D'AMBULANCES

I

Dans ce tohu-bohu militaire qui fut le siége de Paris, la chirurgie

devait malheureusement jouer un grand rôle. Aussi, dès le début, le

corps médical organisa les secours avec un dévouement dont je ne lui

ferai pas l'injure de le féliciter, car il fait partie de ses

traditions, de ses devoirs, de ses habitudes. Le médecin se dévoue

aussitôt que surgit un malheur public qu'il peut soulager, et cela sans

craindre d'écraser ses contemporains sous un lourd fardeau de

reconnaissance, car il sait parfaitement qu'il est sans exemple dans

l'histoire que le public ait jamais tenu compte au médecin de son

dévouement une fois que le péril est passé.

Les ambulances constituaient la question d'urgence, mais toute

l'organisation en fut abandonnée à l'initiative ou à l'inexpérience

individuelle. Chacun fit du mieux qu'il put, chercha ses ressources là

où il espéra les prendre. Les uns, comme l'Internationale et la Presse,

avec leurs puissants moyens d'action, reçurent des capitaux

considérables et firent les choses tout à fait en grand; d'autres, plus

modestes, sollicitèrent à domicile des souscriptions et un concours qui

firent rarement défaut. Enfin, le zèle de tous accomplit des prodiges de

charité.

L'administration supérieure, qui poussa l'incapacité jusqu'au génie, eut

le bon goût de s'effacer et de nous laisser faire au début, et c'est une

des rares choses dont on lui aurait su gré, si elle avait eu

l'intelligence de persister dans cet effacement. Malheureusement le

gouvernement possède dans sa collection de rouages inutiles un vieux

dieu, sans bras ni jambes, fétiche perclus du cerveau, dur d'oreille et

voulant tout engloutir dans ses vastes mâchoires démeublées. Ce dieu

vorace et impuissant se nomme l'INTENDANCE.

Aussi longtemps que les ambulances furent en voie de création,

l'intendance respecta religieusement cette phase pénible de l'existence

des choses nouvelles, mais aussitôt que les ambulances organisées furent

en état de rendre des services, l'intendance, escortée de ses

riz-pain-sel, se fit porter au milieu de la route pour empêcher les

ambulanciers de passer et leur dit en langage administratif, que je

traduis ici pour la commodité du lecteur:

«Je suis l'intendance, et j'ai dans mes attributions ce qui concerne les

réparations de la peau militaire. Vous voulez me faire une concurrence

déloyale puisque vous prétendez faire et bien faire, à vos frais, sans

qu'il en coûte un sou à l'État, une besogne pour laquelle l'État me paye

très-cher, et que je fais fort mal. Par le foin qui remplit mes bottes!

je ne puis vous permettre un pas de plus dans cette voie fatale. Je vous

absorbe ou je vous brise; choisissez entre mes vices et ma colère. Mes

vices sont aimables, et ma colère terrible. J'aime mieux priver la

société de vos services que de vous voir rendre des services à côté de

moi, qui suis habituée à n'en rendre qu'à moi-même.»

Nous verrons plus tard ce qu'il advint des outrecuidantes prétentions de

l'intendance.

Les ambulances s'organisaient donc de tous les côtés. Une ambulance qui

s'organise se compose de deux éléments assez distincts; d'abord

l'état-major, en général fort disposé à croquer des marrons, ensuite les

comparses, dont l'éternelle destinée semble de tirer du feu lesdits

marrons. J'aurais pu mettre mon couvert du côté des croqueurs,

c'est-à-dire de l'état-major, mais je n'aime ni à tirer, ni à croquer

les marrons. Je restai donc un instant à l'écart, examinant comment je

pourrais me rendre utile en conservant toute mon indépendance d'action,

et en me créant une situation spéciale où je n'aurais ni trop à

commander, ni surtout à obéir.

