_Sous le Privilège de l'Académie des Sciences & de la Société Royale
de Médecine._
DISCOURS
PRÉLIMINAIRE.
JE n'avois pour objet lorsque j'ai entrepris cet ouvrage, que de donner
plus de développement au Mémoire que j'ai lu à la séance publique de
l'Académie des Sciences du mois d'Avril 1787, sur la nécessité de
réformer & de perfectionner la Nomenclature de la Chimie.
C'est en m'occupant de ce travail, que j'ai mieux senti que je ne
l'avois encore fait jusqu'alors, l'évidence des principes qui ont été
posés par l'Abbé de Condillac dans sa logique, & dans quelques autres
de ses ouvrages. Il y établit que _nous ne pensons qu'avec le secours
des mots_; que _les langues sont de véritables méthodes analytiques_;
que _l'algèbre la plus simple, la plus exacte & la mieux adaptée à son
objet de toutes les manières de s'énoncer, est à-la-fois une langue &
une méthode analytique_; enfin que _l'art de raisonner se réduit à une
langue bien faite_. Et en effet tandis que je croyois ne m'occuper que
de Nomenclature, tandis que je n'avois pour objet que de perfectionner
le langage de la Chimie, mon ouvrage s'est transformé insensiblement
entre mes mains, sans qu'il m'ait été possible de m'en défendre, en un
Traité élémentaire de Chimie.
L'impossibilité d'isoler la Nomenclature de la science & la science
de la Nomenclature, tient à ce que toute science physique est
nécessairement formée de trois choses: la série des faits qui
constituent la science; les idées qui les rappellent; les mots qui les
expriment. Le mot doit faire naître l'idée; l'idée doit peindre le
fait: ce sont trois empreintes d'un même cachet; & comme ce sont les
mots qui conservent les idées & qui les transmettent, il en résulte
qu'on ne peut perfectionner le langage sans perfectionner la science,
ni la science sans le langage, & que quelque certains que fussent
les faits, quelque justes que fussent les idées qu'ils auroient fait
naître, ils ne transmettroient encore que des impressions fausses, si
nous n'avions pas des expressions exactes pour les rendre.
La première partie de ce Traité fournira à ceux qui voudront bien le
méditer, des preuves fréquentes de ces vérités; mais comme je me suis
vu forcé d'y suivre un ordre qui differe essentiellement de celui qui
a été adopté jusqu'à présent dans tous les ouvrages de Chimie, je dois
compte des motifs qui m'y ont déterminé.
C'est un principe bien constant, & dont la généralité est bien reconnue
dans les mathématiques, comme dans tous les genres de connoissances,
que nous ne pouvons procéder pour nous instruire, que du connu à
l'inconnu. Dans notre première enfance nos idées viennent de nos
besoins; la sensation de nos besoins fait naître l'idée des objets
propres à les satisfaire, & insensiblement par une suite de sensations,
d'observations & d'analyses, il se forme une génération successive
d'idées toutes liées les unes aux autres, dont un observateur attentif
peut même jusqu'à un certain point, retrouver le fil & l'enchaînement,
& qui constituent l'ensemble de ce que nous savons.
Lorsque nous nous livrons pour la première fois à l'étude d'une
science, nous sommes par rapport à cette science, dans un état
très-analogue à celui dans lequel sont les enfans, & la marche que
nous avons à suivre est précisément celle que suit la nature dans la
formation de leurs idées. De même que dans l'enfant l'idée est un effet
de la sensation, que c'est la sensation qui fait naître l'idée; de
même aussi pour celui qui commence à se livrer à l'étude des sciences
physiques, les idées ne doivent être qu'une conséquence, une suite
immédiate d'une expérience ou d'une observation.
Qu'il me soit permis d'ajouter que celui qui entre dans la carrière
des sciences, est dans une situation moins avantageuse que l'enfant
même qui acquiert ses premières idées; si l'enfant s'est trompé sur
les effets salutaires ou nuisibles des objets qui l'environnent, la
nature lui donne des moyens multipliés de se rectifier. A chaque
instant le jugement qu'il a porté se trouve redressé par l'expérience.
