Et, même sans soleil, voyez donc comme c'est joli de couleur.»

En effet, sous le ciel gris de cette matinée de novembre, dans le

frisson pénétrant de la bise, les tombes basses, chargées de guirlandes

et de couronnes de perles, prenaient des tons très fins, d'une

délicatesse charmante. Il y en avait de toutes blanches, il y en avait

de toutes noires, selon les perles; et cette opposition luisait

doucement, au milieu de la verdure pâlie des arbres nains. Sur ces

loyers de cinq ans, les familles épuisaient leur culte: c'était un

entassement, un épanouissement que le récent jour des Morts venait

d'étaler dans son neuf. Seules, les fleurs naturelles, entre leurs

collerettes de papier, s'étaient fanées déjà. Quelques couronnes

d'immortelles jaunes éclataient comme de l'or fraîchement ciselé. Mais

il n'y avait que les perles, un ruissellement de perles cachant les

inscriptions, recouvrant les pierres et les entourages, des perles en

coeurs, en festons, en médaillons, des perles qui encadraient des sujets

sous verre; des pensées, des mains enlacées, des noeuds de satin,

jusqu'à des photographies de femme, de jaunes photographies de faubourg,

de pauvres visages laids et touchants, avec leur sourire gauche.

Et, comme le corbillard suivait l'avenue du Rond-Point, Sandoz, ramené à

Claude par son observation de peintre, se remit à causer.

«Un cimetière qu'il aurait compris, avec son enragement de modernité...

Sans doute, il souffrait dans sa chair, ravagé par cette lésion trop

forte du génie, trois grammes en moins ou trois grammes en plus, comme

il le disait, lorsqu'il accusait ses parents de l'avoir si drôlement

bâti!

Mais son mal n'était pas en lui seulement, il a été la victime d'une

époque... Oui, notre génération a trempé jusqu'au ventre dans le

romantisme, et nous en sommes restés imprégnés quand même, et nous avons

eu beau nous débarbouiller, prendre des bains de réalité violente, la

tache s'entête, toutes les lessives du monde n'en ôteront pas l'odeur.»

Bongrand souriait.

«Oh! moi, j'en ai eu par-dessus la tête. Mon art en a été nourri, je

suis même impénitent. S'il est vrai que ma paralysie dernière vienne de

là, qu'importe! Je ne puis renier la religion de toute ma vie

d'artiste... Mais votre remarque est très juste: vous en êtes, vous

autres, les fils révoltés. Ainsi, lui, avec sa grande Femme nue au

milieu des quais, ce symbole extravagant...

--Ah! cette Femme, interrompit Sandoz, c'est elle qui l'a étranglé. Si

vous saviez comme il y tenait! Jamais il ne m'a été possible de la

chasser de lui... Alors, comment voulez-vous qu'on ait la vue claire,

le cerveau équilibré et solide, quand de pareilles fantasmagories

repoussent dans le crâne?... Même après la vôtre, notre génération est

trop encrassée de lyrisme pour laisser des oeuvres saines. Il faudra une

génération, deux générations peut-être, avant qu'on peigne et qu'on

écrive logiquement; dans la haute et pure simplicité du vrai... Seule,

la vérité, la nature, est la base possible, la police nécessaire, en

dehors de laquelle la folie commence; et qu'on ne craigne pas d'aplatir

l'oeuvre, le tempérament est là, qui emportera toujours le créateur.

Est-ce que quelqu'un songe à nier la personnalité, le coup de pouce

involontaire qui déforme et qui fait notre pauvre création à nous!» Mais

il tourna la tête, il ajouta brusquement:

«Tiens! qu'est-ce qui brûle?... Ils allument donc des feux de joie,

ici?» Le convoi venait de tourner, en arrivant au Rond Point, où était

l'ossuaire, le caveau commun, peu à peu empli de tous les débris enlevés

des fosses, et dont la pierre, au centre d'une pelouse ronde,

disparaissait sous un amoncellement de couronnes, déposées là au hasard

par la piété des parents qui n'avaient plus leurs morts à eux.