Après avoir avec soin étudié ce terrain nouveau pour moi, j'acquis la

conviction que pour rendre la plus grande somme de services possible au

combat, un chirurgien, muni d'appareils bien complets, devait diriger

seulement deux voitures d'ambulance, l'une pour blessés couchés, l'autre

pour blessés assis, lesdites voitures constamment à ses ordres et prêtes

à se porter au feu chaque fois qu'il y a bataille.

C'est là le véritable type de l'ambulance volante. Avec deux voitures on

passe partout, on a son petit personnel tout entier sous la main, chacun

sait d'avance le rôle qu'il doit remplir, les ordres sont rapidement

exécutés, et les soins d'autant plus efficaces qu'ils se font moins

attendre. On fait le pansement complet et définitif sur place, on charge

de suite ses blessés sans leur faire subir une foule de transbordements

toujours pénibles et qui durent de longues heures, parfois même

plusieurs jours; puis, les voitures pleines, on revient à Paris et on

expédie les malades là où ils trouveront les soins définitifs les plus

convenables, selon la gravité de leurs blessures.

Dans cette situation, le chirurgien est absolument indépendant; il

n'obéit qu'à ses inspirations, à sa fantaisie, à son initiative; il ne

subit d'autre contrôle que celui de sa volonté, et lorsqu'il a acquis un

peu d'habitude dans le métier d'ambulancier, il ne perd pas sa journée.

Je dis quand il a acquis un peu d'habitude, car il faut encore un

certain apprentissage; il ne suffit pas d'avoir un brillant équipage de

chasse pour trouver le gibier, il faut en connaître les us et coutumes.

Les trois quarts du temps l'état-major de la place semblait ne pas

savoir où on se battait ou même s'il y avait combat; il vous envoyait

parfois au nord quand l'affaire était au sud, et cela de la meilleure

foi du monde. Aussi j'ai fait jusqu'à dix ou douze lieues dans une

journée sans pouvoir mettre la main sur un blessé, ce qui n'était pas

absolument agréable par un froid de huit ou dix degrés.

Donc, pour faire une bonne ambulance volante, outre un chirurgien bien

équipé, il faut malheureusement deux voitures et des chevaux. Je dis

malheureusement, parce que c'est justement là que gît la difficulté.

Pour la première fois qu'une voiture entre en campagne, cela va encore;

on empaume assez facilement les gens, on leur montre l'expédition

exclusivement par son côté pittoresque, en leur cachant avec soin le

côté laurier. Aussi le voyage, au départ, se fait avec beaucoup

d'entrain et de gaieté; seulement il peut arriver un moment où il n'est

plus temps de feindre, la dissimulation serait absolument inutile: on

peut tomber en plein drame militaire. Alors la mine du propriétaire de

l'équipage s'allonge; on entend des: «Ah! si j'avais su!» étouffés,

l'oeil a des effarements précurseurs d'une fuite, et si vous avez le

malheur de quitter vos gens cinq minutes, vous courez la chance de ne

plus retrouver personne et de revenir seul, à pied, avec vos instruments

sur le dos.

Au retour, la conversation languit, vous sentez des regards hostiles et

qui semblent dire: «Si jamais tu m'y repinces!»

Mais à mesure qu'on pénètre dans l'atmosphère de Paris, à mesure qu'on

s'écarte du tapage et de la fumée de la bagarre, le courage du néophyte

renaît, sa langue se délie, et bientôt il parle avec complaisance des

dangers qu'on aurait pu courir, du sang-froid qu'on aurait développé.

Vous croyez votre homme guéri de sa peur et aguerri pour l'avenir! En

vérité, je vous le dis, jamais vous ne remonterez dans la voiture de cet

homme, jamais son cheval ne fera partie d'une ambulance, jamais sa femme

ne vous pardonnera d'avoir conduit à la _boucherie_ son mari, un père de

famille, qui n'a échappé que par un véritable miracle à la mort des

héros.

