTÉRAIRE DE LE SAGE

Tout cela est tout négatif. C'est de quoi éviter les écueils de l'art

réaliste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour

lui qu'une absence de défauts. Il avait d'abord, ce qui me paraît le

mérite fondamental en ce genre d'ouvrages, un très grand bon sens.

Quand les hommes--car dès qu'il s'agit d'art réaliste il ne faut guère

songer à avoir des lectrices--quand les hommes s'éprennent d'art

réaliste, c'est par un désir assez rare, mais qui leur vient

quelquefois, par réaction, dégoût d'autre chose, ou seulement caprice,

de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se présente.

Nous aimons successivement toutes choses, en art, et même la vérité.

Mais voyez comme pour l'auteur il est malaisé de contenter ce goût

particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et même plus

qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses réelles.

Et ceci n'est pas jeu d'antithèse de ma part. Il est bien exact que nous

demandons au romancier réaliste des inventions et non absolument des

choses vues, des créations de son esprit, et non des faits divers; mais

inventions et créations qui donnent, plus que choses vues et faits

divers, la sensation du réel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il

faut à notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon

sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination légère et facile,

qui est surtout une faculté d'arrangement,--et beaucoup de bon sens,

c'est-à-dire de cette faculté qui voit comme instinctivement les limites

du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du

chimérique,

Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prévoir et

qui se trompe rarement dans ses prévisions, et nous disons que cet homme

a «le sens du réel». Qu'est-ce à dire sinon qu'il a une idée nette de

la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont

réels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble

qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups

habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens

est celui qui ne met pas à la loterie. De même en art l'homme de bon

sens est celui qui aura le sens du réel, c'est-à-dire de cette moyenne

des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matière du réalisme. Ce

bon sens en art est fait de tranquillité d'âme, d'absence de parti pris,

de modération, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me

semble, et d'une certaine répugnance à trancher net, à déclarer un homme

tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce

qui est toujours exagérer. Cet art n'est point fait d'observations et

d'enquête; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en dépend

point. Car on peut être observateur très injuste, et voir avec iniquité.

Personne n'a plus observé que notre Balzac, et ses observations étaient

soumises à une imagination, et à une passion qui les déformaient à

mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est

le fond même du vrai réaliste.

Le Sage avait cette qualité pleinement. Balzac est comme effrayé devant

ses personnages; «Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur

dire: «Je vous connais très bien; car je sais la vie. Vous ne dépasserez

guère telle et telle limite; car vous êtes des hommes, et les hommes ne

vont pas bien loin dans aucun excès. Vous serez des friponneaux; car il

n'y a guère de bandits; et vertueux avec sobriété; car il n'y a guère

de saints dans le monde. Et vous ne serez pas très bêtes; car la bêtise

absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de génie; car il est

très rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore là une

exception, et les êtres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous

le deveniez, je serais très étonné, et je ne m'occuperais plus de vous.»

Et c'est ainsi qu'il procède, dès le principe. Son _Turcaret_ est bien

remarquable à cet égard. Le sujet est d'une audace inouïe pour le temps,

et la modération est extrême dans la manière dont il est traité. Pour la

première fois dans une grande comédie, le public verra en scène un gros

financier voleur, et pour la première fois une fille entretenue, et

pour la première fois un favori de fille. Les trois témérités de notre

théâtre contemporain sont hasardées, toutes trois ensemble, du premier

coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y

ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la littérature réaliste et

«moderne».--Mais ces trois témérités, il n'y avait guère que Le Sage qui

les pût faire passer. Ce n'est point qu'il atténue, qu'il tourne les

difficultés; non, mais il les sauve à force de naturel, à force de n'en

être ni effrayé lui-même, ni échauffé. On ne s'aperçoit pas qu'il est

hardi, parce qu'il est hardi sans déclamation. Tout y est bien qui doit

y être, dans ce drame: braves gens ruinés par le financier, financier

«pillé» par une «coquette», coquette «plumée» par qui de droit; c'est

un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siècle, qui, cent

cinquante ans après Le Sage du reste, découvre ce monde-là, et ose

l'exposer au jour. Il sera comme étourdi de son audace et, dans son

émotion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce;

l'oeuvre sera d'un bout à l'autre «brutale» et «cruelle» et «navrante»;

il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: «quels êtres puissamment

abjects, et quelle puissante audace il y a à les peindre!»--et de tout

cela il résultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est

guindé et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidité, car

s'il eût été timide, c'est devant le sujet qu'il eût reculé, Le Sage

borne sa peinture à la réalité, à l'aspect ordinaire des choses. Ces

monstres sont des monstres très bourgeois, parce que c'est bien ainsi

qu'ils sont dans la vie réelle.--Cette «coquette» est d'une inconscience

naïve qui n'a rien de noir, rien surtout de calculé pour l'effet et

pour le «frisson»; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout

scrupule et n'a point perdu toute honnêteté; car, notez ce point, elle

est capable encore d'être blessée de la perversité des autres: «Ah!

chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procédé.» C'est la

vérité même.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas

dissimulé sa scélératesse, de l'avoir montré voleur et cruel, mais de

n'avoir pas insisté sur ce point, et de l'avoir montré beaucoup plus

ridicule que méprisable. C'est connaître les limites de la comédie,

dit-on. Oui, et c'est surtout connaître le train du monde. Scélérat,

un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en présente;

burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et

de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est

ce que nous voyons de lui à tout moment; c'est en quoi il est «réel»,

c'est-à-dire dans le continuel développement et non dans l'accident de

non être.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils

n'ont pas une vie «intense», ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils

vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont

pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui

n'est point théâtral. S'il plaît mieux (de nos jours surtout) à la

lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.

_Gil Blas_ est tout de même. C'est le chef-d'oeuvre du roman réaliste,

parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naïf des choses

comme elles sont. Petits filous, petits débauchés, petites coquines,

petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien

aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de

médiocrité dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marqué

ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est

celle d'un tour que l'on fait dans la rue.

--Et par conséquent cela ne vaut guère la peine d'être

rapporté.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans

le passé, retracez-vous à vous-même votre propre vie. C'est précisément

cette impression de médiocrité très variée que vous allez avoir. Cent

personnages très ordinaires, dont aucun n'est un héros, ni aucun un

gredin, tous avec de petits vices, de petites qualités et beaucoup de

ridicules; cent aventures peu extraordinaires où vous avez été un peu

trompé, un peu froissé, un peu ennuyé, où parfois vous avez fait assez

bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout à fait à votre

honneur, et sans la bourreler, inquiètent un peu votre conscience: voilà

ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer,

vous donner dans un livre cette même sensation, avec le plaisir de la

trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous

aimez assez à laisser tranquilles, voilà le talent de Le Sage. Son héros

c'est vous-même; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou

plutôt pour ne pas me désobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens

bien que j'aurais pu devenir, lancé à dix-sept ans à travers le monde,

sur la mule de mon oncle.

Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et

il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans

léser personne. Nous avons tous passé par là. Et le monde qu'il traverse

se charge de son éducation pratique, très négligée. C'est l'éducation

d'un coquin qui commence. On va lui apprendre à se délier, et à se

battre, par la force s'il peut, par la ruse plutôt. Une dizaine de

mésaventures l'avertiront suffisamment de ces nécessités sociales. Mais

remarquez que ces leçons, Le Sage ne leur donne nullement un caractère

amer et désolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur

chagrine consisteraient à montrer Gil Blas tombant dans le malheur du

fait de ses bonnes qualités Il y tombe du fait de ses petits défauts. Il

est volé, dupé et mystifié parce qu'il est vaniteux, imprudent, étourdi;

parce qu'il parle trop, ce qui est étourderie et vanité encore; et ainsi

de suite, jusqu'au jour où il est guéri de ces sottises, et un peu trop

guéri, je le sais bien, mais non pas jusqu'à être jamais profondément

dépravé.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait

dépassée. Il faut que l'éducation du coquin soit complète, mais ne

donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses à

l'ordinaire. Ce serait ou déclamation ou conception lugubre de la vie

que de faire commettre à Gil Blas, désormais instruit, de véritables

forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: «Voilà l'homme tel que la

vie et la société le font.» Eh! non! sur un caractère de moyen ordre

elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles

peuvent pervertir, elles ne dépravent point. C'est merveille de vérité

que d'avoir laissé à Gil Blas, une fois passé du côté des loups, un

reste de naïveté et de candeur. Disgracié, mais sa disgrâce ignorée

encore, il rencontre une de ses créatures, qui se répand en actions de

grâces et en protestations de dévouement. Et le bon Gil Blas confie

son chagrin à cet ami si cher, lequel aussitôt prend un air «froid et

rêveur» et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise,

comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de

la Comtesse: «Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel

procédé.» Il reçoit encore des leçons d'immoralité; il peut en recevoir

encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier

jour, et Dieu merci!