Et, comme le corbillard roulait doucement à gauche, dans l'avenue

transversale numéro deux, un crépitement s'était fait entendre, une

grosse fumée avait grandi, au-dessus des petits platanes bordant le

trottoir. On approchait avec lenteur, on apercevait de loin un gros tas

de choses terreuses qui s'allumaient. Puis, on finit par comprendre.

Cela se trouvait au bord d'un vaste carré, qu'on avait fouillé

profondément de larges sillons parallèles, pour en arracher les bières,

afin de rendre le sol à d'autres corps, de même que le paysan retourne

un chaume avant de l'ensemencer de nouveau. Les longues fosses vides

bâillaient, les buttes de terre grasse se purgeaient sous le ciel; et,

dans ce coin du champ, ce qu'on brûlait ainsi, c'étaient les planches

pourries des bières, un bûcher énorme de planches fendues, brisées,

mangées par la terre, tombées en un terreau rougeâtre. Elles refusaient

de flamber, humides de boue humaine, éclatant en sourdes détonations,

fumant seulement avec une intensité croissante, de grandes fumées qui

montaient dans le ciel blafard, et que la bise de novembre rabattait,

déchirait en lanières rousses, volantes, au travers des tombes basses de

toute une moitié du cimetière. Sandoz et Bongrand avaient regardé, sans

une parole.

Puis, quand ils eurent dépassé le feu, le premier reprit:

«Non, il n'a pas été l'homme de la formule qu'il apportait. Je veux dire

qu'il n'a pas eu le génie assez net pour la planter debout et l'imposer

dans une oeuvre définitive... Et voyez, autour de lui, après lui, comme

les efforts s'éparpillent! Ils en restent tous aux ébauches, aux

impressions hâtives, pas un ne semble avoir la force d'être le maître

attendu. N'est-ce pas irritant, cette notation nouvelle de la lumière,

cette passion du vrai poussée jusqu'à l'analyse scientifique, cette

évolution commencée si originalement, et qui s'attarde, et qui tombe aux

mains des habiles, et qui n'aboutit point, parce que l'homme nécessaire

n'est pas né?... Bah! l'homme naîtra, rien ne se perd, il faut bien que

la lumière soit.

--Qui sait? Pas toujours! dit Bongrand. La vie avorte, elle aussi...

Vous savez, je vous écoute, mais je suis un désespéré, moi. Je crève de

tristesse, et je sens tout qui crève... Ah! oui, l'air de l'époque est

mauvais, cette fin de siècle encombrée de démolitions, aux monuments

éventrés, aux terrains retournés cent fois, qui tous exhalent une

puanteur de mort! Est-ce qu'on peut se bien porter, là-dedans? Les nerfs

se détraquent, la grande névrose s'en mêle, l'art se trouble: c'est la

bousculade, l'anarchie, la folie de la personnalité aux abois... Jamais

on ne s'est tant querellé et jamais on n'y a vu moins clair que depuis

le jour où l'on prétend tout savoir.» Sandoz, devenu pâle, regardait au

loin les grandes fumées rousses rouler dans le vent.

«C'était fatal, songea-t-il à demi-voix, cet excès d'activité et

d'orgueil dans le savoir devait nous rejeter au doute; ce siècle, qui a

fait déjà tant de clarté devait s'achever sous la menace d'un nouveau

flot de ténèbres...

Oui, notre malaise vient de là. On a trop promis, on a trop espéré, on a

attendu la conquête et l'explication de tout; et l'impatience gronde.

Comment! on ne marche pas plus vite? la science ne nous a pas encore

donné, en cent ans, la certitude absolue, le bonheur parfait?

Alors, à quoi bon continuer, puisqu'on ne saura jamais tout et que notre

pain restera aussi amer? C'est une faillite du siècle, le pessimisme

tord les entrailles, le mysticisme embrume les cervelles; car nous avons

eu beau chasser les fantômes sous les grands coups de lumière de

l'analyse, le surnaturel a repris les hostilités, l'esprit des légendes

se révolte et veut nous reconquérir, dans cette halte de fatigue et

d'angoisse... Ah! certes! je n'affirme rien, je suis moi-même déchiré.

