L’emperadour veguèt, un journ, la càro rudo,
Cramàdo pel soulelh, enchiprouso è bourrudo,
D’un capitani de grenadièrs a chabal:
Inutile d’insister, et de quereller plus avant. Les savants ont déjà
répondu, comme on peut constater par la note ci-dessous[52].
[52] _Annales du Midi_, XXIIe année.
Ce qui nous intéresse dans ce recueil de vers, dont ce n’est point ici
le lieu de louer la facture énergique, la haute et noble
inspiration,--c’est la tentative philologique à laquelle il sert de
passeport. L’auteur et M. l’abbé R. Four, dont nous avons annoncé deux
opuscules grammaticaux (_Annales_ XV, 445, et XVII, 450), mettant en
commun leurs lumières, ont tenté de constituer, pour le dialecte
d’Aurillac, une graphie rationnelle, fondée sur l’étymologie, mais qui
pourtant tient compte «des grandes lois phonétiques qui ont présidé à
la formation de la langue d’Oc moderne» et qui prétend «allier au
respect des formes étymologiques une ample reconnaissance des
mutations accomplies» (p. 15). En voici les principes essentiels: le V
étymologique est substitué au B; l’A tonique, quand il subsiste, est
noté à; l’A fermé, devant nasale, devenu O, est noté a; l’O ouvert,
dipthongué en ouo, est noté ó; l’o ouvert non diphtongué est noté o.
Le but de cette réforme est évidemment de rendre le texte plus facile
et plus agréable à lire, en dissimulant, sous une graphie
conventionnelle, ses caractères spécifiques, et par là d’en favoriser
la diffusion. Nous éprouvons quelque embarras à contester qu’elle soit
utile; les auteurs ayant escompté d’avance l’approbation des gens
«sérieux» et «sans préjugés». Il nous semble que toute personne un peu
familière avec un dialecte d’Oc ferait aisément la transposition du
texte aurillacois en ce dialecte, et que quelques-uns préféreraient
même goûter ces beaux vers en leur saveur originelle. Ce que nous
devons dire aussi, en honnêtes philologues que nous sommes, c’est que
le principe énoncé plus haut est quelque peu nuageux et que
l’application n’en va pas sans difficultés. Dans la recherche de
l’étymologie, à quelle époque doit-on remonter? Au XVIIIe siècle, au
XIIe, ou plus haut encore? Faut-il écrire des «bardes avernats», au
grand siècle, comme le Dauphin d’Auvergne ou comme... Cicéron? En
fait, certaines graphies nous reportent au delà du XVe siècle; tels
des imparfaits comme perdia, des infinitifs comme aimar, Bastir, des
substantifs comme drandous, flours. D’autres sont toutes modernes:
tels les imparfaits de la première conjugaison en abo, et tous les
mots terminés en A atone (noté O). D’autres sont hybrides, comme
abiaun, compromis entre les deux formes, usuelles au moyen âge, avion
et aveu. Il est tôt fait de dire que l’on tient compte des «mutations
accomplies». Mais dans quel dialecte les considère-t-on? Et si l’on
prétend reproduire celles qui ont la plus grande extension
géographique, pourquoi noter des particularités locales, comme dans
Mau (pour mal), Camia (pour Camiso), Guel (pour El)?
Et puis on se demande si tout ce grand effort était bien utile. La
poésie de Vermenouze est assez belle pour s’imposer, pour faire son
chemin sans avoir recours à tous ces artifices. Quand on a des ailes à
quoi servent les béquilles?
A. JEANROY et L. RICOME.
Nous nous contenterons de faire remarquer le gigantesque enfantillage de
cette refonte d’une pièce célèbre dans nos régions, où Vermenouze avait
toujours récité:
_L’Omperur, remarquèt, un jiour, lo caro rudo._
Pour changer _Omperur_ en _emperadour_[53], il a fallu remanier tout
l’alexandrin--et, ainsi, au long de la pièce. C’était déjà admirable
qu’un vrai poète surgissant dans le parler natal en eût marqué la mâle
et simple beauté montagnarde en regard du pâle et guindé français des
citadins, sans vouloir soumettre le pâtre et le fermier à l’étude de ces
phonétiques et graphies abracadabrantes. Si le patois qu’ils savent de
naissance et de tradition, doit nécessiter la connaissance du Latin,
chaque paysan devra concourir pour le doctorat et l’agrégation, avant
d’entreprendre la lecture de Vermenouze.
