Je vais maintenant exposer avec quelle simplicité de mécanisme
l'initiative des médecins avait créé des ambulances, et je prendrai
comme exemple celle du Ier arrondissement dont j'ai été mieux à même
d'apprécier le fonctionnement. On verra ensuite ce qu'il a fallu
d'ineptie et d'incapacité à l'Intendance pour arriver à porter le
désordre dans une institution qui marchait admirablement.
Aux premiers bruits du siége, les médecins de l'arrondissement furent
convoqués sous la présidence du professeur Lasègue. On leur demanda un
concours qui fut naturellement accordé sans réserve. Chacun devait
fournir, dans la limite de ses moyens, des lits pour les blessés et des
secours de toute nature.
On décida d'abord qu'on fonderait un certain nombre d'ambulances dans
des locaux spéciaux et où on recevrait les blessés assez gravement
atteints, pour que de grandes opérations pussent être faites avec un
personnel de chirurgiens habiles, d'internes, d'infirmiers, etc. Ces
frais furent couverts par des souscriptions privées, qui s'élevèrent à
environ 35,000 francs. D'un autre côté, les médecins devaient solliciter
leurs clients les plus aisés de prendre chez eux les blessés légèrement
atteints. Ces blessés devaient être nourris, pourvus de toutes les
choses nécessaires aux frais de leur hôte et être considérés comme des
membres de la famille.
Les médecins se chargeaient naturellement de tous les soins nécessaires.
En quelques jours, et de cette façon, le Ier arrondissement disposa
d'environ huit cent quatre-vingts lits qui ne coûtaient absolument rien
à l'État. Il fournissait un blessé, on lui rendait un soldat bien
portant. Je crois qu'il a rarement fait un marché aussi avantageux.
Le professeur Lasègue se trouva être un organisateur de premier ordre,
qui se dévoua à l'oeuvre, lui et toute sa famille, avec une abnégation
et un zèle dont personne naturellement n'a songé à leur savoir le
moindre gré.
Les dames dirigeaient la lingerie au bureau central de l'ambulance et
opéraient les distributions de secours et de vivres.
Le président avait sous ses ordres les bureaux et organisait tous les
services à mesure que la nécessité s'en faisait sentir. Le mécanisme du
fonctionnement était d'une simplicité élémentaire. Les médecins
donnaient le nombre de lits vacants dans le périmètre de leur quartier.
Ces lits, centralisés par le bureau, étaient représentés par des
bulletins. Le jour d'un combat, à mesure que les blessés étaient amenés
au bureau, sans même les faire descendre de voiture, et selon la gravité
de leur blessure, ils recevaient un bulletin et étaient dirigés chez
l'habitant, où ils trouvaient un bon lit tout prêt à les recevoir, et
une famille qui les accueillait avec empressement. On ne renvoyait le
blessé que guéri et prêt à être expédié à son corps.
Dans la soirée et la nuit du 30 novembre et du 2 décembre, l'ambulance
du Ier arrondissement plaça _quatre cent cinquante_ blessés; à deux
heures du matin, les derniers arrivaient, et pas un seul n'attendit
l'asile dont ils avaient tous un si grand besoin.
Ici se place un petit fait qui peint bien les intendants. Une partie des
blessés tombés aux combats de la Marne étaient ramenés à Paris sur les
bateaux omnibus. Pour éviter les retards, on avait réuni sur la berge
les moyens de transports, et la distribution des bulletins fonctionnait
aussi régulièrement qu'au bureau central. Un bateau de blessés aborde;
il en descend un intendant supérieurement galonné.
--Qui est-ce qui dirige le service ici?
--C'est moi, dit M. Lasègue.
--Combien de lits?
--Quarante-cinq.
--Vous en avez cent.
--Quarante-cinq.
--Je vous dis que vous en avez cent.
M. Lasègue, froissé de la roideur et de l'impertinence de ce monsieur
qui ne savait pas un mot de l'état des choses, lui répondit froidement
en remettant ses bulletins dans sa poche:
--S'il y a cent lits, cherchez-les. Et il lui tourne le dos en fumant
son cigare.
L'intendant appela les brancardiers qui attendaient des ordres.
--Brancardiers, portez vingt blessés au théâtre du Châtelet.
--Il n'y a plus une place.
--Alors, allez à Saint-Merry.
--Tout est plein.
Le monsieur aux galons regarda d'un air furieux le bateau, les
brancardiers, planta là les blessés et le bateau, et disparut sans rien
dire.
Personne, depuis, n'en entendit oncques parler. Immédiatement, la
distribution des bulletins commença, et les trente-cinq blessés (il n'y
en avait pas plus sur le bateau) furent placés chez l'habitant.
L'ambulance du Ier arrondissement, pendant son fonctionnement, a soigné
2,680 malades ou blessés. Elle trouva dans M. Méline, adjoint au maire,
un concours aussi actif qu'intelligent et dévoué; il débarrassa, dans
les limites du possible, cette institution charitable de toutes les
entraves administratives qui lui étaient suscitées.
Il est probable que c'est pour la première fois que vous entendez parler
des ambulances du Ier arrondissement, tandis que vous avez eu les
oreilles rebattues des faits et gestes de quelques autres ambulances.
Ne mesurez pas la somme du bien produit à l'intensité du tapage qui se
fait autour des choses. Les gens dont je vous parle n'ont vu que le
devoir et l'ont accompli noblement, simplement, gratuitement, sans
bruit. Ils fuyaient la réclame et eussent été profondément blessés de
voir leur conduite célébrée aux sons de la grosse caisse. Avec des
sommes véritablement insignifiantes, ils ont accompli des choses
énormes. Ceux-là peuvent dévoiler sans crainte au public le mobile de
leurs sentiments et surtout leurs livres de comptes. Plus d'un
philanthrope et plus d'une ambulance en ce monde ne pourraient pas en
faire autant.