La privation ou la douleur viennent à la suite d'un jugement faux; la
jouissance & le plaisir à la suite d'un jugement juste. On ne tarde pas
avec de tels maîtres à devenir conséquent, & on raisonne bientôt juste
quand on ne peut raisonner autrement sous peine de privation ou de
souffrance.
Il n'en est pas de même dans l'étude & dans la pratique des sciences;
les faux jugemens que nous portons, n'intéressent ni notre existence,
ni notre bien-être; aucun intérêt physique ne nous oblige de nous
rectifier: l'imagination au contraire qui tend à nous porter
continuellement au-delà du vrai; l'amour-propre & la confiance en
nous-mêmes, qu'il sait si bien nous inspirer, nous sollicitent à tirer
des conséquences qui ne dérivent pas immédiatement des faits: en sorte
que nous sommes en quelque façon intéressés à nous séduire nous-mêmes.
Il n'est donc pas étonnant que dans les sciences physiques en général,
on ait souvent supposé au lieu de conclure; que les suppositions
transmises d'âge en âge, soient devenues de plus en plus imposantes par
le poids des autorités qu'elles ont acquises, & qu'elles ayent enfin
été adoptées & regardées comme des vérités fondamentales, même par de
très-bons esprits.
Le seul moyen de prévenir ces écarts, consiste à supprimer ou au moins
à simplifier autant qu'il est possible le raisonnement, qui est de nous
& qui seul peut nous égarer; à le mettre continuellement à l'épreuve de
l'expérience; à ne conserver que les faits qui ne sont que des données
de la nature, & qui ne peuvent nous tromper; à ne chercher la vérité
que dans l'enchaînement naturel des expériences & des observations,
de la même manière que les Mathématiciens parviennent à la solution
d'un problême par le simple arrangement des données, & en réduisant le
raisonnement à des opérations si simples, à des jugemens si courts,
qu'ils ne perdent jamais de vue l'évidence qui leur sert de guide.
Convaincu de ces vérités, je me suis imposé la loi de ne procéder
jamais que du connu à l'inconnu, de ne déduire aucune conséquence
qui ne dérive immédiatement des expériences & des observations,
& d'enchaîner les faits & les vérités chimiques dans l'ordre le
plus propre à en faciliter l'intelligence aux commençans. Il étoit
impossible qu'en m'assujétissant à ce plan, je ne m'écartasse pas des
routes ordinaires. C'est en effet un défaut commun à tous les cours
& à tous les traités de Chimie, de supposer dès les premiers pas des
connoissances que l'Elève ou le Lecteur ne doivent acquérir que dans
les leçons subséquentes. On commence dans presque tous par traiter
des principes des corps; par expliquer la table des affinités, sans
s'appercevoir qu'on est obligé de passer en revue dès le premier jour
les principaux phénomènes de la Chimie, de se servir d'expressions
qui n'ont point été définies, & de supposer la science acquise par
ceux auxquels on se propose de l'enseigner. Aussi est-il reconnu qu'on
n'apprend que peu de chose dans un premier cours de Chimie; qu'une
année suffit à peine pour familiariser l'oreille avec le langage, les
yeux avec les appareils, & qu'il est presqu'impossible de former un
Chimiste en moins de trois ou quatre ans.
