O tyger's heart wrapt in a woman's hide.]

[Note 5: _Shake-scene_ (secoue scène), pour _shake-spear_

(secoue-lance).]

Pour s'expliquer ensuite comment Shakspeare, reprenant ainsi en sous

oeuvre les deux pièces dont il a fait la seconde et la troisième partie

de _Henri VI_, n'aurait pas fait le même travail sur la première, il

suffirait de penser que cette première partie était alors en possession

du théâtre avec un succès assez grand pour que l'intérêt des acteurs n'y

demandât aucun changement. Cette supposition est appuyée par un passage

d'un pamphlet de Thomas Nashe[6] où parlant du brave Talbot: «Combien,

dit-il, se serait-il réjoui de penser «qu'après avoir reposé deux cents

ans dans la tombe, il triompherait de nouveau sur le théâtre, et que ses

os seraient embaumés de nouveau (en différentes fois) des larmes de dix

mille spectateurs au moins, qui le verraient tout fraîchement blessé

dans la personne du tragédien qui le représente!» Nashe, intime ami de

Green, n'aurait probablement pas parlé sur ce ton d'une pièce de

Shakspeare, et peut-être est-ce le succès même de cette pièce qui aura

engagé Shakspeare à rendre les deux autres dignes de le partager; mais,

dans cette supposition même, il serait difficile de ne pas croire que,

soit avant, soit plus tard, Shakspeare n'ait pas relevé, par quelques

touches, le coloris d'un ouvrage qui n'avait pu plaire à ses

contemporains que parce que Shakspeare ne s'était pas encore montré.

Ainsi, les scènes entre Talbot et son fils doivent être de lui, ou bien

il faudrait croire qu'avant lui existait, en Angleterre, un auteur

dramatique capable d'atteindre à cette touchante et noble vérité dont

bien peu, après lui, ont entrevu le secret. Rien n'est plus beau que

cette peinture des deux héros, l'un mourant, l'autre à peine né à la vie

des guerriers; le premier, rassasié de gloire, et, dans son anxiété

paternelle, occupé de sauver plutôt la vie que l'honneur de son fils;

l'autre, sévère, inflexible, et ne songeant à prouver son affection

filiale que par la mort qu'il est déterminé à chercher auprès de son

père, et par le soin qu'il aura de conserver ainsi l'honneur de sa race.

Cette situation, variée par toutes les alternatives de crainte et

d'espérance que peuvent offrir les chances d'une bataille où le père

sauve son fils, où le fils est ensuite tué loin de son père, offre

presqu'à elle seule l'intérêt d'un drame, et tout porte à croire que

Shakspeare ajouta cet ornement à une pièce que son étroite connexion

avec celles qu'il avait refaites associait pour ainsi dire à ses

oeuvres. Il faut remarquer d'ailleurs que les scènes entre Talbot et son

fils sont presque entièrement en vers rimés, ainsi qu'il s'en trouve un

grand nombre dans les ouvrages de Shakspeare, tandis que, dans le reste

de la pièce, et dans les deux pièces qui paraissent destinées à lui

faire suite, il ne se trouve presque aucune rime. La scène qui, dans la

première partie de _Henri VI_, en contient le plus est celle où l'on

voit Mortimer mourant dans sa prison; aussi pourrait-on penser qu'elle a

reçu au moins des additions de la main de Shakspeare: ces additions et

quelques autres peut-être, bien qu'en petit nombre, auront pu fournir,

aux éditeurs de 1623, une raison qui leur aura paru suffisante pour

ranger, au nombre des ouvrages d'un poëte qui avait tué tous les autres,

une pièce qui devait tout son mérite à ce qu'il y avait ajouté, et qui

se joignait d'ailleurs nécessairement à deux autres ouvrages où il avait

trop mis du sien pour qu'on pût les retrancher de ses oeuvres.

[Note 6: _Pierce pennyless, his supplication to the devil_; 1592.]

Quant à l'insertion du nom de Shakspeare dans l'édition, donnée par

Pavier, des deux pièces originales, il est aisé de l'expliquer par une

fraude de libraire, fraude extrêmement commune alors, et qui a été

pratiquée à l'égard de plusieurs ouvrages dramatiques composés sur des

sujets qu'avait traités Shakspeare, et qu'on espérait vendre à la faveur

de son nom. Ce qui rend la chose encore plus vraisemblable, c'est que

cette édition est sans date, bien qu'on sache qu'elle parut en 1619, ce

qui pouvait être une petite habileté du libraire pour laisser croire

qu'elle avait paru du vivant de l'auteur dont il empruntait le nom.

