Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle à
un philosophe de 1750. Presque tout son caractère et presque toute sa
tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme
très modeste, très sage, très honnête homme dans la grandeur de ce mot.
Laborieux, assidu, retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le
fracas et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas même celui
qu'entraîne une influence sur les autres hommes. De petite santé et
d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, même de tout
divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à proprement
parler, relations. La _vita umbratilis_ a été la sienne, exactement, et
il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en
main, pour mieux lire, et pour relire en résumé--et voilà toute son
existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport immédiat avec
ses semblables. L'idée n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il
s'ensuit que ce n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont
elle a besoin; et c'est là une première différence entre lui et ses
successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des
pensées.
Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient, qu'il n'a pour
ainsi dire pas de passions. Son trait tout à fait distinctif est même
celui-là. Il n'est pas seulement un honnête homme et un sage--on l'est
avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut
pas comprendre ou qui comprend avec une peine extrême et un étonnement
profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les
hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus étrange, dans le combat des
passions contre la conscience, est que la victoire se déclare le plus
souvent pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience et
l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux que le bon sens en
est comme étourdi, et il ne faut pas s'étonner que «les païens aient
rangé tous ces gens-là au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des
énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait agités d'une divine
fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait même aucun
compliment d'être un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas
un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eût été
comme effaré, et se serait demandé quelle divine fureur agitait tous ces
névropathes.
Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres.
Les hommes du XVIIIe siècle ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui
avaient des lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens
persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une action
immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient la prétention de mener
leur siècle quelque part, et ils ne savaient pas trop à quel endroit;
mais ils l'y menaient avec véhémence; gens qui étaient capables d'être
sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté sur leur propre
importance; gens qui faisaient leur métier d'hommes de lettres, à la
condition, avec le privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en
sortir.
--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans réserve, sans
lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée, et sans autre ambition
que de continuer de l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de
labeurs, de recherches désintéressées et de tranquille mépris du monde
qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du véritable homme de
lettres qu'il songe à la postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois
douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort.
«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que
les siècles à venir ne se fâchent en apprenant que vos veilles ne vous
ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire? Dormez en
repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous êtes
peu soucié de la fortune, content de vos livres et de vos études, et de
consacrer votre temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très
bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant être condamnés aux
galères qu'à passer leur vie à l'entour des pupitres, sans goûter aucun
plaisir ni de jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils
croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, François
Junius) était sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, à
moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner
pour des vétilles...»
Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là, il apparaît aussi
peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos
cathédrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent
accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au recoin le plus
obscur du grand édifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son
monument. Des exigences de publication l'y obligèrent. «A quoi bon?
disait-il. Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il semble
bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.
Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses
concordent, aussi bien que toutes les vanités des hommes du XVIIIe
siècle, tout de même les orgueilleuses et ambitieuses idées générales
des philosophes de 1750 sont absolument étrangères à Pierre Bayle. Il ne
croit ni à la bonté de la nature humaine, ni au progrès indéfini, ni à
la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste,
ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui «est trop
indisciplinable pour profiter des maladies des siècles passés, et
_chaque siècle se comporte comme s'il était le premier venu_».
L'humanité ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle
est en mouvement. La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était pas
un animal indisciplinable, il se serait corrigé.» Mais il n'en est
rien. «D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les réitérations
continuelles de la bascule n'auront rien gagné sur le coeur humain.»
Ce serait un bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler _de centro
oscillationis moralis_, où l'on raisonnerait sur des principes à peu
près aussi nécessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des
vibrations des pendules».
On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes en lui parlant du
règne de la raison et de la toute-puissance à venir de la raison sur les
hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une
est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mène
jamais. Elle est pour lui le seul souverain légitime de l'homme, et le
seul qui ne gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «_soutenir
le droit et nier le fait_»; à soutenir «qu'il faut se conduire par la
voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie». La raison en
est (dont Pascal s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour
la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie redoutable
de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre
l'empire, d'un seul coup nous serions des êtres si absolument
raisonnables et sages que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de
crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la vérité, le simple
bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces
biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide
affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne à
celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute
agitation et tourment?
Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et
intéressée de la vérité, n'en a pas une moindre de la clarté. Il peut
approuver ce qui est clair, il n'aime passionnément que ce qui est
obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains
réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont détruit ou effacé
de mystères. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laissé qui leur
assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de
mépris dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité. «C'est
l'incompréhensible qui est un agrément.» Quelqu'un qui inventerait une
doctrine où il n'y eût plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à
la vanité de se faire suivre par la multitude».
Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanité.
L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce
qu'il aime à ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve,
c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours, et
d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop
comprendre pour permettre qu'on la rêve. La raison est donc comme une
sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin
incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. «Je
sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»--Il est donc d'un esprit très
étroit de travailler à fonder le rationalisme dans le genre humain;
c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle
aime à dire, tout à fait surprenante.
Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne n'a cru plus
fort et n'a dit plus souvent que l'humanité vit de préjugés, qui,
seulement, se succèdent les uns aux autres et se transforment, comme de
sa substance intellectuelle.
Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe
siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai dit qu'il n'a point de passion;
il a celle-là. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui
qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs
contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira à
faire l'éloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolérance qui
animait les religions antiques. Il laisse ce panégyrique à faire à
Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile à une doctrine d'être
tolérante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir
un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il
penche très sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a
dissimulé l'intolérance du protestantisme. Il insiste même avec
complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très
bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié personnelle;
mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin,
ou même d'Erasme, la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son
bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où il est. Il
l'eût peut-être trouvé jusque dans l'_Encyclopédie_, et l'eût dénoncé.
Je dirai même que j'en suis sûr.
Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se distingue
des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité d'affirmation des
philosophes du XVIIIe siècle leur vient, pour la plupart, de leurs
connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont
mise. Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement, et
sa _Dissertation sur les comètes_ est un prétexte à philosopher, non
proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux
catégories d'articles sont d'une regrettable et très significative
sécheresse: c'est à savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et
ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si
sa critique est superficielle, hésitante, ou, pour mieux dire, assez
indifférente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants,
il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté à Gassendi. Inutile
de dire que c'est là une lacune fâcheuse. A un certain point de vue ce
lui a été un avantage. La certitude scientifique a comme enivré les
philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins, et leur a donné le
dogmatisme intempérant le plus désagréable, le plus dangereux aussi.
Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que
Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si c'est son incompétence
scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse réserve; mais
toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre
que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le pontificat scientifique
lui est inconnu, et que, rebelle à l'ancienne révélation, ou il n'a
pas assez vécu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour
accepter la nouvelle.
Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points de repos de son
esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment
modérés. En général sa méthode, ou sa tendance, consiste à montrer
aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement
sceptiques, et beaucoup moins attachés qu'ils ne l'estiment aux
croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle à extraire, avec une lente
dextérité, de la pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle
renferme et cache, et non point à arracher, comme Pascal, mais à dérober
doucement à chacun une confession d'infirmité dont il fait un aveu de
scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement,
le catholicisme au jansénisme, le jansénisme au protestantisme, le
protestantisme au socinianisme et le socinianisme à la libre pensée. Il
aimera, par exemple, à nous montrer combien la pensée de saint Augustin
est voisine de celle de Luther, combien il était nécessaire que le
calvinisme finît par se dissoudre dans le socinianisme, et comment,
après le socinianisme, il n'y a plus de mystères, c'est-à-dire plus de
religion.--Il n'y a pas jusqu'à Nicole qu'il n'engage nonchalamment,
qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin
de pyrrhonisme.
Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie d'infinies distances
entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non
point du tout entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre les
hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être point d'accord; mais,
en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions
désarmant, leurs vanités disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent
à peu près la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne
désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités.
Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement,
et merveilleusement apte, merveilleusement disposé aussi, et à les
distinguer nettement pour les bien faire entendre, et à les concilier,
ou plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer à quel
point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement à l'une
d'elles. On l'a appelé «l'assembleur de nuages», et voilà une singulière
définition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été.
Personne ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir, et jeter
sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais il aime ensuite, cessant
de l'isoler et de la circonscrire, à la montrer toute proche des autres
pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et
confondre l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse.
Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en disconvenir, mais
il n'y a jamais eu de négation plus douce, moins insolente et moins
agressive. Son athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière
respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas s'adresser à la
raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas
son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut,
en conscience, nous promettre de nous conduire à la croyance, niais que
d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaître, il
ne se permet pas de mépriser.--Il se tient là très ferme, dans cette
position sûre, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse
pas d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour plaire à un
croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus choquant est l'athéisme
dogmatique, impérieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus
aussi le déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à Dieu
sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme à un directeur de la
sûreté générale.
Quand Bayle laisse échapper une préférence entre les systèmes, et semble
incliner, c'est du côté du manichéisme. Il n'y croit non plus qu'à rien,
mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec
sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il tient de sa rectitude
d'esprit, mais aussi qui est facile à un homme qui n'a ni préjugé, ni
parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du
déisme, du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal dans
le monde, que là était le noeud de tout débat, et le point où toute
discussion philosophique ramène. C'est parce qu'il y a du mal sur la
terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre
qu'on en doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque,
et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend à ne le point
comprendre. Et il en est qui ont supposé qu'il y avait deux Dieux, dont
l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte
éternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.--
C'est une considération raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte,
à peu près, de l'énigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la
nature est immorale, et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme
lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en dégager, secoue le
mal derrière lui, s'en détache, y retombe, se débat encore, et appelle à
l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable
du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des
faits, et de la nature de l'homme et de ses désirs, et de ses espoirs,
et, précisément, même de ses incertitudes et de son impuissance à se
rendre compte.