Ces inconvéniens tiennent moins à la nature des choses qu'à la forme
de l'enseignement, & c'est ce qui m'a déterminé à donner à la Chimie
une marche qui me paroît plus conforme à celle de la nature. Je ne me
suis pas dissimulé qu'en voulant éviter un genre de difficultés je me
jettois dans un autre, & qu'il me seroit impossible de les surmonter
toutes; mais je crois que celles qui restent n'appartiennent point à
l'ordre que je me suis prescrit; qu'elles sont plutôt une suite de
l'état d'imperfection où est encore la Chimie. Cette science présente
des lacunes nombreuses qui interrompent la série des faits, & qui
exigent des raccordemens embarrassans & difficiles. Elle n'a pas, comme
la Géométrie élémentaire, l'avantage d'être une science complette &
dont toutes les parties sont étroitement liées entr'elles; mais en
même tems sa marche actuelle est si rapide; les faits s'arrangent
d'une manière si heureuse dans la doctrine moderne, que nous pouvons
espérer, même de nos jours, de la voir s'approcher beaucoup du degré de
perfection qu'elle est susceptible d'atteindre.
Cette loi rigoureuse, dont je n'ai pas dû m'écarter, de ne rien
conclure au-delà de ce que les expériences présentent, & de ne jamais
suppléer au silence des faits, ne m'a pas permis de comprendre dans
cet Ouvrage la partie de la Chimie la plus susceptible, peut-être,
de devenir un jour une science exacte: c'est celle qui traite des
affinités chimiques ou attractions électives. M. Geoffroy, M.
Gellert, M. Bergman, M. Schéele, M. de Morveau, M. Kirwan & beaucoup
d'autres ont déjà rassemblé une multitude de faits particuliers,
qui n'attendent plus que la place qui doit leur être assignée; mais
les données principales manquent, ou du moins celles que nous avons
ne sont encore ni assez précises ni assez certaines, pour devenir
la base fondamentale sur laquelle doit reposer une partie aussi
importante de la Chimie. La science des affinités est d'ailleurs à la
Chimie ordinaire ce que la Géométrie transcendante est à la Géométrie
élémentaire, & je n'ai pas cru devoir compliquer par d'aussi grandes
difficultés des Elémens simples & faciles qui seront, à ce que
j'espère, à la portée d'un très-grand nombre de Lecteurs.
Peut-être un sentiment d'amour-propre a-t-il, sans que je m'en rendisse
compte à moi-même, donné du poids à ces réflexions. M. de Morveau est
au moment de publier l'article AFFINITÉ de l'Encyclopédie méthodique, &
j'avois bien des motifs pour redouter de travailler en concurrence avec
lui.
On ne manquera pas d'être surpris de ne point trouver dans un Traité
élémentaire de Chimie, un Chapitre sur les parties constituantes &
élémentaires des corps: mais je ferai remarquer ici que cette tendance
que nous avons à vouloir que tous les corps de la nature ne soient
composés que de trois ou quatre élémens, tient à un préjugé qui nous
vient originairement des philosophes grecs. L'admission de quatre
élémens qui, par la variété de leurs proportions, composent tous les
corps que nous connoissons, est une pure hypothèse imaginée long tems
avant qu'on eût les premières notions de la Physique expérimentale &
de la Chimie. On n'avoit point encore de faits, & l'on formoit des
systêmes; & aujourd'hui que nous avons rassemblé des faits, il semble
que nous nous efforcions de les repousser, quand ils ne quadrent pas
avec nos préjugés; tant il est vrai que le poids de l'autorité de ces
pères de la philosophie humaine se fait encore sentir, & qu'elle pesera
sans doute encore sur les générations à venir.
Une chose très-remarquable, c'est que tout en enseignant la doctrine
des quatre élémens, il n'est aucun Chimiste qui par la force des
faits n'ait été conduit à en admettre un plus grand nombre. Les
premiers Chimistes qui ont écrit depuis le renouvellement des Lettres,
regardoient le soufre & le sel comme des substances élémentaires
qui entroient dans la combinaison d'un grand nombre de corps: ils
reconnoissoient donc l'existence de six élémens, au lieu de quatre.
Beccher admettoit trois terres, & c'étoit de leur combinaison & de la
différence des proportions que résultoit, suivant lui, la différence
qui existe entre les substances métalliques. Stahl a modifié ce
systême: tous les Chimistes qui lui ont succédé se sont permis d'y
faire des changemens, même d'en imaginer d'autres, mais tous se
sont laissé entraîner à l'esprit de leur siècle, qui se contentoit
d'assertions sans preuves, ou du moins qui regardoit souvent comme
telles de très-légères probabilités.
Tout ce qu'on peut dire sur le nombre & sur la nature des élémens
se borne suivant moi à des discussions purement métaphysiques: ce
sont des problêmes indéterminés qu'on se propose de résoudre, qui
sont susceptibles d'une infinité de solutions, mais dont il est
très-probable qu'aucune en particulier n'est d'accord avec la nature.
Je me contenterai donc de dire que si par le nom d'élémens, nous
entendons désigner les molécules simples & indivisibles qui composent
les corps, il est probable que nous ne les connoissons pas: que si
au contraire nous attachons au nom d'élémens ou de principes des
corps l'idée du dernier terme auquel parvient l'analyse, toutes les
substances que nous n'avons encore pu décomposer par aucun moyen, sont
pour nous des élémens; non pas que nous puissions assurer que ces corps
que nous regardons comme simples, ne soient pas eux-mêmes composés de
deux ou même d'un plus grand nombre de principes, mais puisque ces
principes ne se séparent jamais, ou plutôt puisque nous n'avons aucun
moyen de les séparer, ils agissent à notre égard à la manière des
corps simples, & nous ne devons les supposer composés qu'au moment où
l'expérience & l'observation nous en auront fourni la preuve.
Ces réflexions sur la marche des idées, s'appliquent naturellement
au choix des mots qui doivent les exprimer. Guidé par le travail que
nous avons fait en commun en 1787, M. de Morveau, M. Berthollet, M. de
Fourcroy & moi sur la Nomenclature de la Chimie; j'ai désigné autant
que je l'ai pu les substances simples par des mots simples, & ce sont
elles que j'ai été obligé de nommer les premières. On peut se rappeller
que nous nous sommes efforcés de conserver à toutes ces substances
les noms qu'elles portent dans la société: nous ne nous sommes permis
de les changer que dans deux cas; le premier à l'égard des substances
nouvellement découvertes & qui n'avoient point encore été nommées,
ou du moins pour celles qui ne l'avoient été que depuis peu de tems,
& dont les noms encore nouveaux n'avoient point été sanctionnés par
une adoption générale: le second lorsque les noms adoptés soit par
les anciens, soit par les modernes, nous ont paru entraîner des idées
évidemment fausses; lorsqu'ils pouvoient faire confondre la substance
qu'ils désignoient avec d'autres, qui sont douées de propriétés
différentes ou opposées. Nous n'avons fait alors aucune difficulté de
leur en substituer d'autres que nous avons empruntés principalement
du Grec: nous avons fait en sorte qu'ils exprimassent la propriété la
plus générale, la plus caractéristique de la substance; & nous y avons
trouvé l'avantage de soulager la mémoire des commençans qui retiennent
difficilement un mot nouveau lorsqu'il est absolument vuide de sens, &
de les accoutumer de bonne heure à n'admettre aucun mot sans y attacher
une idée.
A l'égard des corps qui sont formés de la réunion de plusieurs
substances simples, nous les avons désignés par des noms composés
comme le sont les substances elles-mêmes; mais comme le nombre des
combinaisons binaires est déjà très-considérable, nous serions tombés
dans le désordre & dans la confusion, si nous ne nous fussions pas
attachés à former des classes. Le nom de classes & de genres est dans
l'ordre naturel des idées, celui qui rappelle la propriété commune à un
grand nombre d'individus: celui d'espèces au contraire, est celui qui
ramène l'idée aux propriétés particulières à quelques individus.
