A LA PRIÈRE DU SOIR

«Vers le clocher, la sonnerie se meurt peu à peu;--dans l’air, il n’en

reste qu’à peine un frémissement.--Notre église disparaît dans l’ombre

du soir,--mais on y allume, c’est l’heure de la prière.

J’y entre juste au moment où une petite troupe de jeunes

filles,--ruban bleu sur la poitrine, chante au milieu du chœur;--comme

moi, vous aussi, vous auriez cru certainement--entendre des oiseaux,

l’été, perchés sous les ramilles.

Les cierges font un amas de gouttes autour de la mèche;--le vicaire,

en surplis blanc, monte en chaire, retire sa petite calotte noire et

dit la prière--pendant que fume là-bas un encensoir.

Que voulez-vous? Moi qui suis une espèce de parpaillot,--(je ne suis

que comme je suis et cependant pas mauvais homme)--de sentir cette

odeur, d’entendre ces chants et tout le reste--cela me fit quelque

chose... et moi aussi, je priai un peu».

Enfin, une des caractéristiques du talent de M. R. Michalias, c’est le

mouvement, la justesse du dialogue quelque peu féroce, toutefois, et

excessif comme dans _Funérailles_--quoique ces propos l’auteur les ait

probablement entendus! Mais cela détonne, parmi la verve bienveillante

et attendrie dont le poète raconte, à l’habitude, les gens et les choses

du Livradois.

* * * * *

Comme on l’a vu, ces _chants_ en patois d’Ambert devaient solliciter des

romanisants. M. Michalias s’est pris lui-même à vouloir démonter le

mécanisme de l’instrument dont il s’était, d’abord, ingénument servi. Il

a élaboré un _Essai de grammaire auvergnate_, qui n’est pas un modèle de

méthode scientifique. On ne s’improvise pas philologue, et les

spécialistes lui reprochent d’errer sur la phonétique et la morphologie.

Quand même, la recherche est louable, et le résultat précis. Ainsi en

juge, avec autorité, M. B. Petiot:

«Des exemples nombreux, non composés artificiellement à l’appui d’une

règle, et, partant, toujours suspects, mais formés de phrases

familières réellement entendues, nous donnent, mieux que toutes les

explications et toutes les théories, l’impression d’une langue parlée

et bien vivante, et nous en font pénétrer le génie. C’est ici que

l’auteur, bien servi par sa connaissance des moindres nuances du

patois, retrouve sa supériorité. J’ai dit plus haut que la syntaxe,

resserrée en un chapitre de quatre pages, était insuffisante, et c’est

vrai. Mais ce n’est pas dans ce chapitre seulement, qui lui est

spécialement consacré, qu’on trouve la syntaxe; elle est répandue dans

tout le livre; et, à condition de la dégager des exemples on aura une

connaissance assez complète de la langue. On ne saurait donc trop

féliciter M. Michalias d’avoir ainsi multiplié les exemples; ils

corrigent et complètent heureusement ce qu’il peut y avoir par

ailleurs de défectueux dans son livre. L’insuffisance théorique est

compensée par la connaissance pratique. Un souhait pour finir: M.

Michalias rendrait un grand service aux études de patois en composant

un vocabulaire des parlers de sa région. Le grand dictionnaire de

Mistral ne rend pas inutiles les lexiques spéciaux. Si, dans chaque

pays, on relevait les mots ou les sens qui ne se trouvent pas dans _le

Trésor du Félibrige_, on aurait ce qu’il y a de plus caractéristique

dans un parler. Et, pour la région d’Ambert, nul, plus que M.

Michalias, n’est qualifié pour entreprendre ce lexique spécial»[48].

[48] _Revue d’Auvergne_, septembre 1910.

M. Michalias l’a entrepris, et il en viendra à bout,--comme de

tentatives autrement ardues. N’est-ce pas à lui que les Ambertois

doivent l’initiative de ce reluisant établissement de bains-douches

populaires, tout modern-style, aux gaies faïences de couleur, d’un

aménagement irréprochable, d’une propreté éclatante,--où, pour quatre ou

cinq sous, l’eau est distribuée à profusion à tout venant? La fondation,

émanant d’une Caisse d’épargne prospère, était destinée au public le

plus modeste, à l’employé, au paysan. Ils n’y sont guère venus. Par

contre, la population aisée y fréquente en foule. Sans doute, peu à peu,

l’exemple des citadins et des bourgeois entraînera le campagnard et

l’ouvrier. Ainsi le philanthrope et l’homme de progrès seront

récompensés de leur effort. Même chose pourrait advenir pour le poète

patoisant, en sens inverse: de retarder la fin du parler ambertois.

De voir «les Messieurs» faire tant de cas du vieux langage naguère

dédaigné et reculant de la ville au village et du village au hameau

arriéré, le paysan ne rougira plus de l’employer au lieu du français de

hasard ramassé à la foire et au cabaret. De le lire imprimé, il

l’estimera à une autre valeur, comme le seau ou la lampe de cuivre jetés

au rebut et qu’il voit acheter par les amateurs, comme le flambeau

d’étain, la croix d’or émaillée échangés pour quelque affreux objet «à

la mode»--et devenus introuvables.

M. Michalias a prouvé que l’on peut être, à la fois, épris du passé et

féru d’hydrothérapie, sans qu’il en résultât d’autre catastrophe que de

la renommée et du bien-être supplémentaire pour le cher pays natal...

Au cœur de l'Auvergne · 第 59 / 77 题