[53] Dans la _Revue d’Auvergne_ de sept. 1910, M. B. Petiat écrit, en
toute compétence: «Sur cette voie, on peut aller loin. C’est ainsi
que l’éditeur du dernier ouvrage de Vermenouze a trouvé le moyen de
défigurer le texte de son auteur avec son système barbare de
notations étymologiques qui le conduit à écrire à côté de
_L’OMPERUR_, la forme _EMPERADOUR_ (pourquoi pas _imperatorum_?),
_gente_ à côté de _gionte_; _aquelses_ à côté de _aquetchis_; dins
les _valats_, à côté de _bolats_.
Et ce double texte étymologique et phonétique, résultat d’études
philologiques et de recherches consciencieuses, M. Four le justifie
ainsi: «Pour faciliter aux philologues l’étude de notre dialecte et
donner satisfaction à ceux de nos compatriotes qui sont habitués à
lire leur langue à la française (?) nous réservons au bas des pages
de ce volume une place à un texte purement phonétique. Cela nous
permettra, du reste, de laisser se manifester _certaines formes
patoises que nous avons cru devoir éliminer du texte littéraire et
orthographié_... Ce ne sera pas un des moindres titres de gloire de
Vermenouze que d’avoir montré le bon chemin aux félibres auvergnats,
désireux de ne pas être de simples et vulgaires patoisants».
Voilà bien la tendance et le danger: «Éliminer (de l’Auvergnat)
certaines formes patoises»; on aura du patois épuré, corrigé, de
l’Auvergnat orthodoxe qui ne sera admis qu’après avoir montré patte
blanche. Ceux qui voudront étudier dans Vermenouze le mécanisme si
savant et si riche de la phonétique et des formes des patois du
Cantal sont dûment avertis!
Mais là ne s’arrête pas la fantaisie de l’abbé Four. Il a entendu aussi
épurer Vermenouze. Sous quelle sotte férule était tombé notre brave
Capiscol! Tout le caractère du _Vieux de la Vieille_ éclatait dans sa
réponse «à la Cambronne» à l’Empereur, alors que, perdant le fil du
discours longuement préparé, il s’écriait:
--Ce que j’ai? Eh bien, tenez, «ça m’emm...» de n’être toujours que
capitaine.
_E... m’emmerde, tonès, de dèstre copitoni!..._
L’ingénieux et pusillanime abbé Four, au-dessous du texte même de
Vermenouze, donne cette version:
_mès nos prous temps qu’ai très galouns: n’en vôle quatre_,
soit en vers français:
_Mais j’ai seulement trois galons, j’en voudrais quatre;_
Car ce n’est pas tout, l’Abbé R. Four a traduit le texte remanié,--en
vers libres. Le patois brut et savoureux du poète, filtré en version
«littéraire» et passé en ternes _alexandrins_ étiques,--ou ce qu’il en
reste,--d’une fadeur qui va jusqu’à l’écœurement; pas une page où _l’on
ait à redresser_ l’insuffisance de la traduction,--avec la suffisance du
traducteur.
* * * * *
Revenons à Vermenouze, dont la fraternelle mémoire m’a aidé à traverser
cette nuit d’angoisse, avec le réconfort de son espoir indéfectible dans
la victoire finale.
Car si le vibrant poète d’oc peut devenir obscur aux lecteurs les mieux
intentionnés derrière les ajoutages ou les retailles saugrenues de ses
éditeurs _in extremis_, il nous reste sa pensée entière dans les sonnets
d’_En plein vent_, où, après _le Salut au Christ_ avant de célébrer la
petite patrie dans son intimité profonde, il marquait en 1900, sa
confiance que la France ne saurait être vaincue, avec le réduit
inexpugnable de ses montagnes!