Ces distinctions ne sont pas faites comme on pourroit le penser,
seulement par la métaphysique; elles le sont par la nature. Un enfant,
dit l'Abbé de Condillac, appelle du nom d'_arbre_ le premier arbre que
nous lui montrons. Un second arbre qu'il voit ensuite lui rappelle
la même idée; il lui donne le même nom; de même à un troisième, à un
quatrième, & voilà le mot d'_arbre_ donné d'abord à un individu, qui
devient pour lui un nom de classe ou de genre, une idée abstraite qui
comprend tous les arbres en général. Mais lorsque nous lui aurons fait
remarquer que tous les arbres ne servent pas aux mêmes usages, que tous
ne portent pas les mêmes fruits, il apprendra bientôt à les distinguer
par des noms spécifiques & particuliers. Cette logique est celle de
toutes les sciences; elle s'applique naturellement à la Chimie.
Les acides, par exemple, sont composés de deux substances de l'ordre
de celles que nous regardons comme simples, l'une qui constitue
l'acidité & qui est commune à tous; c'est de cette substance que doit
être emprunté le nom de classe ou de genre: l'autre qui est propre à
chaque acide, qui les différencie les uns des autres, & c'est de cette
substance que doit être emprunté le nom spécifique.
Mais dans la plupart des acides, les deux principes constituans, le
principe acidifiant & le principe acidifié, peuvent exister dans des
proportions différentes, qui constituent toutes des points d'équilibre
ou de saturation; c'est ce qu'on observe dans l'acide sulfurique &
dans l'acide sulfureux; nous avons exprimé ces deux états du même acide
en faisant varier la terminaison du nom spécifique.
Les substances métalliques qui ont été exposées à l'action réunie de
l'air & du feu, perdent leur éclat métallique, augmentent de poids &
prennent une apparence terreuse; elles sont dans cet état composées,
comme les acides, d'un principe qui est commun à toutes, & d'un
principe particulier propre à chacune: nous avons dû également les
classer sous un nom générique dérivé du principe commun, & le nom
que nous avons adopté est celui d'_oxide_; nous les avons ensuite
différenciées les unes des autres par le nom particulier du métal
auquel elles appartiennent.
Les substances combustibles qui, dans les acides & dans les oxides
métalliques, sont un principe spécifique & particulier, sont
susceptibles de devenir à leur tour un principe commun à un grand
nombre de substances. Les combinaisons sulfureuses ont été long-temps
les seules connues en ce genre: on sait aujourd'hui, d'après les
expériences de MM. Vandermonde, Monge & Berthollet, que le charbon se
combine avec le fer, & peut-être avec plusieurs autres métaux; qu'il
en résulte, suivant les proportions, de l'acier, de la plombagine, &c.
On sait également, d'après les expériences de M. Pelletier, que le
phosphore se combine avec un grand nombre de substances métalliques.
Nous avons encore rassemblé ces différentes combinaisons sous des
noms génériques dérivés de celui de la substance commune, avec une
terminaison qui rappelle cette analogie, & nous les avons specifiées
par un autre nom dérivé de leur substance propre.
La nomenclature des êtres composés de trois substances simples,
présentoit un peu plus de difficultés en raison de leur nombre, &
sur-tout parce qu'on ne peut exprimer la nature de leurs principes
constituans, sans employer des noms plus composés. Nous avons eu
à considérer dans les corps qui forment cette classe, tels que les
sels neutres, par exemple, 1º. le principe acidifiant qui est commun
à tous; 2º. le principe acidifiable qui constitue leur acide propre;
3º. la base saline, terreuse, ou métallique qui détermine l'espèce
particulière de sel. Nous avons emprunté le nom de chaque classe de
sels de celui du principe acidifiable, commun à tous les individus de
la classe; nous avons ensuite distingué chaque espèce par le nom de la
base saline, terreuse, ou métallique, qui lui est particulière.
Un sel, quoique composé des trois mêmes principes, peut être
cependant dans des états très-différens, par la seule différence de
leur proportion. La nomenclature que nous avons adoptée auroit été
défectueuse si elle n'eût pas exprimé ces différens états, & nous y
sommes principalement parvenus par des changemens de terminaison que
nous avons rendu uniformes pour un même état des différens sels.