Et si l'expérience durcit peu à peu son coeur et détruit ses scrupules,

elle affine son intelligence, et par là, tout compte fait, le ramène aux

voies de la raison. Tant d'aventures lui font désirer le repos, et tant

de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore

ce dernier trait. N'est-ce point une idée très heureuse que d'avoir

ramené Gil Blas de sa retraite sur le théâtre des affaires? Il est

tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: «cultivons

notre jardin»; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette

sagesse la nécessité entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutât. Le

prince qu'il a servi monte sur le trône. Notre homme revient à Madrid,

sans précipitation à la vérité, sans ardeur, et comme retenu par ce

qu'il quitte. Mais une fois à la cour, une fois posté sur le passage du

Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut

repartir: «_Afin que Scipion n'eût rien à me reprocher_, j'eus la

_complaisance_ de continuer le même manège _pendant trois semaines_.» On

sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard à

son jardin, sans doute; mais il était naturel qu'il eût au moins une

rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il

n'ait été relaps au moins une fois?

Tout cela est bien juste et bien pénétrant, sans la moindre affectation

de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se

mêle à ce bon sens, à cette vue juste de la condition humaine. C'est

l'imagination du poète comique. Elle est très difficile à définir,

n'étant, pour ainsi dire, qu'une demi-faculté d'invention. Elle

consiste, ce me semble, à _vivifier l'observation--et à lier entre elles

les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la

voie. Le poète comique observe les hommes, qui se présentent toujours à

nous en leur complexité, c'est-à-dire dans une certaine confusion. Pour

les mieux voir, il débrouille, il distingue, il analyse; il essaye de

saisir la qualité ou le défaut principal de chacun d'eux, de l'isoler

de tout le reste, et de le considérer à part. Cela fait, s'il a de

bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une faculté abstraite_,

de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de «l'avare», de

«l'ambitieux », du «jaloux», ce qui est absolument la même chose.--S'il

s'arrête là, il n'est qu'un moraliste, une manière de critique des

caractères, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit

de son analyse, sec et décharné, s'entoure comme de lui-même, en son

esprit, d'une foule de particularités, de détails, qui s'y accommodent,

le complètent, l'élargissent, qu'est-il arrivé? C'est que l'imagination

est intervenue; c'est que cette complexité de l'être humain, notre

poète, après l'avoir détruite par l'analyse, l'a rétablie par une sorte

de faculté créatrice qui est le don de la vie; l'a rétablie moins riche

à coup sûr qu'elle n'est dans la réalité; l'a rétablie dans les limites

de l'art, qui étant toujours choix est toujours exclusion; l'a rétablie

juste assez incomplète encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a

reconstituée.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est

ce que le poète comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait

excellemment.

Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit

circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur âme?

Il faut reconnaître, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est

point bien profonde. Mais, sans vouloir prétendre que c'est un mérite,

je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopté c'est un air de

vérité de plus. Il ne voit pas le fond de ces âmes, parce que les

âmes de ces héros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas à «faire la

psychologie» d'un intrigant, d'une rouée et de son associé, d'un garçon

de lettres moitié valet, moitié truand, d'un archevêque beau diseur,

d'un ministre qui n'est qu'un «politicien» et un faiseur d'affaires. Les

âmes moyennes, voilà, encore un coup, ce qu'étudie Le Sage; et les âmes

moyennes sont, de toutes les âmes, celles qui sont le moins des âmes.

Celles des grands passionnés, celles des hommes supérieurs, celles des

solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas

peuple, où l'on peut étudier les profondeurs secrètes, et les singuliers

aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art

psychologique bien plus pénétrant.

--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du réel ne donne

que la sensation de la médiocrité.--Sans aucun doute; seulement la

médiocrité vraie, bien vivante, parlante, et où chacun de nous reconnaît

son voisin est infiniment difficile à attraper, et Le Sage, autant,

si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualités, était

merveilleusement habile à la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un

art supérieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de

faire, il l'a fait à merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est

pas peu.

Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les

observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord

la même chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce

don de la vie qui, de mille observations de détail, crée un personnage

vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais

eux-mêmes, et qui, de plus, servent à montrer le personnage dans la

suite et la succession des différents aspects de sa nature vraie. On

peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de

Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable

à lui-même, et sous un aspect nouveau. Il y a là et un don de

renouvellement et une sûreté dans l'art de maintenir l'unité du type qui

sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne

dépasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il

en est le lien naturel, et aussi il est comme porté par elles, comme

présenté par elles à nos yeux tantôt dans une attitude, tantôt dans une

autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais

l'attention se détache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle

y soit sans cesse ramenée d'un intérêt nouveau.--Et avec quel sentiment

juste de la réalité, encore, pour ce qui est du train naturel des

choses! Elles ne se succèdent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop

vite. Par un art qui tient à l'arrangement du détail et qui est répandu

partout sans être particulièrement saisissable nulle part, elles

semblent aller du mouvement dont va le monde lui-même. On ne trouve

là ni la précipitation amusante, mais comme essoufflée, et qu'on sent

factice, du roman de Pétrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce

divertissement perpétuel des digressions, qui est un charme dans Sterne,

mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous éloigne décidément

du réel, et nous donne bien un peu cette idée, qui ne va pas sans

inquiétude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens

du réel que jusqu'à la succession des faits et le mouvement dont ils

vont a l'air, chez lui, de la démarche même de la vie.

Les épisodes même, les aventures intercalées, qui sont une mode du temps

dont il n'est aucun roman de cette époque qui ne témoigne, ont un air de

vérité dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste

au moment où il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le

héros picaresque s'arrête un instant, avec complaisance, à écouter un

roman d'amour et d'estocades, et s'y délasse un peu. On sent qu'il en

avait besoin. On sent que ce sont là comme les rêves de Gil Blas entre

deux affaires ou deux mésaventures. Il a pris plaisir à se raconter à

lui-même une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et

de belles dames, au bord du chemin, en trempant des croûtes dans une

fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait trêve ainsi au

réel. Nous lui en savons gré.

Et notez que Le Sage, avec un goût très sûr, et pour bien marquer

l'intention, ne met ces histoires-là que dans les épisodes. Ce sont

choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se

racontent pour s'émerveiller et se détendre. L'auteur n'en est pas

responsable. Lui se réserve la réalité.--Notez encore qu'à mesure que

le roman avance, ces épisodes sont moins nombreux. L'action, sans se

précipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'à

mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi à la maturité, Gil

Blas rêve moins, ou rencontre moins de rêveurs sur sa route; et c'est la

même chose; et sa pensée est moins souvent traversée de Dons Alphonse et

d'Isabelle. Adieu les belles équipées d'amour, même en conversation ou

en songes; et c'est encore le train véritable de la vie: car il faut

toujours en revenir à cette remarque; et le roman se termine par la plus

bourgeoise et la plus tranquille des conclusions.

C'est en quoi il est bien composé, à tout prendre, ce roman, quoi qu'on

en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer

(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison nécessaire

pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux

bien; mais il est bien lié, et il est en progression, et il s'arrête sur

un dénouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une

ordonnance non rigoureuse, mais sûre, facile et où l'on se retrouve

aisément. Dans quelle partie du livre se trouve telle scène

caractéristique? D'après l'âge de Gil Blas, et la tournure d'esprit

particulière chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le

livre. Voilà la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition

supérieure encore, l'impression générale est d'une grande unité.

Ignorez-vous que les _Pensées_ de Pascal et les _Maximes_ de La

Rochefoucauld sont livres mieux composés, tels qu'ils sont par la

volonté ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre

bien disposé, bien _arrangé_, bien symétrique et où l'unité et la

concentration de pensée font défaut; parce que toutes les idées des

_Maximes_ et des _Pensées_ se rapportent et se ramènent à une grande

pensée centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent,

la montrant toujours?--À un degré inférieur il en est de même de _Gil

Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page

suggère, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et

que la dernière complète. Cette conception n'est point sublime; elle

consiste à penser que l'homme est moyen et que la vie est médiocre, et

qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillité

de ton et d'un style très naturel et très uni, ce qui revient à dire que

dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande égalité

d'humeur et une grande simplicité d'attitude. La vie (c'est Le Sage

qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie médiocre, et, aux

plaisanteries de ce genre, il y a ridicule à le prendre trop bien ou

trop mal; il ne faut être ni assez sot pour en trop rire, ni assez

sot pour s'en fâcher.--Voilà une belle philosophie!--Je n'ai pas dit

qu'elle fût belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime

fort bien, d'où je conclus qu'il est bien fait.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 24 / 128 题