Abbaye de Westminster.
_Marche funèbre. Le corps du roi Henri V, découvert, exposé
solennellement, entouré des_ DUCS DE BEDFORD, DE GLOCESTER ET D'EXETER,
DU COMTE DE WARWICK, DE L'ÉVÊQUE DE WINCHESTER, DE HÉRAUTS, ETC.
BEDFORD.--Que les cieux soient tendus de noir! que le jour cède à la
nuit! comètes, qui amenez les révolutions dans les siècles et les États,
secouez dans le firmament vos tresses de cristal, et châtiez-en les
étoiles rebelles qui ont conspiré la mort de Henri, de Henri V, trop
illustre pour qu'il vécût longtemps! Jamais l'Angleterre n'a perdu un si
grand roi.
GLOCESTER.--Avant lui, l'Angleterre n'avait jamais eu de roi. Il avait
de la vertu et méritait de commander. Son épée, quand il la brandissait,
éblouissait les yeux de ses éclairs. Ses bras s'ouvraient plus largement
que les ailes du dragon: ses yeux, quand ils étincelaient du feu de la
colère, étourdissaient, repoussaient plus sûrement ses ennemis que le
soleil du midi lançant ses brûlants rayons sur leurs visages. Que
dirais-je? Ses exploits sont au-dessus des récits. Jamais il n'a levé
son bras qu'il n'ait conquis.
EXETER.--Nous portons le deuil avec du noir; pourquoi ne le portons-nous
pas avec du sang? Henri est mort et ne revivra jamais. Nous entourons un
cercueil de bois, et nous honorons de notre glorieuse présence la
honteuse victoire de la mort, comme des captifs enchaînés à un char de
triomphe. Qui accuserons-nous? maudirons-nous les astres du malheur qui
ont ainsi conspiré la ruine de notre gloire? ou faut-il croire que les
rusés enchanteurs et magiciens français épouvantés auront, par des vers
magiques, amené sa perte?
WINCHESTER.--C'était un roi chéri du Roi des rois. Le terrible jour du
jugement ne sera pas si terrible pour les Français que l'était sa vue.
Il a livré les batailles du Dieu des armées: ce sont les prières de
l'Église qui assuraient ses succès.
GLOCESTER.--L'Église? Où est-elle? Si les ministres de l'Église
n'avaient pas prié, le fil de ses jours ne se serait pas usé si vite.
Vous n'aimez qu'un prince efféminé, que vous puissiez gouverner comme un
jeune écolier.
WINCHESTER.--Glocester, quoi que nous aimions, tu es protecteur de
l'Angleterre, et tu aspires à gouverner le prince et le royaume; ta
femme est hautaine: elle exerce sur toi plus d'empire que Dieu ou les
ministres de la religion n'en pourraient jamais avoir.
GLOCESTER.--Ne nomme point la religion, car tu aimes la chair: et, dans
tout le cours de l'année, tu ne vas jamais à l'église, si ce n'est pour
prier contre tes ennemis.
BEDFORD.--Cessez, cessez ces querelles, et tenez vos esprits en
paix.--Marchons vers l'autel.--Hérauts, suivez-nous.--Au lieu d'or, nous
offrirons nos armes, puisque nos armes sont inutiles à présent que Henri
n'est plus.--Postérité, attends-toi à des années malheureuses: tes
enfants suceront les larmes des yeux de leurs mères, notre île nourrira
ses fils de douleurs et de pleurs, et il ne restera que les femmes pour
pleurer les morts. O Henri V, j'invoque ton ombre! fais prospérer ce
royaume: préserve-le des troubles civils; lutte dans les cieux contre
les astres ses ennemis; et ton âme sera au firmament une constellation
bien plus glorieuse que celle de Jules César, ou la brillante....
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.--Salut à vous tous, honorables lords. Je vous apporte de
France de tristes nouvelles de pertes, de carnage et de déroute. La
Guyenne, la Champagne, Reims, Orléans, Rouen, Gisors, Paris, Poitiers,
sont absolument perdus.
BEDFORD.--Qu'oses-tu dire, homme, devant le corps de Henri? Parle bas,
ou la perte de ces grandes villes lui fera briser son cercueil, et il se
lèvera du sein de la mort.
GLOCESTER.--Paris perdu? Rouen perdu? Si Henri était rappelé à la vie,
ces nouvelles lui feraient de nouveau rendre l'âme.
EXETER.--Et comment les avons-nous perdus? Quelle trahison....
LE MESSAGER.--Aucune trahison, mais disette d'hommes et d'argent. Voici
ce que murmurent entre eux les soldats: «Que vous fomentez ici
différentes factions; et que, tandis qu'il faudrait mettre en mouvement
une armée et combattre, vous disputez ici sur le choix de vos généraux.
L'un voudrait traîner la guerre à peu de frais; l'autre voudrait voler
d'un vol rapide, et manque d'ailes. Un troisième est d'avis que, sans
aucune dépense, on peut obtenir la paix avec de belles et trompeuses
paroles.» Réveillez-vous, réveillez-vous, noblesse d'Angleterre! Que la
paresse ne ternisse pas l'honneur que vous avez récemment acquis! Les
fleurs de lis sont arrachées de vos armes, et la moitié de l'écusson
d'Angleterre est coupée.
EXETER.--Si nous manquions de larmes pour ce convoi funèbre, ces
nouvelles les appelleraient par torrents.