Seulement, il me semble que cette convulsion dernière du vieil

effarement religieux était à prévoir. Nous ne sommes pas une fin, mais

une transition, un commencement d'autre chose...

Cela me calme, cela me fait du bien, de croire que nous marchons à la

raison et à la solidité de la science...» Sa voix s'était altérée d'une

émotion profonde, et il ajouta:

«À moins que la folie ne nous fasse culbuter dans le noir, et que nous

ne partions tous, étranglés par l'idéal, comme le vieux camarade qui

dort là, entre ses quatre planches.» Le corbillard quittait l'avenue

transversale numéro deux, pour tourner à droite dans l'avenue latérale

numéro trois; et, sans parler, le peintre montra du regard à l'écrivain

un carré de sépultures que longeait le cortège.

Il y a là un cimetière d'enfants, rien que des tombes d'enfants, à

l'infini, rangées avec ordre, régulièrement séparées par des sentiers

étroits, pareilles à une ville enfantine de la mort. C'étaient de toutes

petites croix, blanches, de tout petits entourages blancs, qui

disparaissaient presque sous une floraison de couronnes blanches et

bleues, au ras du sol; et le champ paisible, d'un ton si doux, d'un

bleuissement de lait, semblait s'être fleuri de cette enfance couchée

dans la terre. Les croix disaient les âges: deux ans, seize mois, cinq

mois. Une pauvre croix, sans entourage, qui débordait et se trouvait

plantée de biais dans une allée, portait simplement: Eugénie, trois

jours. N'être pas encore et dormir déjà là, à part, comme les enfants

que les familles, aux soirs de fête, font dîner à la petite table!

Mais, enfin, le corbillard s'était arrêté, au milieu de l'avenue.

Lorsque Sandoz aperçut la fosse prête, à l'angle du carré voisin, en

face du cimetière des tout-petits, il murmura tendrement: «Ah! mon vieux

Claude, grand coeur d'enfant, tu seras bien à côté d'eux.»

Les croque-morts descendaient le cercueil. Maussade, sous la bise, le

prêtre attendait; et des fossoyeurs étaient là, avec des pelles. Trois

voisins avaient lâché en route, les dix n'étaient plus que sept. Le

petit cousin, qui tenait son chapeau à la main depuis l'église, malgré

le temps affreux, se rapprocha. Tous les autres se découvrirent, et les

prières allaient commencer, lorsqu'un coup de sifflet déchirant fit

lever les têtes.

C'était, dans ce bout vide encore, à l'extrémité de l'avenue latérale

numéro trois, un train qui passait sur le haut talus du chemin de fer de

ceinture, dont la voie dominait le cimetière. La pente gazonnée montait,

et des lignes géométriques se détachaient en noir sur le gris du ciel,

les poteaux télégraphiques reliés par les minces fils, une guérite de

surveillant, la plaque d'un signal, la seule tache rouge et vibrante.

Quand le train roula, avec son fracas de tonnerre, on distingua

nettement, comme sur un transparent d'ombres chinoises, les découpures

des wagons, jusqu'aux gens assis dans les trous clairs des fenêtres. Et

la ligne redevint nette, un simple trait à l'encre coupant l'horizon;

tandis que, sans relâche, au loin, d'autres coups de sifflet appelaient,

se lamentaient, aigus de colère, rauques de souffrance, étranglés de

détresse. Puis, une corne d'appel résonna, lugubre.

«Revertitur in terram suam unde erat...», récitait le prêtre, qui avait

ouvert un livre et qui se hâtait.

Mais on ne l'entendait plus, une grosse locomotive était arrivée en

soufflant, et elle manoeuvrait juste au-dessus de la cérémonie. Celle-là

avait une voix énorme et grasse, un sifflet guttural, d'une mélancolie

géante. Elle allait, venait, haletait, avec son profil de monstre lourd.

Brusquement, elle lâcha sa vapeur, dans une haleine furieuse de tempête.

«Requiescat in pace, disait le prêtre.

--Amen», répondait l'enfant de choeur.

Et tout fut emporté, au milieu de cette détonation cinglante et

assourdissante, qui se prolongeait avec une violence continue de

fusillade.

