L’Empereur remarqua, un jour, la face dure,
Brûlée par le soleil, hargneuse, renfrognée,
D’un capitaine de grenadiers à cheval:
Tout balafré, le nez tourné de bas en haut
Par quelque fer de lance ou la lame d’un sabre,
Et les poignets carrés, tels ceux d’un forgeron,
Cet homme n’était pas gracieux plus qu’il ne faut:
--«Qu’as-tu? fit l’Empereur, que diable te faut-il?
«Ta figure me plaît; elle est mâle et guerrière;
«Mais où prends-tu cet air si maussade et si rogue?»
L’autre qui tenait prêt un fort joli discours,
Ne trouvait plus les mots; il faillit rester court.
Il réfléchit, cracha, se gratta bien la tête,
Et, les doigts dans les poils de sa moustache rude:
--Sire, dit-il, je suis un mauvais avocat;
Quand je parle le sang me monte à la cervelle;
Et, tenez, excusez un vieux qui sait se battre,
Mais j’ai seulement trois galons, j’en voudrais quatre.
Tout le récit est de cette verve gauloise et rapide:
D’où donc es-tu? reprit tout à coup le César.
--D’Auvergne, d’Aurillac.--Et tu t’appelles?--Magne;
Je n’ai jamais manqué une seule campagne.
Le grand tueur, dans son gilet plongea la main
Et murmura: Allons! nous verrons ça demain.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le lendemain, ce fut un jour de grande lutte.
Napoléon, toujours avec sa redingote,
--La grise,--sa lunette et son petit chapeau,
Bien droit sur son cheval, en culotte de peau,
Observait, entouré d’officiers d’ordonnance,
Un combat rude entre la Prusse et notre France.
Tout à coup, sur la plaine, à travers la mêlée,
Dans un nuage de poussière et de fumée,
Il vit un escadron des nôtres qui chargeait.
Jamais il n’avait vu charge si bien menée:
C’étaient des grenadiers à grands bonnets à poil.
Cent mille coups de foudre eussent fait moins de bruit.
A leur tête, sanglant, la manche retroussée,
Un officier marchait, brandissant son épée
Et criant comme un fou: En avant! en avant!
Napoléon qui l’entendait, voyait aussi
Son œil de feu qui pétillait dans ses sourcils
Et sa bouche fendue presque jusqu’aux oreilles
Qui sans cesse hurlait: En avant!--Nom d’un chien!
Fit alors l’Empereur, quel est ce fier-à-bras?
Un de ses officiers, maréchal de l’Empire,
S’approchant aussitôt, lui donna la réponse:
C’est Magne, lui dit-il.--C’est l’Auvergnat d’hier?
Répliqua l’Autre, eh! je lui dois un grand merci!
La plus saine inspiration jaillissait de cette veine de terroir, et
c’est cela que de tristes pédants s’ingéniaient à tarir en Vermenouze.
Des cuistres tant clercs que laïcs, sous l’apparence de quelque culture
supérieure et le bénéfice de quelques vains diplômes, entreprenaient
d’affiner le patoisant, dont la personnalité était toute d’instinct et
de nature, non de savoir accumulé ni de grâces acquises. Avec une rare
modestie, malgré toute son opiniâtreté, Vermenouze inclinait aux
conseils, d’autant plus qu’ils étaient désintéressés et provenaient
d’admirateurs sincères; mais de ces admirateurs dont l’approbation ne va
pas sans quelque arrière-pensée de supériorité.
A la pratique de Mistral et des grands Félibres, le Capiscol avait pris
le désir d’épurer et de fortifier son parler, d’en régler et unifier
l’orthographe laissée à la transcription de chacun.
Du coup, on transformait le barde cantalien en grammairien, philologue
et scoliaste; ce à quoi il était tout à fait le moins préparé. Aussi
n’a-t-on pas vu, sans stupéfaction, l’aménagement de _Jous la
Cluchado_[51] avec un texte _étymologique_, un texte _phonétique_, et la
Traduction Française!
[51] _Jous la Cluchado_ (Sous le chaume), Aurillac, Imprimerie
moderne, 1909, par Arsène Vermenouze, préface de Louis Farges; R.
Four traduxit.
Ainsi, l’abbé R. Four présente la réforme:
«Comme une langue livrée à l’anarchie ne sera jamais une langue
littéraire, nous estimons, avec notre cher poète Vermenouze, qu’il est
temps de réagir... Mettant nos lumières en commun, nous nous sommes
efforcés d’établir un système orthographique qui, nous l’espérons,
finira par s’imposer de lui-même, car il est le résultat d’études
philologiques et de recherches consciencieuses... A notre avis le
latin est la seule base solide sur laquelle on puisse s’appuyer, dans
le travail de restauration d’une langue romane. En conséquence, nous
avons, pour ainsi dire, calqué la plupart de nos vocables
languedociens sur leurs correspondants latins».
On aperçoit tout l’arbitraire de ces conventions individuelles. Le
résultat est pénible, et terriblement déconcertant. Vermenouze parlait
le dialecte d’Aurillac et des environs. On l’a transformé en un
vocabulaire qui n’est plus de nulle part, en une combinaison
artificielle qui sent l’huile, et dont Vermenouze eût été incapable
d’user, de jet par la parole et de plume courante par l’écriture!
Quel volume! Cinq cents pages massives pour une trentaine de poèmes. En
voici l’ordonnance; par exemple pour le _Vieux de la vieille_, dont nous
avons cité un fragment: page 112, le texte _littéraire_; en regard, page
113, sa traduction; et en bas, comme en note, prenant le dernier tiers
des deux pages, le texte ancien, celui qui était monté du cœur, s’était
élancé des lèvres du poète. Il avait transcrit, car il composait ses
chants avant de les fixer sur le papier: