AVANT-PROPOS

Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment, s'adresse

particulièrement aux étudiants en littérature. Ils y trouveront les

principaux écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en leurs idées

qu'en leurs procédés d'art. C'était un peu une nécessité de ce sujet,

puisque les principaux écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des hommes

qui ont prétendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute

différente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des

deux grands siècles littéraires de la France, qui sont le XVIIe et le

XIXe, ou des temps où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions

et à poursuivre des controverses.

Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien des égards, le XVIIIe

siècle paraîtra, par ma faute peut-être, peut-être par la nature des

choses, singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et celui qui le

suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne

pouvait guère aller sans un certain abaissement de l'esprit littéraire

et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inférieur,

au point de vue philosophique, au siècle de Descartes, de Pascal et de

Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire, d'une part

au siècle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siècle de

Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très relative

d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est relevé, a

des causes multiples dont j'essaie de démêler quelques-unes.

Un homme né chrétien et français, dit La Bruyère, se sent mal à l'aise

dans les grands sujets. Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si

à l'aise dans les grands sujets et les a traités si légèrement, n'a

été ni chrétien ni français. Dès le commencement du XVIIIe siècle

l'extinction brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement du

XVIIIe siècle la diminution progressive de l'idée de patrie, tels ont

été les deux signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à 1790.

L'une de ces disparitions a été brusque, dis-je, et comme soudaine;

l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidité encore, et, en

1750 environ, était consommée, heureusement non pas pour toujours.

J'attribue la diminution de l'idée de patrie, comme tout le monde, je

crois, à l'absence presque absolue de vie politique en France depuis

Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états sociaux ruinent l'idée ou

plutôt le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la

vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excités créant

une instabilité extrême dans la vie nationale et comme un étourdissement

dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appelé

une «émigration à l'intérieur», c'est-à-dire le ferme dessein chez

beaucoup d'hommes de réflexion et d'étude de ne plus s'occuper du pays

où ils sont nés, et en réalité de n'en plus être;--autant, et pour les

mêmes causes, dans un état social où le citoyen ne participe en aucune

façon à la chose publique, et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai

dire, qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte à ne se

réveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce

qui est arrivé en France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très

bien, au seuil même du siècle, quand il voulait faire revivre l'antique

constitution française, et, par les conseils de district, les conseils

de province, les Etats généraux, ramener peuple, noblesse et clergé,

moins encore à participer à la chose nationale qu'à s'y intéresser[1].

Et on se rappellera qu'à l'autre extrémité de la période que nous

considérons, la Révolution française a été tout d'abord cosmopolite, et

non française, a songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est devenue

«patriote» que quand le territoire a été Envahi.

[Note 1: Voir notre _Dix-septième Siècle_, article Fénelon. (Société

française d'Imprimerie et de Librairie.)]

Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensée du

XVIIIe siècle n'a été aucunement tournée vers l'idée de patrie, que

l'indifférence des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur

du pays est prodigieuse en ce temps-là, et que la langue seule qu'ils

écrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, même au point de

vue purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites

conséquences.

La disparition de l'idée chrétienne a des causes plus multiples

peut-être et plus confuses. La principale est très probablement ce qu'on

appelle «l'esprit scientifique», qui existait à peine au XVIIe siècle,

et qui date, décidément, en France, de 1700. La «philosophie» du XVIIIe

siècle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent

«esprit philosophique», c'est toujours esprit scientifique qu'il

faut entendre. Le XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit

scientifique, et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien et

«géomètre», non scientifique à proprement parler. Il était mathématicien

et géomètre, c'est-à-dire aimait la science purement _intellectuelle_

encore, et que l'esprit seul suffit à faire; il n'aimait point la

science réaliste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se

fait, avant tout, de l'observation des choses réelles. «_Les hommes ne

sont pas faits pour considérer des moucherons_, disait Malebranche, _et

l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnée

de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la

transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand

on n'a rien à faire et pour se divertir_.»--Pour les esprits les plus

philosophiques et les plus austères, de telles occupations n'étaient

pas même un «divertissement permis». C'étaient une forme de la

concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un véritable péché, et

une subtile et funeste tentation; c'était, pour parler comme Jansénius,

une «_curiosité toujours inquiète, que l'on a palliée du nom de science.

