Voyons, un homme de bonne volonté par ici!»

Et, à ce moment, ayant aperçu Claude, il se précipita, l'amena de force.

«Ah! toi, tu vas me faire le plaisir de t'asseoir à cette place et de

nous aider! C'est pour la bonne cause, que diable!» Claude, du coup, se

trouva président d'un bureau, et il remplit sa fonction avec une gravité

de timide, émotionné au fond, ayant l'air de croire que la réception de

sa toile allait dépendre de sa conscience à cette besogne. Il appelait

tout haut les noms inscrits sur les listes, qu'on lui passait par petits

paquets égaux pendant que ses deux scrutateurs les inscrivaient. Et cela

dans le plus effroyable des charivaris, dans le bruit cinglant de grêle

de ces vingt, trente noms criés ensemble par des voix différentes, au

milieu du ronflement continu de la foule. Comme il ne pouvait rien faire

sans passion, il s'animait, désespéré quand une liste ne contenait pas

le nom de Fagerolles, heureux dès qu'il avait à lancer ce nom une fois

de plus.

Du reste, il goûtait souvent, cette joie, car le camarade s'était rendu

populaire, se montrant partout, fréquentant les cafés où se tenaient des

groupes influents, risquant même des professions de loi, s'engageant

vis-à-vis des jeunes, sans négliger de saluer très bas les membres de

l'Institut. Une sympathie générale montait, Fagerolles était là comme

l'enfant gâté de tous.

Vers six heures, par cette pluvieuse journée de mars, la nuit tomba. Les

garçons apportèrent des lampes; et des artistes méfiants, des profils

muets et sombres qui surveillaient le dépouillement d'un oeil oblique,

se rapprochèrent. D'autres commençaient les farces, risquaient des cris

d'animaux, lâchaient un essai de tyrolienne. Mais ce fut à huit heures

seulement, lorsqu'on servit la collation, des viandes froides et du vin,

que la gaieté déborda. On vidait violemment les bouteilles, on

s'empiffrait au petit bonheur des plats attrapés, c'était une kermesse

en goguette, dans cette salle géante que les bûches de la cheminée

éclairaient d'un reflet de forge: Puis, tous fumèrent, la fumée brouilla

d'une vapeur la lumière jaune des lampes; tandis que, sur le parquet,

traînaient les bulletins jetés pendant le vote, une couche épaisse de

papiers, salis encore des bouchons, des miettes de pain, des quelques

assiettes cassées, tout un fumier où s'enfonçait les talons des bottes.

On se lâchait, un petit sculpteur pâle monta sur une chaise pour

haranguer le peuple; un peintre à la moustache raide, sous un nez

crochu, enfourcha une chaise et galopa autour de la table, saluant,

faisant l'Empereur.

Peu à peu, cependant, beaucoup se lassaient, s'en allaient. Vers onze

heures, on n'était plus que deux cents.

Mais, après minuit, il revint du monde, des flâneurs en habit noir et en

cravate blanche, qui sortaient du théâtre ou de soirée, piqués du désir

de connaître avant Paris, les résultats du scrutin. Il arriva aussi des

reporters; et on les voyait s'élancer hors de la salle, un à un, dès

qu'une addition partielle leur était communiquée.

Claude, enroué, appelait toujours. La fumée et la chaleur devenaient

intolérables, une odeur d'étable montait de la jonchée boueuse du sol.

Une heure du matin, puis deux heures sonnèrent. Il dépouillait, il

dépouillait, et la conscience qu'il y mettait, l'attardait tellement,

que les autres bureaux avaient depuis longtemps fini leur travail, quand

le sien se trouvait empêtré encore dans des colonnes de chiffres. Enfin,

toutes les additions furent centralisées, on proclama les résultats

définitifs. Fagerolles était nommé le quinzième sur quarante, de cinq

places avant Bongrand, porté sur la même liste, mais dont le nom avait

dû être souvent rayé. Et le jour pointait, lorsque Claude rentra rue

Tourlaque, brisé et ravi.

Alors, pendant deux semaines, il vécut anxieux. Dix fois, il eut l'idée

d'aller aux nouvelles, chez Fagerolles; mais une honte le retenait.

D'ailleurs, comme le jury procédait par ordre alphabétique, rien

peut-être n'était décidé. Et, un soir, il eut un coup au coeur, sur le

boulevard de Clichy, en voyant venir deux larges épaules, dont le

dandinement lui était bien connu.