BEDFORD.--C'est moi qu'elles regardent: je suis régent de
France.--Donnez-moi mon armure; je vais combattre pour ressaisir la
France.--Loin de moi ces honteux vêtements de deuil! Je veux que les
Français aient, non point des yeux, mais des blessures pour pleurer
leurs malheurs un moment interrompus.
(Entre un autre messager.)
LE DEUXIÈME MESSAGER.--Milords, lisez ces lettres pleines de revers. La
France entière s'est soulevée contre les Anglais, excepté quelques
petites villes de nulle importance. Le dauphin Charles a été couronné
roi à Reims: le bâtard d'Orléans s'est joint à lui. René, duc d'Anjou,
épouse son parti: le duc d'Alençon vole se ranger à ses côtés.
EXETER.--Le dauphin couronné roi! Tous volent à lui! Oh! où fuir pour
cacher notre honte?
GLOCESTER.--Nous ne fuirons que vers nos ennemis. Bedford, si tu
temporises, j'irai, moi, faire cette guerre.
BEDFORD.--Glocester, pourquoi doutes-tu de mon ardeur? J'ai déjà levé
dans mes pensées une armée qui inonde déjà la France.
(Entre un troisième messager.)
LE TROISIÈME MESSAGER.--Mes respectables lords, pour ajouter encore aux
larmes dont vous arrosez le cercueil du roi Henri, je dois vous
instruire d'un fatal combat livré entre l'intrépide Talbot et les
Français.
WINCHESTER.--Comment? où Talbot a vaincu, n'est-ce pas?
LE TROISIÈME MESSAGER.--Oh non! où lord Talbot a été défait: je vais
vous en raconter les détails. Le 10 août dernier, ce redoutable lord, se
retirant du siége d'Orléans, ayant à peine six mille soldats, s'est vu
enveloppé et attaqué par vingt-trois mille Français; il n'a pas eu le
temps de ranger sa troupe: il manquait de pieux à placer devant ses
archers; faute de pieux, ils ont arraché des haies des bâtons pointus,
et les ont fichés en terre, à la hâte et sans ordre, pour empêcher la
cavalerie de fondre sur eux. Le combat a duré plus de trois heures; et
le vaillant Talbot, avec son épée et sa lance, a fait des miracles
au-dessus de la pensée humaine; il envoyait par centaines les ennemis
aux enfers, nul n'osait lui faire face. Ici, là, partout, il frappait
avec rage: les Français criaient que c'était le diable en armes. Tous
restaient immobiles d'étonnement et les yeux fixés sur lui. Ses soldats,
animés par son courage indomptable, ont crié tous ensemble: _Talbot!
Talbot!_ et se sont précipités au fort de la mêlée. De ce moment la
victoire était décidée si sir Jean Fastolffe n'avait joué le rôle d'un
lâche. Il était dans l'arrière-garde et placé sur les dernières lignes,
avec ordre de le suivre et de le soutenir; mais il a fui lâchement sans
avoir frappé un seul coup. De là la défaite générale et le carnage. Ils
ont été enveloppés par leurs ennemis: un lâche Wallon, pour faire sa
cour au dauphin, a frappé Talbot au dos avec sa lance; Talbot, que toute
la France, avec toutes ses forces d'élite assemblées, n'avait pas osé
une seule fois envisager en face.
BEDFORD.--Talbot est-il tué? Je me tuerai alors moi-même, pour me punir
de vivre oisif ici dans le luxe et la mollesse, tandis qu'un si brave
général, manquant de secours, est trahi et livré à ses lâches ennemis.
LE TROISIÈME MESSAGER.--Oh! non, il vit; mais il est prisonnier, et avec
lui le lord Scales et le lord Hungreford. La plupart des autres ont été
massacrés ou pris.
BEDFORD.--Il n'est point, pour le délivrer, de rançon que je ne sois
déterminé à payer. Je précipiterai le dauphin, la tête la première, en
bas de son trône, et sa couronne sera la rançon de mon ami: j'échangerai
quatre de leurs seigneurs contre un de nos lords.--Adieu, messieurs, je
cours à ma tâche. Il faut que j'aille sans délai allumer des feux de
joie en France, pour célébrer la fête de notre grand saint Georges. Je
prendrai avec moi dix mille soldats, dont les sanglants exploits
ébranleront l'Europe.
LE TROISIÈME MESSAGER.--Vous en auriez besoin, car Orléans est assiégé:
l'armée anglaise est affaiblie et impuissante. Le comte de Salisbury
sollicite des renforts, et c'est avec peine qu'il empêche ses soldats de
se mutiner; car ils sont bien peu pour contenir tant d'ennemis.
EXETER.--Lords, souvenez-vous des serments que vous avez faits à Henri,
ou d'accabler le dauphin, ou de le ramener sous le joug de l'Angleterre.
BEDFORD.--Je m'en souviens, et je prends ici congé de vous pour aller
faire mes préparatifs.
(Il sort.)
GLOCESTER.--Je vais me rendre en toute hâte à la Tour pour visiter
l'artillerie et les munitions, et ensuite proclamer roi le jeune Henri.
EXETER.--Moi, je vais à Eltham, où est le jeune roi; je suis son
gouverneur particulier, et je verrai là à prendre les meilleures mesures
pour sa sûreté.
(Il sort.)
WINCHESTER.--Chacun ici a son poste et ses fonctions; moi, je suis
laissé à l'écart, il ne reste rien pour moi. Mais je ne veux pas être
longtemps un serviteur sans place. Je me propose de tirer le roi
d'Eltham, et de m'asseoir au premier rang sur le gouvernail de l'État.
(Il sort.)