VI

On ferait un volume en racontant seulement les omissions, les erreurs de

direction, les imprévoyances et les balourdises commises par

l'état-major, par l'intendance, et qui ont contribué à nos insuccès

pendant le siége. Un grand nombre ont brillé d'un si vif éclat qu'elles

sont acquises à l'histoire. Je n'en parlerai pas. Je me contenterai d'en

signaler quelques-unes qui sont restées dans l'ombre.

Dans un conseil de guerre, il avait été décidé, le 20 décembre, qu'on

attaquerait l'ennemi sur des points divers, depuis le mont Valérien

jusqu'au Raincy. Je m'étais dirigé vers le fort de Rosny, qui devait

former l'extrême droite de l'attaque. Les différents points d'opération

avaient donc été étudiés par les commandants, et chacun d'eux

connaissait son terrain.

Au moment de monter à cheval, les opérations de la troisième armée, qui

formait la droite de la bataille, furent entièrement changées, et les

troupes lancées beaucoup plus à droite sur Neuilly-sur-Marne et

Ville-Évrard, c'est-à-dire dans une direction qui n'avait point été

étudiée.

Il en résulta une confusion de mouvements des plus étranges. Mes

voitures furent arrêtées au bas du plateau d'Avron par une batterie de

mitrailleuses, qui stationnait sur la route. Les officiers tenaient un

petit conseil fort animé sur le chemin à suivre; personne ne le

connaissait, et cependant on n'était pas à deux kilomètres de Neuilly,

point de ralliement. Un paysan finit par les tirer d'embarras en leur

apprenant qu'ils n'avaient qu'à suivre tout droit.

On avait perdu une demi-heure à délibérer... N'est-ce pas d'un comique

navrant de voir des officiers qui ne peuvent se diriger à deux pas de

Paris et sur un parcours de sept à huit kilomètres?

L'affaire cependant se termina par un succès: la prise de Neuilly, de

Ville-Évrard et de la Maison-Blanche. Mais l'intendance, qui peut-être

n'avait point non plus su trouver son chemin, n'avait dirigé sur ce

point aucune espèce de moyen de transport. En cela elle fut du reste

imitée par les autres ambulances, de sorte que sur le lieu du combat il

n'y avait que deux voitures: les miennes. Si j'avais pris une autre

direction, si je n'avais pas été là, le général de division Favé, qui

commandait l'artillerie de la troisième armée, n'aurait pu recevoir

immédiatement un pansement convenable et être ramené en voiture à Paris,

quand il fut frappé d'un éclat d'obus.

Il est vrai qu'à notre retour, nous avons trouvé à Neuilly et à Nogent

une foule de voitures et d'ambulanciers parfaitement inutiles sur ce

point, et qui ne couraient pas de graves dangers à une lieue de la

bataille.

En revenant, je rencontrai un joli équipage protégé par deux drapeaux

d'ambulance et rempli de beaux messieurs qui n'étaient que des curieux

de la dernière heure. Tout était fini depuis longtemps.

--Où en sommes-nous, major? me dit le maître de l'équipage; se bat-on

toujours?

--Oh! ne m'en parlez pas, c'est un vrai massacre.

Le monsieur, tout pâle, tourna bride immédiatement et reprit ventre à

terre le chemin de Paris.

Dans la vie civile, un médecin est simplement qualifié de docteur. Dès

qu'il touche à l'élément militaire, il est pour tout le monde un major,

bien qu'il conserve les vêtements du pékin. Cependant un signe

distinctif révélait mon individualité médicale. J'avais autour de ma

casquette d'ambulance une bande de velours cramoisi encadrée de deux

galons d'or. Cette simple bande suffisait pour me transformer en major,

et les braves gens auxquels j'avais affaire étaient remplis pour moi de

respect et d'attentions.

C'était à Bondy: il faisait un froid terrible; j'étais à une batterie

d'une dizaine de pièces de marine, des canons de 24, courts, et de 32 en

fonte. La batterie était à cheval sur le canal et faisait un feu d'enfer

sur Aunay et sur des corps prussiens qu'on voyait au loin.

Il y avait là une vingtaine de mille hommes, s'étendant jusque vers le

Bourget et manoeuvrant pour se mettre en position en vue d'une attaque

qui du reste n'eut pas lieu ce jour-là, j'ignore pourquoi; mais ces

manoeuvres inutiles durèrent toute la journée par une température

sibérienne. Pour mon compte, j'étais absolument gelé.

A dix pas, à gauche de la batterie, existait une maison isolée; le toit,

les planchers avaient été entièrement défoncés et enlevés par les obus,

un large trou, bouché par un débris de porte, faisait communiquer le sol

avec la cave. S'il a fait du vent depuis, il ne doit rien en rester, car

il suffisait de souffler sur les quatre murs, seuls vestiges encore

debout, pour tout renverser par terre.

Je voulus entrer dans cette masure pour m'abriter un peu. Un artilleur

m'arrêta au passage.

--Diable! avez-vous peur qu'on emporte les meubles?

--Non, major, c'est que la cave est pleine.

Et il me montra par un soupirail fermé au moyen d'un simple morceau de

planche, trente barils de poudre et tous les projectiles pour le service

de la batterie!

Notez que nous étions à peine à deux cents mètres de la tranchée, et

qu'une attaque des Prussiens, ou même un simple obus ripostant à notre

artillerie, pouvaient faire sauter le canal, la batterie, la maison et

tout ce qui était dans le voisinage. Il est impossible de pousser plus

loin l'incurie.

Un jour du commencement de décembre, j'étais au Moulin-Saquet. Nos

troupes faisaient du côté de Choisy une reconnaissance assez meurtrière,

car en fort peu de temps mes deux voitures furent pleines, sauf une

place pour un blessé couché. On m'apporta alors un malheureux soldat

atteint d'une variole excessivement grave et au septième jour.

Naturellement, depuis qu'il en était atteint, il était resté sous la

tente par un froid assez vif.

Mes blessés avaient une peur affreuse de ce nouveau compagnon et me

suppliaient de ne pas le mettre parmi eux, ce dont je n'avais du reste

nulle envie. Je m'opposai donc absolument à ce que ce pauvre diable, qui

fort probablement est mort quelques jours après, fût mis dans ma

voiture.

Alors survint un commandant, jurant, sacrant et m'ordonnant de

transporter à l'hôpital ce malheureux. J'avais beau lui représenter

qu'il n'était point humain d'exposer des hommes qui venaient de se faire

bravement blesser, à contracter une maladie dont ils avaient plus de

peur que des balles; que son varioleux pouvait, par son contact avec mes

blessés, faire développer la maladie dans notre ambulance qui n'en avait

pas un seul cas. Il n'en voulait point démordre, et je fus obligé de lui

tirer ma révérence et lui brûlai la politesse en lui déclarant que je

n'avais d'ordre à recevoir que de moi-même.

Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de Paris et sous la commune · 第 13 / 19 题