Je n'ai pas besoin de dire que neuf fois sur dix on n'a couru aucune

espèce de danger, et qu'au retour on s'est simplement montré en famille

d'autant plus téméraire que la peur avait été plus grande.

Allez frapper à une autre écurie, celle-là vous est fermée pour

toujours.

Après un certain nombre de tentatives dont les résultats présentaient

les diverses nuances qui séparent un échec d'une réussite, je finis par

mettre la main sur deux voitures fidèles et dévouées qui m'ont servi

dans toutes les affaires depuis celle du Moulin-Saquet. Une appartenait

à M. Kerckoff, de la galerie d'Orléans; c'était un petit omnibus de

famille, coquet, à six places, traîné par un petit cheval très-fin,

très-vigoureux, très-ardent, et qui ne s'effrayait pas du bruit. Pierre,

le cocher, complétait l'équipage que je montais ordinairement.

Pierre était un bon type; il avait ses jours de courage; mais parfois je

le trouvais extrêmement nerveux et impressionnable. Il affectait alors

une vraie tendresse pour le petit cheval, dont il ne voulait pas,

disait-il, trop exposer la peau.

Mais comme la peau de Pierre était toujours située à une très-faible

distance de celle du cheval, je crois sincèrement que, lorsqu'il voulait

à tout prix sauver l'une, il pensait surtout à l'autre.

Le jour de l'affaire de Ville-Évrard, Pierre avait ses nerfs. Nous

débouchions par la route de Montreuil et nous passions au pied du fort

de Rosny, qui faisait un feu d'enfer de tous ses canons. Pierre commença

à devenir rétif. Je regardai son nez, c'était le baromètre de son

courage: quand il se sentait mal à l'aise, son nez se creusait de petits

plis longitudinaux et devenait blanc vers le bout. Le nez de Pierre

était, ce jour-là, houleux, et il passait au blanc.

--Monsieur, nous ne pouvons pas aller plus loin.

--Pourquoi cela?

--Le petit cheval va avoir peur.

--Eh bien, il cache son jeu, car on ne s'en aperçoit guère.

--Je le connais, monsieur, il va avoir peur et va nous faire des

cascades.

--Vous abusez de ce qu'il ne peut pas s'en défendre; sans cela il nous

dirait que ce n'est pas lui qui a peur, mais que c'est vous.

--Moi!! quand j'étais au siége de Rome, j'en ai bien vu d'autres!

Pendant que Pierre se retrempait dans ses souvenirs belliqueux du siége

de Rome, nous avions dépassé le fort, le petit cheval n'avait pas eu

peur, et Pierre était rassuré, car il avait entendu que les obus

passaient à une vingtaine de pieds au-dessus de notre tête. Il n'y avait

véritablement aucune espèce de danger.

Mais la journée avait mal commencé pour lui, et il n'était pas au bout

de ses transes. Nous arrivâmes à 1 ou 2 kilomètres de Neuilly-sur-Marne,

sur la route qui conduit à Joinville, route absolument découverte. Le

plateau d'Avron échangeait une violente canonnade avec les batteries

prussiennes situées de l'autre côté de la Marne.

Les projectiles se croisaient au-dessus de la route et l'on cheminait

sous un dôme, non pas de verdure, mais d'obus. Le cas se rencontrait

assez fréquemment, car les batteries étaient en général placées des deux

côtés sur des points culminants. Ce cheminement ne présentait du reste

que bien peu de danger pour les voitures d'ambulances quand elles

prenaient le soin de ne pas marcher près des soldats en armes. On

n'avait guère à redouter que les obus trop pressés qui éclataient en

l'air; mais cela était si rare qu'on n'avait pas à en tenir compte. Avec

un peu d'habitude on reconnaissait fort bien à la mélodie de son

ronflement si l'obus qui rayait cette voûte de mitraille était à nous

ou... aux autres.

Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de Paris et sous la commune · 第 9 / 19 题