Alors surgit l'intendance, qui ne sait guère jouer que le rôle de «bâton
dans les roues.» Plus d'une fois les intendants avaient fait leur
apparition dans nos bureaux. Mais, à leur sujet, la consigne était
générale: ne jamais discuter, trouver parfait et accepter leurs idées
trop souvent saugrenues, mais n'en tenir absolument aucun compte.
L'intendant se retirait enchanté, et on ne le revoyait jamais, car c'est
une particularité caractéristique de l'histoire naturelle de
l'intendant. Il parle, donne des ordres, et croit que cela suffit.
Presque jamais il ne vérifie si ses intentions ou ses ordres ont été
exécutés: c'est ce qui explique l'admirable chaos, l'ineffable
brouillamini, l'inextricable désordre qui caractérisent les actes de
cette institution.
L'intendance était au comble de la surprise. Malgré son intervention,
l'ambulance du Ier arrondissement fonctionnait toujours admirablement.
Mais il y avait un citoyen, préfet de la Seine, du nom de Jules Ferry,
un vrai préfet des pièces du Châtelet, et que je confonds toujours avec
Hurluberlu XIV. Ce magistrat municipal aurait dû comprendre que son
premier devoir était de sauvegarder ses administrés du militarisme
bouton de guêtre de l'intendance, et que la charité privée n'a rien à
gagner à l'intervention d'un corps égoïste, incapable, sans coeur, qui
envahit, non pas pour faire mieux que ce qu'il remplace, mais uniquement
pour accroître sa puissance, pour affirmer sa domination envahissante.
Mais M. Ferry n'est point homme à se préoccuper de pareils détails. Sans
savoir un mot de la question, sans réfléchir à l'absurdité des mesures
qu'il prenait, il signa sous la dictée de l'intendance une série de
décisions qu'Hurluberlu XIV n'eût point lui-même osé signer, sans réunir
trois fois son conseil des ministres.
Il déclara qu'il se souciait assez peu de la charité privée qui
nourrissait les blessés; on n'avait nul besoin de cela. Désormais
l'intendance se chargerait de ce soin. Ce qu'il demandait, c'était des
lits, beaucoup de lits vides, et le reste le regardait. De plus, les
arrondissements furent divisés en lopins appartenant aux secteurs et
dépendants de l'hôpital de ces secteurs: il était expressément interdit
aux ambulances de prendre des blessés, sinon ceux envoyés par l'hôpital.
Le Ier arrondissement, divisé avec une logique particulière, se trouvait
dépecé entre trois secteurs et avait pour hôpitaux répartiteurs Beaujon,
Lariboisière et l'Hôtel-Dieu.
Voici maintenant le mode de fonctionnement: un blessé était d'abord
conduit à l'hôpital, par exemple à Beaujon, puis de là renvoyé à
l'ambulance, qui de là l'expédiait à destination. Intelligente
complication!
Pour la nourriture, c'était une autre histoire. Chaque jour, l'habitant
qui n'avait plus le droit de nourrir son malade à ses frais, était fort
empêché pour le nourrir aux frais de l'intendance; car, en ce temps de
réquisition, on n'avait pour son argent des vivres qu'au moyen d'une
carte, et les cartes pour blessés étaient supprimées.
Donc, l'habitant charitable du Ier arrondissement était obligé d'aller
tous les matins à Beaujon ou à Lariboisière, chercher un bon de cent
grammes de viande qu'on lui faisait attendre parfois fort longtemps;
puis, muni de ce bon, il continuait son voyage et allait se faire
servir, à quelques lieues de là, ses cent grammes de viande, en faisant
naturellement une nouvelle queue à la porte de la boucherie de
l'intendance.
Il est vrai que ses cent grammes de viande (quand il y avait de la
viande) ne lui coûtaient absolument rien--que la perte de sa journée
tout entière. Même cérémonie pour le pain et pour tout ce qui était
nécessaire aux blessés. Il était du reste absolument défendu à un logeur
de blessés de représenter ses voisins; chacun devait perdre sa propre
journée et faire le voyage pour son compte. Hélas! combien de gens
donnèrent alors leur démission d'âmes charitables!
Et dire qu'une époque qui a produit dans l'ordre moral tant de
flibustiers éminents, a pu produire en même temps dans l'ordre
administratif des administrateurs d'une aussi haute capacité, et encore
ils n'avaient pas l'excuse d'être hydrocéphales!
Toute la journée c'était une procession de gens qui arrivaient à
l'ambulance exaspérés:
«Mais, monsieur, j'ai chez moi quatre ou six, ou dix blessés qui meurent
de faim. Je meurs de faim aussi; avec quoi voulez-vous que je les
nourrisse?»
L'intendance, qui laissait nos soldats valides crever de faim et de
misère, alors qu'ils avaient encore assez de voix pour faire retentir
leur colère, osait prendre la responsabilité de nourrir de malheureux
blessés qui ne pouvaient faire entendre leurs souffrances.
Ah! Monsieur Ferry, certaines sottises dans la vie privée ne sont que
des sottises, dans la vie publique elles peuvent devenir des crimes.
Peu à peu, et grâce à l'énergie des municipalités, cette organisation
stupide fut un peu modifiée et fonctionna d'une façon moins
impraticable, mais l'élan de la charité privée était brisé, et il devint
fort difficile vers la fin d'y avoir recours.