Bongrand, exaspéré, se tournait vers la locomotive. Elle se tut, ce fut

un soulagement. Des larmes étaient montées aux yeux de Sandoz, ému déjà

des choses sorties involontairement de ses lèvres, derrière le corps de

son vieux camarade, comme s'ils avaient eu ensemble une de leurs

causeries grisantes d'autrefois; et, maintenant, il lui semblait qu'on

allait mettre en terre sa jeunesse; c'était une part de lui-même, la

meilleure, celle des illusions et des enthousiasmes, que les fossoyeurs

enlevaient, pour la faire glisser au fond du trou. Mais, à cette minute

terrible, un accident vint encore augmenter son chagrin. Il avait

tellement plu, les jours précédents, et la terre était si molle qu'un

brusque éboulement se produisit. Un des fossoyeurs dut sauter dans la

fosse, pour la vider à la pelle, d'un jet lent et rythmique. Cela n'en

finissait pas, s'éternisant au milieu de l'impatience du prêtre et de

l'intérêt des quatre voisins, qui avaient suivi jusqu'au bout, sans

qu'on sût pourquoi. Et, là-haut, sur le talus, la locomotive avait

repris ses manoeuvres, reculait en hurlant, à chaque tour de roue, le

foyer ouvert, incendiant le jour mode d'une pluie de braise.

Enfin, la fosse fut vidée, on descendit le cercueil, on se passa le

goupillon: C'était fini. Debout, de son air correct et charmant, le

petit cousin fit les honneurs, serra les mains de tous ces gens qu'il

n'avait jamais vus, en mémoire de ce parent dont il ne se rappelait pas

le nom la veille. «Mais il est très bien, ce calicot», dit Bongrand, qui

ravalait ses larmes.

Sandoz, sanglotant, répondit:

«Très bien.» Tous s'en allaient, les surplis du prêtre et de l'enfant de

choeur disparaissaient entre les arbres verts, les voisins débandés

flânaient, lisaient les inscriptions.

Et Sandoz, se décidant à quitter la fosse à demi comblée, reprit:

«Nous seuls l'aurons connu... Plus rien, pas même un nom!

--Il est bien heureux, dit Bongrand, il n'a pas de tableau en train,

dans la terre où il dort... Autant partir que de s'acharner comme nous

à faire des enfants infirmes, auxquels il manque toujours des morceaux,

les jambes ou la tête, et qui ne vivent pas.

--Oui, il faut vraiment manquer de fierté, se résigner à l'à-peu-près et

tacher avec la vie... Moi qui pousse mes bouquins jusqu'au bout, je me

méprise de les sentir incomplets et mensongers, malgré mon effort.» La

face pâle, ils s'en allaient lentement, côte à côte, au bord des

blanches tombes d'enfants, le romancier alors dans toute la force de son

labeur et de sa renommée, le peintre déclinant et couvert de gloire.

«Au moins, en voilà un qui a été logique et brave, continua Sandoz. Il a

avoué son impuissance et il s'est tué.

--C'est vrai, dit Bongrand. Si nous ne tenions pas si fort à nos peaux,

nous ferions tous comme lui... N'est-ce pas?...

--Ma foi, oui. Puisque nous ne pouvons rien créer, puisque nous ne

sommes que des reproducteurs débiles, autant vaudrait-il nous casser la

tête tout de suite.» Ils se retrouvaient devant le tas allumé des

vieilles bières pourries. Maintenant, elles étaient en plein feu,

suantes et craquantes; mais on ne voyait toujours pas les flammes, la

fumée seule avait augmenté, une fumée âcre, épaisse, que le vent

poussait en gros tourbillons, et qui couvrait le cimetière entier d'une

nuée de deuil.

«Fichtre! onze heures! dit Bongrand en tirant sa montre.

Il faut que je rentre.» Sandoz eut une exclamation de surprise.

«Comment! déjà onze heures!» Il promena sur les sépultures basses, sur

le vaste champ fleuri de perles, si régulier et si froid, un long regard

de désespoir, encore aveuglé de larmes. Puis, il ajouta:

«Allons travailler.»

L'Œuvre · 第 14 / 14 题