C'était Bongrand, qui parut embarrassé. Le premier, il lui dit:

«Vous savez, là-bas, avec ces bougres, ça ne marche guère... Mais tout

n'est pas perdu, nous veillons, Fagerolles et moi. Et comptez sur

Fagerolles, car moi, mon bon, j'ai une peur de chien de vous

compromettre.» La vérité était que Bongrand se trouvait en continuelle

hostilité avec Mazel, nommé président du jury, un maître célèbre de

l'École, le dernier rempart de la convention élégante et beurrée. Bien

qu'ils se traitassent de chers collègues, en échangeant de grandes

poignées de main, cette hostilité avait éclaté dès le premier jour, l'un

ne pouvait demander l'admission d'un tableau, sans que l'autre votât un

refus. Au contraire, Fagerolles, élu secrétaire, s'était fait l'amuseur,

le vice de Mazel, qui lui pardonnait sa défection d'ancien élève, tant

ce renégat l'adulait aujourd'hui. Du reste, le jeune maître, très rosse,

comme disaient les camarades, se montrait pour les débutants, les

audacieux, plus dure que les membres de l'Institut; et il ne

s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau, abondant

alors en inventions drôles, intriguant, enlevant le vote avec des

souplesses d'escamoteur.

Ces travaux du jury étaient une rude corvée, où Bongrand lui-même usait

ses fortes jambes. Tous les jours, le travail se trouvait préparé par

les gardiens, un interminable rang de grands tableaux posés à terre,

appuyés contre la cimaise, fuyant à travers les salles du premier étage,

faisant le tour entier du Palais; et, chaque après-midi, dès une heure,

les quarante, ayant à leur tête le président, armé d'une sonnette,

recommençaient la même promenade, jusqu'à l'épuisement de toutes les

lettres de l'alphabet.

Les jugements étaient rendus debout, on bâclait le plus possible la

besogne, rejetant sans vote les pires toiles; pourtant, des discussions

arrêtaient parfois le groupe, on se querellait pendant dix minutes, on

réservait l'oeuvre en cause pour la révision du soir; tandis que deux

hommes, tenant une corde de dix mètres, la raidissaient, à quatre pas de

la ligne des tableaux, afin de maintenir à bonne distance le flot des

jurés, qui poussaient dans le feu de la dispute, et dont les ventres,

malgré tout, creusaient la corde. Derrière le jury, marchaient les

soixante-dix gardiens en blouse blanche, évoluant sous les ordres d'un

brigadier, faisant le tri à chaque décision communiquée par les

secrétaires, les reçus séparés des refusés qu'on emportait à l'écart,

comme des cadavres après la bataille. Et le tour durait deux grandes

heures, sans un répit, sans un siège pour s'asseoir, tout le temps sur

les jambes, dans un piétinement de fatigue, au milieu des courants d'air

glacés, qui forçaient les moins frileux à s'enfouir au fond de paletots

de fourrure.

Aussi la collation de trois heures était-elle la bienvenue; un repos

d'une demi-heure à un buffet, où l'on trouvait du bordeaux, du chocolat,

des sandwiches. C'était là que s'ouvrait le marché aux concessions

mutuelles, les échanges d'influences et de voix. La plupart avait de

petits carnets, pour n'oublier personne, dans la grêle de

recommandations qui s'abattait sur eux; et ils le consultaient, ils

s'engageaient à voter pour les protégés d'un collègue, si celui-ci

votait pour les leurs. D'autres, au contraire, détachés de ces

intrigues, austères ou insouciants, achevaient une cigarette, le regard

perdu.

Puis, la besogne reprenait, mais plus douce, dans une salle unique, où

il y avait des chaises, même des tables, avec des plumes, du papier, de

l'encre. Tous les tableaux qui n'atteignaient pas un mètre cinquante

étaient jugés là,«passaient au chevalet», rangés par dix ou douze le

long d'une sorte de tréteau, recouvert de serge verte.

Beaucoup de jurés s'oubliaient béatement sur les sièges, plusieurs

faisaient leur correspondance, il fallait que le président se fâchât,

pour avoir des majorités présentables.

Parfois, un coup de passion soufflait, le vote à main levée était rendu

dans une telle fièvre que des chapeaux et des cannes s'agitaient en

l'air, au-dessus du flot tumultueux des têtes.

