Le tombeau de Mistral.--Le _Pavillon de la Reine-Jeanne_.--L’épitaphe
anonyme.--C’était un roi de Provence...
J’ai liquidé l’enclos de Maussac, où j’étais installé depuis 1899 pour
mon fils à qui je voulais faire des muscles montagnards, une âme
auvergnate, où je revenais avec tant de joie de mes courses brûlantes en
Extrême-Orient. Des raisons matérielles me rappelaient à Paris. Le gamin
n’avait pas trop à se plaindre, puisque son adolescence allait s’écouler
parmi les arbres séculaires de Malmaison. J’imagine que des récifs
bretons aux volcans d’Auvergne et aux ombrages napoléoniens, le décor où
sa vie fut située jusqu’à la dix-huitième année n’aura pas manqué de
grandeur, de variété ni d’agrément; mais il faut être avancé dans la
vie, pour goûter les souvenirs d’enfance! Je ne quittai pas Arpajon sans
mélancolie, mais je fus consolé,--quant à l’enclos--à mon premier
retour, presque tout de suite. Une grandiose allée d’arbres, qui
faisaient voûte, du bourg vers la gare, avaient été abattus. Une scierie
bruyante et encombrante fonctionnait, de l’autre côté du chemin. Le
nouveau cimetière s’établissait, découpant, là-bas, les prés, de ses
murs lugubres. C’en était fini des beaux jours de Maussac,--dont nous
n’aurons pas eu, du moins, à supporter l’enlaidissement et la déchéance.
* * * * *
Dorénavant, deux ou trois fois l’an, je gagnai la Provence par
l’Auvergne, Maillane par Vielle et Aurillac, le lent et pittoresque
trajet par la montagne.
--Vous verrez Mistral, me disait Vermenouze.
--Vous avez vu Vermenouze, interrogeait Mistral. Quelles nouvelles?
Hélas, de plus en plus mauvaises; les médecins expédiaient le malade,
tantôt à Amélie-les-Bains, tantôt à Hyères; il n’en revenait pas
amélioré.
De Maillane, quel splendide espoir, par contre, je rapportais!
Vieillesse est un substantif qui ne pouvait s’employer pour le père de
_Mireille_. Tel je le quittais, au printemps, tel je le retrouvais en
automne. Jamais, il ne parlait de sa santé. Les déjeuners avec Mistral
sont peut-être les seuls où je n’aie jamais entendu parler régime! Par
exemple, jamais je ne l’ai vu plus allègre et droit, que l’après
déjeuner où il nous conduisit au cimetière admirer son tombeau.
Vraiment, il faisait un temps à parler de la mort: l’orage s’abattait en
trombes apocalyptiques sur les vendanges inachevées; le désastre
s’acharnait sur la vigne...
Ce fut le début de la conversation, à Maillane, dans la blanche salle à
manger que Paul Arène comparait à l’intérieur d’un phare. Mais ici, la
lampe ne s’éteint jamais, il y brûle, sans cesse, la flamme géniale du
poète.
Mistral nous faisait goûter son raisin. Il avait donc des vignes? Non,
plus de vignobles, un petit clos pour son dessert, et sa bouteille
personnelle. Après avoir planté, comme tout le monde, il y a une dizaine
d’années, escomptant la facilité du bénéfice, il avait bientôt arraché
ses vignes, reculant devant la dépense du matériel, de la _vaisselle
vinaire_!
* * * * *
A ce moment, la servante parle à l’oreille du maître, qui sort, rentre
peu après, pose sur la nappe des papiers, une facture dont il nous
montre le timbre frais acquitté:
--Je viens de verser quinze cents francs à mon entrepreneur... Vous ne
vous douteriez pas pour quel travail?... Eh bien! j’ai fait faire mon
tombeau...
(En Annam, en Chine, souvent mes hôtes m’avaient montré leurs monuments
funéraires, construits d’avance, qui font partie, pour ainsi dire, d’un
mobilier usuel tant soit peu confortable... En France, c’est plus
rare...)
Les yeux de Mme Mistral s’embrument; l’admirable et tendre épouse
s’attriste du tour que prend la causerie, mais cela ne saurait durer...
Comme le vent chasse les noirs nuages, d’une voix joyeuse, d’un geste
dominateur, le Maître refoule si loin les pensers lugubres!
Jamais Mistral ne m’était apparu aussi en verve, d’une telle fougue
juvénile, si robuste et si droit dans sa fière stature: il semble bien
commander au Temps! Aussi, Mme Mistral s’est rassérénée et conte à son
tour des traits de la race, ce mot d’une jeune fille toujours gaie, qui
disait:
--Chez nous, c’est de famille, on meurt en riant!
C’est dans une journée aux Baux, parmi les ruines merveilleuses, devant
le Pavillon de la Reine-Jeanne, que l’idée de son tombeau a traversé
l’esprit du promeneur...
Mais comment rendre cette parole qui a des ailes, ce geste qui fait de
la lumière! La tempête peut s’amonceler au dehors: nous sommes dans le
phare où brille la radieuse clarté. Quel discours exquis sur la gloire,
sur la gloire éphémère, sur la postérité chanceuse... Nous citons
Homère, Virgile... Mais l’auteur du Poème du Rhône est sceptique:
--Qui lirait l’_Odyssée_ et l’_Énéide_, si ce n’était aux programmes
scolaires?
Il n’inscrira donc pas même son nom sur la pierre funèbre, mais cette
épitaphe seulement, qu’il me confie:
Non nobis, domine, non nobis
Sed nomini tuo
Et Provinciæ nostræ
Da Gloriam...
Ce n’est pas pour lui, mais pour Dieu, et à la gloire de la Provence,
que s’élèvera le monument...
--Oui, je sais bien comment cela se passera... Tenez! je viens de
l’expliquer en vers... Je vais vous les lire...