--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les
faits eux-mêmes décorés d'appellations théologiques. Ce n'est pas une
explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une théorie.
Il existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre, disent les
philosophes ou les théologiens. Le manichéen répond: «Je la résous en
disant: il existe une contrariété. Des deux termes de cette antinomie
j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté,
j'ai donné deux noms aux deux éléments du conflit. Tout est expliqué.»
Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce
qu'elle n'est qu'une constatation, un peu résumée. Ce qu'il aime, ce
sont des faits, clairs, vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen
lui plaît, comme une bonne table des matières, sur deux colonnes. Du
reste, sa démarche habituelle est de faire le tour des idées, de les
bien faire connaître, d'en faire un relevé exact, et d'insinuer qu'elles
ne résolvent pas grand'chose.
En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautés
ambitieuses et de théories systématiques. Il semble même persuadé qu'il
ne faut écrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes
rendront vite défectueuses et funestes dans la pratique les plus
subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il
est à l'opposé même des écoles qui croient qu'un grand peuple peut
sortir d'une grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît plus
faux que la prétendue souveraineté de la raison. Il est très franchement
monarchiste, conservateur et antidémocrate. Sans étudier à fond la
question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent
point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté du peuple, il
lui fait la suprême injure: il ne la tient pas pour une théorie. Il la
prend pour un appareil oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner
les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans
les ouvrages des tyrannicides appartenant aux écoles les plus
diverses.--Seulement son impartialité ordinaire est ici un peu en
défaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de
la souveraineté du peuple aux écoles protestantes, et c'est surtout aux
jésuites que Bayle l'impute de préférence. Il n'ignore pas, et connaît
trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_
par Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux jésuites aussi
bien qu'aux luthériens, et il déclare même que «l'opinion que l'autorité
des rois est inférieure à celle du peuple et qu'ils peuvent être punis
en certains cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es pays
du monde, dans tous les siècles et dans toutes les communions [6]»; mais
il assure que si ce ne sont pas les jésuites qui ont inventé ces deux
sentiments, ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus
extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du crime de
Jacques Clément et sur le _De Rege et regis institutione_ de
Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici,
s'intéresse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille
et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et inébranlable
pour protéger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires
philosophiques se contente de mépriser la foule illettrée, brutale et
incapable de raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en choses
politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des théories à
exciter ses passions, à décorer d'un beau nom ses violences et à excuser
d'un beau prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout
franchement de l'avis de Hobbes.
[Note 5: Article sur _Hobbes_.]
[Note 6: Article _Loyola_.]
[Note 7: Article _Mariana_.]
Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré; il est la
modération même. L'excès quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il
ne considère pas comme un excès, le choque, le désole et le désespère.
Son idéal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal;
mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son
exemple, quelle bonne règle morale ce serait déjà que l'intérêt bien
entendu, avec un peu de bonté, qui serait encore de l'intérêt bien
compris. Labeur, patience, égalité d'âme, contentement de peu,
tranquillité, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition
et envie sont plus que des fléaux, étant des ridicules du dernier
burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie,
pour ne pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère, et
c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Læli_ revient à l'esprit en le
lisant, en y ajoutant _cum grano salis_.
Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie au XVIIIe siècle
et qui n'a rien de son esprit. Il eût bien haï les philosophes, et les
aurait raillés un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup
de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est
ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi
parce que Voltaire, s'il est intolérant, est partisan de la tolérance,
et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits
communs. Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent: «Un Bayle
bilieux.» Mais voilà précisément la différence. Aussi emporté et âpre
que Bayle était tranquille et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond
d'idées de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à moitié, dans
une foule d'idées qui étaient fort éloignées de ses penchants propres,
si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement
contradictoires; et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses
représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait communes avec
Bayle, un ton de violence et un emportement qui les dénature.
Bayle représente un moment, très court, très curieux et intéressant
aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle et qui n'est pas encore le XVIIIe,
un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude
intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant
protestant que catholique, du XVIIe siècle s'épuise déjà; l'effort
rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas précisément commencé
encore. Bayle en est à un rationalisme tout négateur, tout infécond,
et tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle, et
Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle
dira: «Je suis effrayé de la conviction qui règne autour de moi.» C'est
tout à fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même
que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si
convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eût bien quelque chose
de cela.