Et ce fut là, au chevalet, que l'Enfant mort parut enfin.

Depuis huit jours, Fagerolles, dont le carnet débordait de notes, se

livrait à des marchandages compliqués pour trouver des voix en faveur de

Claude; mais l'affaire était dure, elle ne s'emmanchait pas avec ses

autres engagements, il n'essuyait que des refus, dès qu'il prononçait le

nom de son ami; et il se plaignait de ne tirer aucune aide de Bongrand,

qui, lui, n'avait pas de carnet, d'une telle maladresse d'ailleurs,

qu'il gâtait les meilleures causes, par des éclats de franchises

inopportuns. Vingt fois, Fagerolles aurait lâché Claude, sans

l'obstination qu'il mettait à vouloir essayer sa puissance, sur cette

admission réputée impossible. On verrait bien s'il n'était pas de taille

déjà à violenter le jury. Peut-être y avait-il en outre, au fond de sa

conscience, un cri de justice, le sourd respect pour l'homme dont il

volait le talent.

Justement, ce jour-là, Mazel était d'une humeur détestable... Dès le

début de la séance, le brigadier venait d'accourir.

«Monsieur Mazel, il y a eu une erreur, hier. On a refusé un

hors-concours... Vous savez le numéro deux mille cinq cent trente, une

femme nue sous un arbre.» En effet, la veille, on avait jeté ce tableau

à la fosse commune, dans le mépris unanime, sans remarquer qu'il était

d'un vieux peintre classique, respecté de l'Institut; et l'effarement du

brigadier, cette bonne farce d'une exécution involontaire, égayait les

jeunes du jury, qui se mirent à ricaner, d'un air provocant.

Mazel abominait ces histoires, qu'il sentait désastreuses pour

l'autorité de l'École. Il avait eu un geste de colère, il dit sèchement:

«Eh bien, repêchez-le, portez-le aux reçus... Aussi, on faisait hier un

bruit insupportable. Comment veut-on qu'on juge de la sorte, au galop,

si je ne puis pas même obtenir le silence!» Il donna un terrible coup de

sonnette.

«Allons, messieurs, nous y sommes... Un peu de bonne volonté, je vous

prie.» Par malheur, dès les premiers tableaux posés sur le chevalet, il

eut encore une mésaventure. Entre autres, une toile attira son

attention, tellement il la trouvait mauvaise, d'un ton aigre à agacer

les dents; et comme sa vue baissait, il se pencha pour voir la

signature, en murmurant:

«Quel est donc le cochon...?» Mais il se releva vivement, tout secoué

d'avoir lu le nom d'un de ses amis, un artiste qui était, lui aussi, le

rempart des saines doctrines. Espérant qu'on ne l'avait pas entendu, il

cria:

«Superbe!... Le numéro un, n'est-ce pas, messieurs?» On accorda le

numéro un, l'admission qui donnait droit à la cimaise. Seulement, on

riait, on se poussait du coude.

Il en fut très blessé et devint farouche.

Et ils en étaient tous là, beaucoup s'épanchaient au premier regard,

puis rattrapaient leurs phrases, dès qu'ils avaient déchiffré la

signature; ce qui finissait par les rendre prudents, gonflant le dos,

s'assurant du nom, l'oeil furtif, avant de se promener. D'ailleurs,

lorsque passait l'oeuvre d'un collègue, quelque toile suspecte d'un

membre du jury, on avait la précaution de s'avertir d'un signe, derrière

les épaules du peintre;«Prenez garde, pas de gaffe, c'est de lui!»

Malgré l'énervement de la séance, Fagerolles enleva une première

affaire. C'était un épouvantable portrait, peint par un de ses élèves,

dont la famille, très riche, le recevait. Il avait dû emmener Mazel à

l'écart, pour l'attendrir, en lui contant une histoire sentimentale, un

malheureux père de trois filles, qui mourait de faim; et le président

s'était longtemps fait prier: que diable! on lâchait la peinture, quand

on avait faim! on n'abusait pas à ce point de ses trois filles! Il leva

la main pourtant, seul avec Fagerolles. On protestait, on se fâchait,

deux autres membres de l'Institut se révoltaient eux-mêmes, lorsque

Fagerolles leur souffla très bas:

«C'est pour Mazel, c'est Mazel qui m'a supplié de voter... Un parent,

je crois. Enfin, il y tient.» Et les deux académiciens levèrent

promptement la main, et une grosse majorité se déclara. Mais des rires,

des mots d'esprit, des cris indignés éclatèrent: on venait de placer sur

le chevalet l'Enfant mort. Et-ce qu'on allait, maintenant, leur envoyer

la Morgue? Et les jeunes blaguaient la grosse tête, un singe crevé

d'avoir avalé une courge, évidemment; et les vieux, effarés, reculaient.

Fagerolles, tout de suite, sentit la partie perdue. D'abord, il tâcha

d'escamoter le vote en plaisantant, selon sa manoeuvre adroite.

«Voyons, messieurs, un vieux lutteur...» Des paroles furieuses,

l'interrompirent. Ah! non, pas celui-là! On le connaissait, le vieux

lutteur! Un fou qui s'entêtait depuis quinze ans, un orgueilleux qui

posait pour le génie, qui avait parlé de démolir le Salon, sans jamais y

envoyer une toile possible! Toute la haine de l'originalité déréglée, de

la concurrence d'en face dont on a eu peur, de la force invincible qui

triomphe, même battue, grondait dans l'éclat des voix. Non, non, à la

porte!

Alors, Fagerolles eut le tort de s'irriter, lui aussi, cédant à la

colère de constater son peu d'influence sérieuse.

«Vous êtes injustes, soyez justes au moins!» Du coup, le tumulte fut à

son comble. On l'entourait, on le poussait, des bras s'agitaient

menaçants, des phrases partaient comme des balles. «Monsieur, vous

déshonorez le jury.

--Si vous défendez ça, c'est pour qu'on mette votre nom dans les

journaux.

--Vous ne vous y connaissez-pas.» Et, Fagerolles, hors de lui, perdant

jusqu'à la souplesse de sa blague, répondit lourdement: «Je m'y connais

autant que vous.

--Tais-toi donc! reprit un camarade, un petit peintre blond très rageur,

tu ne vas pas vouloir nous faire avaler un pareil navet!» Oui, oui, un

navet! tous répétaient le nom avec conviction, ce mot qu'ils jetaient

d'habitude aux dernières des croûtes, à la peinture pâle, froide, et

plate des barbouilleurs.

«C'est bon, dit enfin Fagerolles, les dents serrées, je demande le

vote.» Depuis que la discussion s'aggravait, Mazel agitait sa sonnette

sans relâche, très rouge de voir son autorité méconnue.

«Messieurs, allons, messieurs... C'est extraordinaire, qu'on ne puisse

s'entendre sans crier... Messieurs, je vous en prie...» Enfin, il

obtint un peu de silence. Au fond, il n'était pas mauvais homme.

Pourquoi ne recevrait-on pas ce petit tableau, bien qu'il le jugeât

exécrable? On en recevait tant d'autres!...

--«Voyons, messieurs, on demande le vote.» Lui-même allait peut-être

lever la main, lorsque Bongrand, muet jusque-là, le sang aux joues, dans

une colère qu'il contenait, partit brusquement, hors de propos, lâcha ce

cri de sa conscience révoltée:

«Mais, nom de Dieu! il n'y en a pas quatre parmi nous capables de foutre

un pareil morceau!» Des grognements coururent, le coup de massue était

si rude, que personne ne répondit.

«Messieurs, on demande le vote», répéta Mazel, devenu pâle, la voix

sèche.

Et le ton suffit, c'était la haine latente, les rivalités féroces sous

la bonhomie des poignées de main. Rarement, on en arrivait à ces

querelles. Presque toujours, on s'entendait. Mais, au fond des vanités

ravagées, il y avait des blessures à jamais saignantes, des duels au

couteau dont on agonisait en souriant.

Bongrand et Fagerolles levèrent seuls la main, et l'Enfant mort, refusé,

n'eut plus que la chance d'être repris, lors de la révision générale.