Enfin nous sommes arrivés au point que par le mot seul, on reconnoît
sur le champ quelle est la substance combustible qui entre dans la
combinaison dont il est question; si cette substance combustible est
combinée avec le principe acidifiant, & dans quelle proportion; dans
quel état est cet acide; à quelle base il est uni; s'il y a saturation
exacte; si c'est l'acide, ou bien la base qui est en excès.
On conçoit qu'il n'a pas été possible de remplir ces différentes
vues sans blesser quelquefois des usages reçus, & sans adopter des
dénominations qui ont paru dures & barbares dans le premier moment;
mais nous avons observé que l'oreille s'accoutumoit promptement aux
mots nouveaux, sur-tout lorsqu'ils se trouvoient liés à un systême
général & raisonné. Les noms, au surplus, qui s'employoient avant
nous, tels que ceux de _poudre d'algaroth_, de _sel alembroth_,
de _pompholix_, d'_eau phagédénique_, de _turbith minéral_, de
_colcothar_, & beaucoup d'autres, ne sont ni moins durs, ni moins
extraordinaires; il faut une grande habitude & beaucoup de mémoire
pour se rappeller les substances qu'ils expriment, & sur-tout pour
reconnoître à quel genre de combinaison ils appartiennent. Les noms
d'_huile de tartre par défaillance_, d'_huile de vitriol_, de _beurre
d'arsenic & d'antimoine_, de _fleurs de zinc_, &c. sont plus impropres
encore, parce qu'ils font naître des idées fausses; parce qu'il
n'existe, à proprement parler, dans le règne minéral, & sur-tout dans
le règne métallique, ni beurres, ni huiles, ni fleurs; enfin parce que
les substances qu'on désigne sous ces noms trompeurs, sont de violens
poisons.
On nous a reproché lorsque nous avons publié notre Essai de
Nomenclature chimique, d'avoir changé la langue que nos maîtres ont
parlée, qu'ils ont illustrée & qu'ils nous ont transmise; mais on a
oublié que c'étoient Bergman & Macquer qui avoient eux-mêmes sollicité
cette réforme. Le savant Professeur d'Upsal, M. Bergman, écrivoit à
M. de Morveau, dans les derniers temps de sa vie: _ne faites grace à
aucune dénomination impropre: ceux qui savent déjà entendront toujours;
ceux qui ne savent pas encore, entendront plus tôt_.
Peut-être seroit-on plus fondé à me reprocher de n'avoir donné dans
l'Ouvrage que je présente au Public, aucun historique de l'opinion
de ceux qui m'ont précédé; de n'avoir présenté que la mienne sans
discuter celle des autres. Il en est résulté que je n'ai pas toujours
rendu à mes confrères, encore moins aux Chimistes étrangers, la
justice qu'il étoit dans mon intention de leur rendre: mais je prie
le Lecteur de considérer que si l'on accumuloit les citations dans
un ouvrage élémentaire, si l'on s'y livroit à de longues discussions
sur l'historique de la science & sur les travaux de ceux qui l'ont
professée, on perdroit de vue le véritable objet qu'on s'est proposé,
& l'on formeroit un ouvrage d'une lecture tout-à-fait fastidieuse pour
les commençans. Ce n'est ni l'histoire de la science, ni celle de
l'esprit humain qu'on doit faire dans un traité élémentaire: on ne
doit y chercher que la facilité, la clarté; on en doit soigneusement
écarter tout ce qui pourroit tendre à détourner l'attention. C'est un
chemin qu'il faut continuellement applanir, dans lequel il ne faut
laisser subsister aucun obstacle qui puisse apporter le moindre retard.
Les sciences présentent déjà par elles-mêmes assez de difficultés,
sans en appeller encore qui leur sont étrangères. Les Chimistes
s'appercevront facilement d'ailleurs que je n'ai presque fait usage
dans la première partie que des expériences qui me sont propres.
