SCÈNE II

En France.--Devant Rouen.

_Entrent_ LA PUCELLE DÉGUISÉE ET DES SOLDATS _vêtus en paysans, portant

des sacs sur le dos_.

LA PUCELLE.--Voici les portes de la ville, les portes de Rouen, dont il

faut que notre adresse nous ouvre l'entrée. Soyez sur vos gardes, faites

bien attention à vos paroles; parlez comme des paysans de la campagne,

qui viennent au marché vendre leur blé. Si nous parvenons à entrer,

comme j'en ai l'espérance, et que nous ne trouvions qu'une garde faible

et négligente, d'un signal j'avertirai nos amis, afin que le dauphin

Charles vienne attaquer les Anglais.

UN SOLDAT.--Les sacs que nous portons préparent le sac de la ville, et

nous serons bientôt maîtres et seigneurs de Rouen. Allons, frappons aux

portes.

(Ils frappent.)

LA SENTINELLE.--Qui va là?

LA PUCELLE.--Paysans, pauvres gens de France; de pauvres fermiers qui

viennent vendre leur blé.

LA SENTINELLE.--Entrez, entrez; la cloche du marché a déjà sonné.

(Elle ouvre les portes.)

LA PUCELLE.--C'est maintenant, ô Rouen, que je renverserai tes remparts

jusque dans leurs fondements!

(Ils entrent dans la ville.)

(Entrent Charles, le Bâtard d'Orléans, Alençon et des troupes.)

CHARLES.--Que saint Denis favorise cet heureux stratagème! et nous

dormirons encore une fois en sûreté dans Rouen.

LE BATARD.--Voici par où sont entrées la Pucelle et sa troupe. A présent

qu'elle est dans la ville, comment nous indiquera-t-elle le passage le

plus facile et le plus sûr?

ALENÇON.--En plaçant, à cette tour, une torche allumée: à l'endroit où

nous la verrons paraître, ce signal nous annoncera qu'il n'est point de

passage plus facile que celui par où la Pucelle s'est introduite.

(La Pucelle paraît sur le haut d'une tour, tenant une torche allumée.)

LA PUCELLE.--Regardez; voici l'heureux flambeau d'union qui va réunir

Rouen à ses compatriotes: mais il brille d'un éclat fatal aux gens de

Talbot.

LE BATARD.--Voyez, noble Charles, le phare de notre amie. La torche

enflammée est plantée là-bas sur cette petite tour.

CHARLES.--Qu'elle brille comme une comète vengeresse et présage la ruine

de nos ennemis!

ALENÇON.--Ne perdons pas de temps; les délais finissent mal: entrons à

l'instant, en criant: _Vive le dauphin!_ et égorgeons les sentinelles.

(Ils entrent.)

(Alarme. Arrive Talbot suivi de quelques Anglais.)

TALBOT.--France, tes larmes expieront cette trahison, si Talbot survit à

cette perfidie. C'est la Pucelle, cette sorcière, cette infernale

magicienne, qui a ourdi cette trame diabolique et nous a surpris; à

grand'peine avons-nous échappé au malheur de servir d'ornement à

l'orgueil de la France.

(Une alarme. Sortie, escarmouche. Entrent Bedford, transporté mourant

sur un siége hors de la ville, Talbot, le duc de Bourgogne et les

troupes anglaises. La Pucelle, Charles, le Bâtard, Alençon et autres

paraissent sur les remparts.)

LA PUCELLE.--Salut, mes braves: avez-vous besoin de blé pour faire du

pain? Je crois que le duc de Bourgogne jeûnera quelque temps avant d'en

racheter une seconde fois à pareil prix: il était plein d'ivraie. En

aimez-vous le goût?

LE DUC DE BOURGOGNE.--Raille, raille, vil démon, courtisane effrontée.

Je me flatte qu'avant peu nous t'étoufferons avec ton blé, et que nous

te ferons maudire la moisson que tu viens de faire.

CHARLES.--Votre Altesse pourrait bien mourir de faim avant ce moment-là.

BEDFORD.--Oh! que des actions et non des paroles nous vengent de cette

trahison!

LA PUCELLE.--Hé! que ferez-vous, pauvre vieillard à la barbe grise?

Prétendez-vous rompre une lance et porter un coup mortel, assis et

défaillant sur votre chaise?

TALBOT.--Odieux démon de France, sorcière dévouée à l'opprobre, qui te

fais suivre sans pudeur de tes lascifs galants, te convient-il

d'insulter son honorable vieillesse et de braver lâchement un homme à

demi mort? Ma belle, je veux faire assaut avec toi, ou que Talbot

périsse dans l'ignominie.

LA PUCELLE.--Vous êtes bien vif, seigneur.--Mais nous, restons en paix;

si Talbot commence à tonner, la pluie suivra bientôt. (_Talbot et les

autres Anglais délibèrent ensemble._) Que Dieu préside à votre

parlement! Qui de vous sera l'orateur?

TALBOT.--Oseras-tu sortir et venir nous joindre en plaine?

LA PUCELLE.--En vérité, Votre Seigneurie nous prend donc pour des

insensés, en nous proposant de remettre en question si ce qui nous

appartient est à nous?

TALBOT.--Ce n'est point à cette moqueuse Hécate que je parle; c'est à

toi, Alençon, et aux autres chevaliers. Voulez-vous venir et combattre

en soldats?

ALENÇON.--Non, seigneur.

TALBOT.--Au diable avec ton seigneur!--Vils muletiers de France! Ils se

tiennent sur les murailles comme d'ignobles paysans, et n'osent prendre

les armes en gentilshommes.

LA PUCELLE, _à Alençon et autres seigneurs_.--Capitaines, quittons ces

remparts: le regard de Talbot ne nous annonce rien de bon. Que Dieu soit

avec vous, milord! Nous étions venus simplement pour vous dire que nous

étions ici.

(La Pucelle et les Français descendent des remparts.)

TALBOT.--Et nous y serons aussi avant peu, ou que l'ignominie devienne

la gloire de Talbot. Jure, duc de Bourgogne, par l'honneur de ta maison

offensée des outrages publics que te fait souffrir la France; jure de

reprendre la ville ou de périr: et moi, aussi sûr que Henri d'Angleterre

respire, que son père est entré ici en conquérant, et que le grand coeur

de Richard Coeur de Lion est enseveli dans cette ville que la trahison

vient de nous enlever, je jure de la reprendre ou de mourir.

LE DUC DE BOURGOGNE.--J'associe mon voeu au tien.

TALBOT.--Mais, avant de partir, prenons soin de ce héros mourant, du

vaillant duc de Bedford.--(_A Bedford._) Venez, milord; nous allons vous

placer dans un lieu plus sûr, et plus favorable pour votre état

languissant et votre grand âge.

BEDFORD.--Lord Talbot, ne me déshonore pas à ce point. Je veux rester

ici, assis devant les murs de Rouen; et partager encore vos succès ou

vos revers.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Courageux Bedford, laissez-vous persuader.

BEDFORD.--Non, je ne quitterai point ce lieu; je me souviens d'avoir lu

que jadis l'intrépide Pendragon, mourant, se fit porter dans sa litière

au champ de bataille, et vainquit ses ennemis. Il me semble que d'ici je

ranimerai encore les coeurs de nos soldats: je les ai toujours trouvés

tels que j'étais moi-même.

TALBOT.--O courage invincible dans un corps mourant! Eh bien, soit: que

le Ciel garde en sûreté le vieux Bedford! et nous, maintenant, brave duc

de Bourgogne, nous n'avons plus qu'à rassembler les troupes qui sont

sous notre main, et à fondre sur notre insolent ennemi.

(Ils sortent.)

(Alarme. Sorties, escarmouche. Entrent sir Jean Fastolffe et un

capitaine.)

LE CAPITAINE.--Où va sir Jean Fastolffe, à pas si précipités?

FASTOLFFE.--Où je vais? me sauver en fuyant[14]. Nous avons bien l'air

d'être mis en déroute une seconde fois.

[Note 14: Sir Jean Fastolffe, capitaine anglais, se conduisit en

effet lâchement dans les guerres de France, et fut tué en 1429, à la

bataille de Patay. Il y a lieu de croire que c'est la lâcheté, devenue

proverbiale, de sir Jean Fastolffe qui a donné à Shakspeare l'idée

d'appeler Falstaff le compagnon des débauches du prince Henri, lorsqu'il

renonça à mettre ce rôle sous le nom de sir John Oldcastle.]

LE CAPITAINE.--Quoi, vous fuyez? Vous abandonneriez lord Talbot?

FASTOLFFE.--Tous les Talbot de l'univers, pour sauver ma vie.

(Il sort.)

LE CAPITAINE.--Lâche chevalier, que le malheur te suive!

(Il sort.)

(Retraite, escarmouches. Entrent, au sortir de la ville, la Pucelle,

Charles, Alençon et autres qui fuient.)

BEDFORD.--A présent, mon âme, pars en paix, quand il plaira au Ciel!

j'ai vu la déroute de nos ennemis. Qu'est-ce que la force et la

confiance de l'homme insensé? Ceux qui tout à l'heure nous insultaient

de leurs railleries sont trop heureux en ce moment de sauver leur vie

par la fuite.

(Il expire et on l'emporte.)

(Alarme. Entrent Talbot, le duc de Bourgogne et autres.)

TALBOT.--Perdue et reprise en un jour! C'est un double honneur, duc de

Bourgogne! Mais que le Ciel ait toute la gloire de cette victoire.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Brave Talbot, le duc de Bourgogne t'ouvre un

sanctuaire dans son coeur, et y grave tes nobles exploits en monument de

ta valeur.

TALBOT.--Duc, je te rends grâces.--Mais où est la Pucelle maintenant? Je

pense que son démon familier est endormi. Où sont maintenant les

bravades du Bâtard, et les railleries de Charles? Quoi, tous évanouis!

Rouen est dans le deuil, et gémit d'avoir perdu de si braves hôtes!--A

présent mettons quelque ordre dans la ville, en y plaçant des officiers

expérimentés, et allons ensuite à Paris, rejoindre le roi: car le jeune

Henri y est avec sa cour.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Tout ce que veut le lord Talbot plaît au duc de

Bourgogne.

TALBOT.--Mais, avant de partir, n'oublions pas le noble duc de Bedford,

qui vient de mourir: assistons à ses obsèques dans la ville. Jamais plus

brave guerrier ne tint sa lance en arrêt; jamais caractère plus aimable

ne gouverna une cour. Mais les rois et les plus fiers potentats doivent

mourir. C'est le terme des misères humaines.

(Ils sortent.)

Henri VI (1/3) · 第 26 / 47 题