De là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous

regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne

veulent savoir que pour les savoir seulement_.»--Littérature, art,

philosophie, métaphysique, théologie, science mathématique et tout

intellectuelle, voilà les différentes directions de l'esprit français au

XVIIe siècle.

Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des voyageurs, par la

médecine qui grandit et que le développement de la vie urbaine invite

à grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurité, par

l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier, Tournefort,

Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé, Duvernay, les sciences physiques et

naturelles deviennent la préoccupation des esprits. Elles profitent,

pour devenir populaires, de la décadence des lettres et de la

philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop

apparent de 1700 à 1720 environ; elles deviennent même à la mode, et les

femmes savantes ont partout remplacé les précieuses, et les présidents

à mortier en leurs académies de province ne dédaignent point de

«considérer des moucherons» et de disséquer des grenouilles. Elles ont

cause gagnée en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit du siècle.

Comme il arrive toujours à l'intelligence humaine, trop faible pour voir

à la fois plus d'un côté des choses, la science nouvelle paraît toute la

science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relègue

dans l'ombre les explications théologiques, ou métaphysiques ou

psychologiques qui en avaient été données. Tout sera expliqué désormais

par les «lois de la nature», le surnaturel n'existera plus, _l'humain_

même disparaîtra; plus de métaphysique, plus de religion; et jusqu'à la

morale, qui n'est pas dans la nature, n'étant que dans l'homme, finira

elle-même par être considérée comme le dernier des «préjugés».

Ajoutez à cela des causes historiques dont la principale est la funeste

et à jamais détestable révocation de l'Edit de Nantes. Encore que le

protestantisme n'ait nullement été, en ses commencements et en son

principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle,

insensiblement et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer par

degrés en pur rationalisme, encore est-il qu'il était dans sa destinée

de devenir tel. Il a été, chez les peuples qui l'ont adopté, un passage,

une transition lente d'une religion à un état religieux, et d'un état

religieux à une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif

et lent eût pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription

des protestants sous Louis XIV. La Révocation a eu, comme toute mesure

intransigeante, des conséquences radicales; elle a supprimé les

transitions, et jeté brusquement dans le «libertinage» tous ceux qui

auraient simplement incliné vers une forme de l'esprit religieux plus à

leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare qu'on préfère un athée à un

schismatique. A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des athées que

l'on fait.

Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le

trouble moral qu'ont jeté dans les esprits la Régence et les scandales

financiers de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de départ,

absolument perdu tout esprit chrétien.

Ni chrétien, ni français, il avait un caractère bien singulier pour un

âge qui venait après cinq ou six siècles de civilisation et de culture

nationales; il était tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La

tradition est l'expérience d'un peuple; il manquait de tradition, et

n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand

intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a

de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète, la curiosité, la malice,

l'intempérance, le verbiage, la présomption, l'étourderie, le manque

de gravité et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine

générosité, bonté de coeur, facilité aux larmes, besoin de s'attendrir,

et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur

tout proche, se croit toujours tout près de le saisir, et en a

perpétuellement le besoin, la certitude et l'impatience.

Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches,

les essais, les théories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les

incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupé

et tout brûlé derrière lui: il avait tout à retrouver et à refaire. Il

touchait, du moins, à tous les matériaux avec une fièvre de découverte

et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante et divertissante,

reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idées

que l'humanité avait cent fois tournées et retournées en tous sens,

et ne les renouvelant guère, parce qu'avant de les trancher il ne

commençait pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où l'on ait

plus improvisé; il en est peu où l'on ait inventé plus de vieilleries

avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragoût du scandale.

Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siècle est

arrivé à ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombé, à la fin, à

peu près d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées n'étaient pas

précisément les points d'aboutissement d'un système bien lié et bien

conduit; c'étaient des protestations; elles avaient un caractère

presque strictement négatif; ce n'était que le XVIIIe siècle prenant

définitivement conscience nette de tout ce à quoi il ne croyait pas

et ne voulait pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était le

christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme à trouver la

vérité, liberté de croyance et de pensée, mépris du passé sous le nom de

loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, ce fut le XVIIIe siècle,

et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation,

la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.--Par suite,

grand respect (du moins en théorie) de l'individu, de la personne

humaine prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de l'humanité qui

conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut

le découvrir, l'individu devient sacré, et on lui reporte l'hommage

qu'on a retiré à la tradition.--Par suite encore, tendance générale à

l'idée, un peu vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle,

entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer:

l'égalité _réelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation

même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité financière

relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois à

la fortune commence à établir; plus que tout l'horreur de _l'autorité_,

toute autorité, ou spirituelle ou matérielle, ne se constituant, ne se

conservant surtout, que par une hiérarchie, ne pouvant descendre du

sommet à toutes les extrémités de la base que par une série de pouvoirs

intermédiaires qui du côté du sommet obéissent, du côté de la base

commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien

d'une inégalité systématique entre les hommes.

Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes qu'antifrançaises, je

veux dire égales protestations contre le christianisme tel qu'il avait

pris et gardé forme en France, et contre l'ancienne France elle-même

telle qu'elle s'était constituée et aménagée, devinrent, peu à peu,

comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme

n'est pas humain, je dis le scepticisme même dans le sens le plus élevé

du mot, à savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut

toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idée à

laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espère par

quelque chose. Le XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion

provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a trouvé deux.

Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du

sentiment.

C'étaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui était si cher.

Autorité, tradition, conscience collective et continue de l'humanité

sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément, se

consulte lui-même; «_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la

lumière_»; que chacun interroge l'oracle personnel, l'être spirituel

qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare,

combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de nécessité à

laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence, et celui-ci c'est la

raison;--l'autre, plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe,

a des transports, crie et pleure, obéit à une sorte de nécessité qu'il

appelle l'émotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le

XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est partagé: les tendres

ont été pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes

ont été plutôt de la religion de la raison, les femmes de la religion du

sentiment. Rationalisme et sensibilité ont régné parallèlement vers

la lin de cet âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils

dérivaient de la même source qui n'est autre qu'orgueil personnel et

grande estime de soi, mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de

l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux règles de

conduite, aux morales les plus différentes; et aussi, dans les esprits

communs et peu capables de discernement, dans la foule, frères ennemis

vivant côte à côte, prenant tour à tour la parole, mêlant leurs voix

en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoqués en même

temps d'une même foi indiscrète et d'un même enthousiasme confus.

N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des cultes, des élévations, des

manières de religions en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà

un caractère religieux. De l'instrument même dont il s'était servi pour

détruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siècle avait fini par

faire une religion nouvelle, et la pensée humaine avait parcouru le

cercle qu'elle parcourt toujours.--De même le sentiment, la passion,

sévèrement refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux par la

religion traditionnelle, après avoir protesté contre elle et réclamé

leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis

d'insurgés, étaient devenus dogmes eux-mêmes et religions, et le cercle,

de ce côté-là aussi, était parcouru.

Entre ces deux divinités nouvelles et les deux groupes de leurs

croyants, restaient en grand nombre, et restèrent toujours, ceux que

l'évolution de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas entraînés

jusqu'à son terme, les hommes du «pur» XVIIIe siècle, les hommes à la

d'Holbach, qui s'en tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à

n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la

pure et simple négation, comme trop sèche et trop attristante; et le

sentiment et la raison, comme choses trop évidemment individuelles, et

qui sont trop autres d'un homme à un autre, pour être de vrais liens des

âmes, _relligiones_, et soupçonnées de n'être devenues des divinités

que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient

cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir à

l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers d'autres solutions encore

ou expédients.

Mais il était important de marquer la dernière borne du stade parcouru

par le XVIIIe siècle, et celle surtout où il a comme «tourné». On a fait

remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siècle, à le prendre

en général, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irréligion

plutôt déiste, tandis que l'irréligion du XVIIe siècle était athée.

Cette vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie. La minorité

irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu; la majorité irréligieuse du

XVIIIe siècle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime à y

croire.