On ignore l'époque précise de la représentation de la première partie de

_Henri VI_, qui, selon Malone, a d'abord porté le nom de _Pièce

historique du roi Henri VI_[7]. Le style de cette pièce, excepté ce

qu'on peut attribuer à Shakspeare, porte le même caractère que celui de

tous les ouvrages dramatiques de cette époque qui ont précédé ceux de

notre poëte, une construction grammaticale fort irrégulière, le ton

assez simple mais sans noblesse, et la versification assez prosaïque.

L'intérêt, assez médiocre quoique la pièce offre un grand mouvement, est

d'ailleurs fort diminué pour nous par la ridicule et grossière absurdité

du rôle de Jeanne d'Arc, qui du reste peut nous donner l'idée la plus

exacte du sentiment avec lequel les chroniqueurs anglais ont écrit

l'histoire de cette fille héroïque, et des traits sous lesquels ils

l'ont représentée: en ce sens, la pièce est historique.

[Note 7: _The historical play of king Henri the sixth._]

La seconde partie de _Henri VI_, beaucoup plus intéressante que la

première, n'est pas conduite avec beaucoup plus d'art; des monologues y

sont continuellement employés à exposer les faits; les sentiments

s'expriment dans des _aparté_. Les scènes, séparées par des intervalles

considérables (la pièce entière renferme un espace de dix ans), ne

présentent entre elles aucun lien; on n'y aperçoit aucun de ces efforts

que Shakspeare a faits, dans la plupart de ses autres ouvrages, pour les

unir, quelquefois même aux dépens de la vraisemblance; et comme en même

temps rien n'avertit de ce qui les sépare, on est souvent étonné de se

trouver, sans l'avoir remarqué, transporté à des années de distance de

l'événement qu'on vient de voir finir. Les diverses parties de la pièce

ne tiennent pas non plus essentiellement les unes aux autres, défaut

très-rare dans les ouvrages incontestablement reconnus pour être de la

main de Shakspeare. Ainsi l'aventure de Simpcox est absolument hors

d'oeuvre; celle de l'armurier et de son apprenti ne se rattache que

faiblement au sujet, et les pirates qui mettent Suffolk à mort ne se

rattachent en rien au reste de l'intrigue. Quant à la partie des

caractères, il s'en faut de beaucoup qu'elle réponde au talent ordinaire

de Shakspeare; on ne peut nier qu'il n'y ait du mérite dans la peinture

de Henri, ce prince dont les sentiments pieux et la constante bonté

parviennent presque toujours à nous intéresser malgré le ridicule de

cette faiblesse et de cette pauvreté d'esprit qui touchent à

l'imbécillité: le rôle de Marguerite est assez bien soutenu; mais cet

excès de fausseté envers son mari sort des bornes de la vraisemblance,

et ce n'est pas Shakspeare, du moins dans son bon temps, qui eût donné,

à deux criminels tels que Marguerite et Suffolk, des sentiments aussi

tendres que ceux de leur dernière entrevue. Pour Warwick et Salisbury,

ce sont deux caractères sans aucune espèce de liaison, et impossibles à

expliquer.

Que Shakspeare soit ou non l'auteur de la pièce intitulée: _The first

contention_, etc., la seconde partie de _Henri VI_ est entièrement

calquée sur cet ouvrage. Shakspeare n'en a cependant pris textuellement

qu'une assez petite partie, et particulièrement les scènes coupées en

dialogue rapide, comme celle de l'aventure de Simpcox, le combat des

deux artisans, la dispute de Glocester et du cardinal à la chasse; il a

fait peu de changements dans ces morceaux, ainsi que dans une partie de

la révolte de Cade. Cependant cette scène d'un horrible effet, où l'on

voit le lord Say entre les mains de la populace, est presque entièrement

de Shakspeare. Quant aux discours un peu longs, il les a plus ou moins

retouchés, et la plupart même lui appartiennent entièrement, comme ceux

de Henri en faveur de Glocester, ceux de Marguerite à son mari, une

grande partie de la défense de Glocester, des monologues d'York, et

presque tout le rôle du jeune Clifford. Il n'est pas difficile d'y

reconnaître la main de Shakspeare, à une poésie plus hardie, plus

brillante d'images, moins exempte peut-être de cet abus d'esprit que

Shakspeare ne paraît pas avoir emprunté aux poëtes dramatiques de

l'époque. Du reste, sauf un certain nombre d'anachronismes communs à

tous les ouvrages de Shakspeare, celui-ci est assez fidèle à l'histoire,

et la lecture des chroniques a donné, en ce temps, aux auteurs de pièces

historiques un caractère de vérité et des moyens d'intérêt que les

hommes supérieurs peuvent seuls tirer des sujets d'invention.