Si quelquefois il a pu m'échapper d'adopter, sans les citer, les
expériences ou les opinions de M. Berthollet, de M. de Fourcroy, de
M. de la Place, de M. Monge, & de ceux en général qui ont adopté les
mêmes principes que moi, c'est que l'habitude de vivre ensemble, de
nous communiquer nos idées, nos observations, notre manière de voir,
a établi entre nous une sorte de communauté d'opinions dans laquelle
il nous est souvent difficile à nous-mêmes de distinguer ce qui nous
appartient plus particulièrement.
Tout ce que je viens d'exposer sur l'ordre que je me suis efforcé
de suivre dans la marche des preuves & des idées, n'est applicable
qu'à la première partie de cet ouvrage: c'est elle seule qui contient
l'ensemble de la doctrine que j'ai adoptée; c'est à elle seule que j'ai
cherché à donner la forme véritablement élémentaire.
La seconde partie est principalement formée des tableaux de la
nomenclature des sels neutres. J'y ai joint seulement des explications
très-sommaires, dont l'objet est de faire connoître les procédés les
plus simples pour obtenir les différentes espèces d'acides connus:
cette seconde partie ne contient rien qui me soit propre; elle ne
présente qu'un abrégé très-concis de résultats extraits de différens
ouvrages.
Enfin j'ai donné dans la troisième partie une description détaillée
de toutes les opérations relatives à la Chimie moderne. Un ouvrage de
ce genre paroissoit desiré depuis long-temps, & je crois qu'il sera
de quelqu'utilité. En général la pratique des expériences, & sur-tout
des expériences modernes, n'est point assez répandue; & peut-être si,
dans les différens Mémoires que j'ai donnés à l'Académie, je me fusse
étendu davantage sur le détail des manipulations, me serois-je fait
plus facilement entendre, & la science auroit-elle fait des progrès
plus rapides. L'ordre des matières dans cette troisième partie m'a
paru à-peu-près arbitraire, & je me suis seulement attaché à classer
dans chacun des huit chapitres qui la composent, les opérations qui
ont ensemble le plus d'analogie. On s'appercevra aisément que cette
troisième partie n'a pu être extraite d'aucun ouvrage, & que dans les
articles principaux, je n'ai pu être aidé que de ma propre expérience.
Je terminerai ce Discours préliminaire en transcrivant littéralement
quelques passages de M. l'Abbé de Condillac, qui me paroissent peindre
avec beaucoup de vérité l'état où étoit la Chimie dans des temps
très-rapprochés du nôtre[1]. Ces passages qui n'ont point été faits
exprès, n'en acquerront que plus de force, si l'application en paroît
juste.
«Au lieu d'observer les choses que nous voulions connoître, nous
avons voulu les imaginer. De supposition fausse en supposition
fausse, nous nous sommes égarés parmi une multitude d'erreurs; &
ces erreurs étant devenues des préjugés, nous les avons prises par
cette raison pour des principes: nous nous sommes donc égarés de plus
en plus. Alors nous n'avons su raisonner que d'après les mauvaises
habitudes que nous avions contractées. L'art d'abuser des mots sans
les bien entendre a été pour nous l'art de raisonner........ Quand
les choses sont parvenues à ce point, quand les erreurs se sont
ainsi accumulées, il n'y a qu'un moyen de remettre l'ordre dans la
faculté de penser; c'est d'oublier tout ce que nous avons appris, de
reprendre nos idées à leur origine, d'en suivre la génération, & de
refaire, comme dit Bacon, l'entendement humain.
»Ce moyen est d'autant plus difficile, qu'on se croit plus instruit.
Aussi des Ouvrages où les sciences seroient traitées avec une grande
netteté, une grande précision, un grand ordre, ne seroient-ils
pas à la portée de tout le monde. Ceux qui n'auroient rien étudié
les entendroient mieux que ceux qui ont fait de grandes études, &
sur-tout que ceux qui ont écrit beaucoup sur les sciences».