[Note 2: Vinet, _Histoire de la littérature française au XVIIIe

siècle.--Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle_.]

La raison c'est précisément qu'elle est majorité. Tout parti qui réussit

devient conservateur, et toute doctrine qui a du succès se moralise et

s'épure et s'élève autant que sa nature et son essence le comportent. Le

succès est une responsabilité, et se fait sentir comme tel. Une doctrine

qui a des partisans, à mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a

charge d'âmes, cherche à aboutir à une morale, et à prendre au moins un

air et une dignité théocratique. C'est pour cela que la philosophie du

XVIIIe siècle, et d'assez bonne heure, ménagea au moins le mot Dieu,

sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et

toujours et de plus en plus transforma en véritables objets de culte,

sanctifia et divinisa les instruments mêmes de sa critique, et les armes

mêmes de sa rébellion.

Voilà comme le fond commun et l'esprit général du siècle que nous

étudions. Quelle littérature en est sortie, c'est ce qui nous reste à

examiner.

Ce pouvait être une admirable littérature philosophique; et c'est bien

ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois

qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il n'y a point à cela de

raison générale que j'aperçoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les

philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop orgueilleux et trop

affairés pour être très sérieux. Ils sont restés très superficiels,

brillants du reste, assez informés même, quoique d'une instruction trop

hâtive et qui procède comme par boutades, pénétrants quelquefois,

et ayant, comme Diderot, quelques échappées de génie, mais en somme

beaucoup plutôt des polémistes que des philosophes. Leur instinct

batailleur leur a nui extrêmement; car un grand système, ou simplement

une hypothèse satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les

philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne

se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il

envisage avec le même intérêt, et presque avec la même complaisance, sa

pensée et le contraire de sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque

chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les

concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un

peu légers, les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à la fois

que leur idée actuelle à prouver et leur adversaire à confondre, ce

qui est une seule et même chose; et quand ils se contredisent, ce qui

pourrait être un commencement de voir les choses sous leurs divers

aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être

limité dans l'affirmative et dans la négative tour à tour, mais non pas

les voir ensemble.

Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu de largeur, de peu

d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siècles

passés, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de

la philosophie.

Il était difficile, à moins d'un grand et beau hasard, c'est-à-dire de

l'apparition d'un grand génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la

produit, que ce siècle fût un grand siècle poétique. Il ne fut pour cela

ni assez novateur, ni assez traditionnel.

Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre du XVIIe siècle, en

remontant à la source où le XVIIe siècle avait puisé et qui était loin

d'être tarie; il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique

_et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle_, qui, après tout,

s'est beaucoup plus inspiré des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et

prolonger l'esprit classique français qui n'avait pas dit son dernier

mot, et le revivifier d'une nouvelle sève.

Et il pouvait, décidément novateur, avec du génie, créer, à ses risques

et périls, ce qui est toujours le mieux, une littérature toute nationale

et toute autonome.

Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par être novateur stérile;

puis il a été traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par

_petite imitation_, traditionnel par contrefaçon.

Il a commencé par être novateur. Il était naturel qu'il le fût en

littérature comme en tout le reste et qu'il repoussât la tradition

littéraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle,

Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature les représentants

d'une réaction presque violente contre l'esprit classique français en

général, et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont «modernes», et

irrespectueux autant de l'antiquité classique que de l'école littéraire

de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était d'être

novateur par simple négation, et sans avoir rien à mettre à la place de

ce qu'on prétendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère que

des insurgés. Ils méprisent la poésie classique, mais ils méprisent

toute la poésie; ils méprisent la haute littérature classique, mais

ils méprisent à peu près toute la haute littérature. Si, comme font

d'ordinaire les nouvelles écoles littéraires, ils songeaient à se

chercher des ancêtres par delà leurs prédécesseurs immédiats qu'ils

attaquent, ils remonteraient à Benserade et à Furetière. Esprit précieux

et réalisme superficiel, voilà leurs deux caractères. «Roman bourgeois»

avec le _Gil Blas_, comédie romanesque et spirituellement entortillée

avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de

la ville, sans la profondeur même de La Bruyère, avec les _Lettres

Persanes_, églogues fades et prétentieuses, fables élégantes et

malicieuses sans un grain de poésie, voilà ce que font les plus grands

d'entre eux. Cette première école, malgré un bon roman de mauvaises

moeurs, deux ou trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent

singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand

siècle.

Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous

le verrons, mais en majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée

de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le moins du monde.

Conservateur en toutes choses, et seulement forcé, pour les intérêts

de sa gloire, à feindre et à imiter une foule d'audaces qui n'étaient

nullement conformes à son goût intime, dans le domaine purement

littéraire il était libre d'être conservateur décidé et obstiné, et

il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition ses

contemporains qui s'en détachaient. Il prêcha Boileau et crut continuer

Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent à sa

suite. Mais c'était là la tradition prise par son petit côté. Ce

que, surtout au théâtre, l'école de Voltaire nous donna, ce fut une

«imitation» des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans la grande

tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les

imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre

l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter à la

première source, imiter ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire

des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le

XVIIIe siècle est une sorte de conservation des procédés, et c'est pour

cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une tragédie

ou une comédie. Une tragédie coulée dans le moule de Racine, ou une

comédie _développée_ sur un portrait de La Bruyère comme un devoir

d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le grand art du XVIIIe

siècle. Elles viennent de là la sensation de vide et l'impression de

profonde lassitude que laissèrent dans les esprits, vers 1810, les

derniers survivants de cette sorte d'atelier littéraire. Le grand art

du XVIIIe siècle est une manière de mandarinat très lettré, très

circonspect, très digne, et très impuissant.

Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant Voltaire, avait laissé

quelque chose derrière elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou

atténués, ou transformés en faiseurs de madrigaux et en poètes du

_Mercure_; mais les réalistes étaient restés. Partis d'assez bas, ils ne

s'élevèrent jamais, et même au contraire; mais ils furent intéressants;

ils contèrent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils

créèrent toute une école de romanciers et de nouvellistes intelligents,

vifs de style, piquants, parfois même, quoique trop peu, observateurs,

parfois même et, comme par hasard, donnant un petit livre où il y a du

génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série, dont il faut bien

savoir que le roman français moderne a fini par sortir. Seulement ce

n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.

Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent à ces

romanciers, le goût du réel et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont

des romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes qui ne sont

pas réalistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une

certaine sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une sensibilité

fausse, et d'effort et de commande, est répandue dans toutes leurs

oeuvres, jusqu'à ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les

sources de la vraie et profonde sensibilité.--Et ils ne sont pas assez

réalistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses

moeurs, ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils observent

vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure.

Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette littérature,

celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse, n'est pas

nationale. Ni chrétien ni français, c'est le caractère général; ceux-ci

ne sont pas plus français que les autres, et, précisément, si l'école

de 1715, dont ils dérivent, si cette école novatrice n'a pas été plus

féconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme

insuffisamment autochtone, c'était une littérature nationale, curieuse

de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour

d'esprit spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins il fallait

essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a pas songé.

Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincère; un

«grand art» sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefaçon

ingénieuse; une «littérature secondaire» habile, agréable et de peu de

fond, aucune poésie, voila soixante années, environ, de ce siècle.

Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie.

Un homme doué d'imagination et de sensibilité se rencontra, c'est-à-dire

un poète. Rousseau émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse

qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.--Un autre, de

sensibilité beaucoup moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle,

mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique,

déroula le grand spectacle des beautés naturelles, et écrivit l'histoire

du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est

restée profonde.

Un troisième, beaucoup moins grand, traversé du reste trop tôt par la

mort, s'avisa d'être un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui

l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beauté antique,

et donna au XVIIIe siècle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poète

écrivant en vers.

Enfin, très pénétré des grandes leçons de ces trois artistes, très

digne d'eux, en même temps profondément original, comprenant la nature,

comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi

croyant que la littérature et l'art devaient redevenir français et

chrétiens, apportant une poétique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une

imagination à renouveler presque toutes les formes de l'art littéraire,

un grand poète apparaît vers 1800, ferme le XVIIIe siècle, quoique en

retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le

dix-neuvième[3].