La troisième partie de _Henri VI_ comprend depuis le printemps de

l'année 1455 jusqu'à la fin de l'année 1471, c'est-à-dire un espace

d'environ seize ans, pendant lesquels ont été livrées quatorze batailles

qui, selon un compte probablement très-exagéré, ont coûté la vie à plus

de quatre-vingt mille combattants. Aussi le sang et les morts ne

sont-ils pas épargnés dans cette pièce, bien que, de ces quatorze

batailles, on n'en voie ici que quatre, auxquelles l'auteur a eu soin de

rapporter les principaux faits des quatorze combats: ces faits sont,

pour la plupart, des assassinats de sang-froid accompagnés de

circonstances atroces, quelquefois empruntées à l'histoire, quelquefois

ajoutées par l'auteur ou les auteurs. Ainsi la circonstance du mouchoir

trempé dans le sang de Rutland, et donné à son père York pour essuyer

ses larmes, est purement d'invention; le caractère de Richard est

également d'invention dans cette pièce et dans la précédente. Richard

était beaucoup plus jeune que son frère Rutland dont on l'a fait l'aîné,

et il ne peut avoir eu aucune part aux événements sur lesquels se

fondent les deux pièces; son caractère y est d'ailleurs bien annoncé et

bien soutenu. Celui de Marguerite ne se dément point; et celui de Henri,

à travers les progrès de sa faiblesse et de son imbécillité, laisse

encore apercevoir de temps en temps ces sentiments doux et pieux qui ont

jeté sur lui de l'intérêt dans la première partie. Ces portions de son

rôle appartiennent entièrement à Shakspeare, ainsi que la plus grande

partie des méditations de Henri pendant la bataille de Towton, son

discours au lieutenant de la Tour, sa scène avec des gardes-chasse,

etc.; ces morceaux ne se trouvent point ou sont à peine indiqués dans la

pièce originale. Il est aisé de reconnaître les passages ajoutés, car

ils se distinguent par un charme et une naïveté d'images que n'offre

nulle part ailleurs le style de l'ouvrage original. Quelquefois aussi

les endroits retouchés par Shakspeare, soit sur son ouvrage, soit sur

celui d'un autre, se font remarquer par la recherche d'esprit qui lui

est familière, et qui n'est pas ici compensée par cette conséquence et

cette cohérence des images qui, dans ses bons ouvrages, accompagnent

presque toujours ses subtilités. C'est ce qu'on peut remarquer, par

exemple, dans les regrets de Richard sur la mort de son père; il serait

difficile de les attribuer à d'autres qu'à Shakspeare, tant ils portent

son empreinte; mais il serait également difficile de les attribuer à ses

meilleurs temps, et leur imperfection pourrait servir encore à prouver

que les trois parties de _Henri VI_, telles que nous les avons

aujourd'hui, nous offrent, non pas Shakspeare corrigé par lui-même dans

la maturité de son talent, mais Shakspeare employant le premier essai de

ses forces à corriger les ouvrages des autres. Il a au reste beaucoup

moins retouché cette pièce-ci que la précédente, qui probablement lui a

paru plus digne de ses efforts; excepté le discours de Marguerite avant

la bataille de Tewksbury, une partie de la scène d'Édouard avec lady

Gray, et quelques autres passages peu importants, on n'en peut guère

ajouter d'autres à ceux qui ont déjà été cités comme appartenant

entièrement à l'ouvrage corrigé. La plus grande partie de la pièce

originale y est textuellement reproduite; on y retrouve de même le

décousu qui a pu frapper dans la première et la seconde partie. Les

horreurs accumulées dans celle-ci ne laissent pas d'être peintes avec

une certaine énergie, mais bien éloignée de cette vérité profonde que,

dans ses beaux ouvrages, Shakspeare a su, pour ainsi dire, tirer des

entrailles mêmes de la nature.

Henri VI (1/3) · 第 4 / 47 题