Pendant une tempête qui avait rendu la mer furieuse, un jeune pilote,
ne pouvant plus tenir au large dans sa chaloupe, se jeta, de désespoir,
dans la baie de Gamache. Il avait entendu les mille et un rapports qui
circulaient sur ce redoutable individu; aussi ne fallait-il rien moins
que la crainte d'une mort certaine en pleine mer, pour l'engager à se
hasarder dans le repaire du tigre. Il aurait bien voulu rester sur sa
chaloupe; mais ce dessein lui paraissait plein de dangers. Gamache était
sur la grève et l'invitait à descendre; il était moins périlleux de lui
témoigner un peu de confiance que de paraître s'en défier. Après avoir
mis sa chaloupe en lieu de sûreté, le pilote s'avance en tremblant
vers la maison, où il a été devancé par le maître du lieu.--"Soyez le
bienvenu", dit celui-ci, en serrant la main de l'étranger, "je suis
bien aise de vous voir. Il y a quelque temps que je n'ai point reçu de
nouvelles du monde: vous allez m'en donner. Entrez; nous jaserons un peu
pendant que la bonne femme nous préparera à souper".
Les premiers regards du jeune homme tombent sur un pan de cloison garni
d'armes, depuis le haut jusqu'au bas. Cette vue le glace; il aurait
préféré être couché au fond de sa chaloupe, quand même il eût fallu être
ballotté par la mer la plus furieuse; mais il avait donné dans le piège,
il n'y avait plus moyen de reculer. Le souper et la veillée se passent
assez gaiement; le pilote contait de son mieux ses meilleures histoires.
Après avoir remercié son hôte, il veut retourner à sa chaloupe pour y
coucher.--"Non, mon ami, tu ne partiras pas; la mer est trop grosse au
large, la nuit est froide et humide; puisque tu ne peux pas sortir de la
baie, tu n'iras pas coucher dans ta chaloupe. J'ai en haut un bon coin
pour toi. Demain tu partiras, si tu es encore en vie". Impossible à
l'étranger de rejeter cette invitation pressante, sans offenser celui
qui l'a si bien accueilli; il faut s'exécuter. Un escalier étroit et
rapide conduit, par dehors, à la mansarde.--"Tiens, dors aussi fort et
aussi longtemps que tu pourras. Le lit est mou; il y a dans ce lit de
plume le duvet de bien du gibier; car, vois-tu, j'ai la main sûre; je ne
manque jamais mon coup quand je tire un fusil".
En se retirant, Gamache ferme la porte à l'extérieur; il n'y a plus
moyen d'échapper à main ferme et sûre. Aussi, la prière du voyageur se
fait plus longue qu'à l'ordinaire; il veut se tenir éveillé pour le
moment où arrivera le danger. Hélas! il est bien jeune encore pour
mourir sitôt. Et sa pauvre mère! qui en prendra soin dans sa vieillesse?
Il se jette tout habillé sur son lit, se promettant bien de ne pas clore
l'oeil; mais bientôt il succombe sous la fatigue et les émotions de la
journée, et il dort profondément.
Jusque dans son sommeil, la terreur le suit. Il rêve: à travers mille
périls, il s'est échappé de la caverne d'un géant; vivement poursuivi,
il a devancé son bourreau, il s'est jeté dans sa chaloupe, la voile est
hissée; un moment encore, et il est sauvé, quand un coup vigoureux,
appliqué contre la cloison, le rappelle à la réalité de sa position.
C'est bien Gamache lui-même qui se penche vers lui, et qui tient une
lanterne d'une main et un fusil de l'autre. C'est donc bien vrai, tout
ce qu'on a dit de cet homme!--"Ah! te voilà déjà réveillé! Mais comme
tu es blême! Je gage qu'on t'a dit que Gamache tuait les gens. Eh bien!
lâche, je viens te donner le dernier coup!...." Il lève le fusil, et le
suspend à deux clous enfoncés dans la cloison; puis tirant de sa poche
un verre et un flacon d'eau-de-vie, il remplit le verre, boit à la santé
de l'étranger, et l'invite à rendre le compliment;--"Tiens, prends un
bon coup, tu dormiras ensuite; et si Gamache vient t'attaquer cette
nuit, tu te défendras; voilà, au-dessus de ta tête, un fusil chargé que
je t'ai apporté exprès".
--"Eh bien! camarade", dit le maître de la maison à son hôte, en le
voyant descendre tout joyeux; le lendemain matin, "tu avais peur, hier
au soir; je m'en suis bien aperçu; j'ai voulu te la donner bonne quand
j'ai été te voir. Tu me connais à présent; et si jamais des peureux te
disent que Gamache tue les voyageurs, tu leur répondras qu'ils en ont
menti!... Tu vois bien que le diable n'est pas aussi noir qu'on le
dépeint!"
V
Nous étions arrivés à la même conclusion, lorsque nous laissâmes le
sieur Gamache pour retourner à notre bâtiment. Je n'ai point revu depuis
le sorcier d'Anticosti. Au mois de septembre dernier (1854), il est
mort, comme sa femme, seul, et sans secours. Depuis plusieurs semaines,
personne n'avait visité son établissement; lorsque, au bout de ce temps,
des voyageurs entrèrent dans la maison, ils ne trouvèrent plus que le
cadavre de Louis-Olivier Gamache.