[Note 3: Voir dans nos _Etudes littéraires sur le XIXe siècle_

l'article sur _Chateaubriand_. (Société française d'Imprimerie et de

Librairie.)]

Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira donc,

s'offusquera, et semblera peu à peu s'amincir entre les deux grands

siècles dont il est précédé et suivi.--Cependant n'oublions point, et

qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli tour dans les menus objets

littéraires, et qu'il a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui

sont propres. Il a créé des genres de littérature, ou, si l'on veut, et

c'est mieux dire, il a ressuscité des genres de littérature que l'on

avait, à très peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature

politique; il a presque créé la littérature scientifique; il a presque

créé la littérature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme

de l'école de 1715, et même il n'en a pas été longtemps; et il a fondé

une école lui-même. Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a

_essayé_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité pour

y réussir, il a du moins, à qui aura plus de sang-froid, montré le vrai

chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature dans la

science, qu'il a fait entrer la science dans la littérature, et que,

désormais, il est comme interdit d'être un grand naturaliste sans savoir

exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance. Ces agrandissements du

domaine littéraire sont les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles

il est grand encore, et attirera les regards de l'humanité.

On remarquera peut-être avec malice que les conquêtes du XVIIIe siècle

se sont renversées contre lui, que les sciences qu'il a créées se sont

retournées contre les idées qui lui étaient chères.

Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la science politique; et

la science politique est peu à peu arrivée à cette conclusion que la

politique est une science d'observation, ne se construit nullement par

abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre

chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de

pathologie historique; conception modeste et réaliste, qui, pour avoir

été celle de Montesquieu, n'a nullement été celle du XVIIIe siècle en

général, et tant s'en faut.

Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables voies l'histoire

civile; et l'histoire civile, constituée, fortifiée, enrichie,

et semble-t-il, presque achevée par notre âge, condamne presque

complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle, enseigne qu'au

contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle à la vie

d'un peuple que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se

développer, se déracine, d'abord ne peut pas y réussir, ensuite, pour

peu qu'il y tâche, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort;

qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent s'accomplir que

par mouvements continus et insensibles, et que le progrès n'est qu'une

accumulation et comme une stratification de petits progrès.

Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé en avant les sciences

naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions très différentes

de celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat social, ni

à l'égalité parmi les hommes. Par les théories de l'hérédité et de la

sélection elles rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés de

la «race» et de «l'aristocratie». Elles sont assez patriciennes, et un

peu contre-révolutionnaires.

Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes de commencer des oeuvres

dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les

retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il garde notre nom,

sinon notre esprit, dût-il tourner un peu à notre confusion, reste

encore à notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que faible par

certains côtés, demeure grande et nous est chère. Que ce n'ait été ni un

siècle poétique, ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser;

mais c'est un siècle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et

la promesse, déjà très brillante, de l'âge scientifique le plus grand et

le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.

Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire, j'étais en

mauvaise situation pour bien servir ses intérêts. Je l'ai considéré avec

application, et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je crois,

que de complaisance.

J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les

auteurs plutôt que les critiques, et ne voir dans les critiques que des

guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des différents points de

vue où l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe

siècle ayant presque tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, je

crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent à la

rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction

moyenne ait lues de ses yeux.

On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr avec plus d'intérêt que

le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner

ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore très bon, très nourri

et très judicieux, et plein d'aperçus sur les littératures étrangères,

très utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite le cours sur la

_Littérature française au XVIIIe siècle_, du sagace, profond et si

pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regretté Edmond Scherer; le

_Marivaux_ si complet et si agréable en même temps de M. Larroumet;

l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans préjudice du bon

livre, plus scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet; les

différents articles de M. Ferdinand Brunetière, et particulièrement

ses _Le Sage, Marivaux, Prévost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume

intitulé _Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française_

(troisième série).--J'ai profité de ces maîtres, dont je suis fier que

quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop

indigne d'eux.

Janvier 1890.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 5 / 128 题