C'était la besogne terrible, cette révision générale. Le jury, après ses

vingt jours de séances quotidiennes, avait beau s'accorder deux journées

de repos, afin de permettre aux gardiens de préparer le travail, il

éprouvait un frisson, l'après-midi où il tombait au milieu de l'étalage

des trois mille tableaux refusés, parmi lesquels il devait repêcher un

appoint, pour compléter le chiffre réglementaire de deux mille cinq

cents oeuvres reçues. Ah! ces trois mille tableaux placés bout à bout,

contre les cimaises de toutes les salles, autour de la galerie

extérieure, partout enfin, jusque sur les parquets, étendus en mares

stagnantes, entre lesquelles on ménageait de petits sentiers filant le

long des cadres, une inondation, un débordement qui montait, envahissait

le Palais de l'Industrie, le submergeait sous le flot trouble de tout ce

que l'art peut rouler de médiocrité et de folie! Et ils n'avaient qu'une

séance, d'une heure à sept, six heures de galop désespéré, au travers de

ce dédale! D'abord, ils tenaient bon contre la fatigue, les regards

clairs; mais, bientôt, leurs jambes se cassaient à cette marche forcée,

leurs yeux s'irritaient à ces couleurs dansantes; et il fallait marcher

toujours, voir et juger toujours, jusqu'à défaillir de lassitude. Dès

quatre heures, c'était une déroute, une débâcle d'année battue. En

arrière, très loin, des jurés se traînaient, hors d'haleine. D'autres,

un à un, perdus entre les cadres, suivaient les sentiers étroits,

renonçant à en sortir, tournant sans espoir de trouver jamais le bout.

Comment être justes, grand Dieu!

Que reprendre dans ce tas d'épouvante? Au petit bonheur, sans bien

distinguer un paysage d'un portrait, on complétait le nombre. Deux

cents, deux cent quarante, encore huit, il en manquait encore huit,

Celui-là? Non, cet autre!

Comme vous voudrez. Sept, huit, c'était fait! Enfin, ils avaient trouvé

le bout, ils s'en allaient en béquillant, sauvés, libres! Une nouvelle

scène les avait arrêtés dans une salle, autour de l'Enfant mort, étalé à

terre, parmi d'autres épaves. Mais, cette fois, on plaisantait, un

farceur feignait de trébucher et de mettre le pied au milieu de la

toile, d'autres couraient le long des petits sentiers, comme pour

chercher le vrai sens du tableau, déclarant qu'il était beaucoup mieux à

l'envers.

Fagerolles se mit à blaguer, lui aussi.

«Un peu de courage à la poche, messieurs. Voyez le tour, examinez, vous

en aurez pour votre argent... De grâce, messieurs, soyez gentils,

reprenez-le, faites cette bonne action.» Tous s'égayaient à l'entendre,

mais ils refusaient plus rudement, dans la cruauté de leur rire. Non,

non, jamais!

«Le prends-tu pour ta charité?» cria la voix d'un camarade.

C'était un usage, les jurés avaient droit à une «charité», chacun d'eux

pouvait choisir dans le tas une toile, si exécrable qu'elle fût, et qui,

dès lors, se trouvait reçue sans examen. D'ordinaire, on faisait

l'aumône de cette admission à des pauvres. Ces quarante repêchés de la

dernière heure étaient les mendiants de la porte, ceux qu'on laissait se

glisser au bas bout de la table, le ventre vide.

«Pour ma charité, répéta Fagerolles plein d'embarras, c'est que j'en ai

un autre, pour ma charité... Oui, des fleurs, d'une dame...» Des

ricanements l'interrompirent. Était-elle jolie? Ces messieurs, devant la

peinture de femme, se montraient goguenards, sans galanterie aucune. Et

lui, demeurait perplexe, car la dame en question était une protégée

d'lrma. Il tremblait à l'idée de la terrible scène, s'il ne tenait pas

sa promesse. Un expédient lui vint.

«Tiens! et vous, Bongrand?... Vous pouvez bien le prendre pour votre

charité, ce petit rigolo d'enfant mort?»

Bongrand, le coeur crevé, indigné de ce négoce, agita ses grands bras.

«Moi! je ferais cette injure à un vrai peintre!... Qu'il soit donc plus

fier, nom de Dieu! qu'il ne foute jamais rien au Salon!» Alors, comme on

ricanait toujours, Fagerolles, voulant que la victoire lui restât, se

décida, l'air superbe, en gaillard très fort qui ne craignait pas d'être

compromis.

«C'est bon, je le prends pour ma charité.» On cria bravo, on lui fit une

ovation railleuse, de grands saluts, des poignées de main. Honneur au

brave qui avait le courage de son opinion! Et un gardien emporta entre

ses bras la pauvre toile huée, cahotée, souillée; et ce fut de la sorte

qu'un tableau du peintre de _Plein air_ se trouva enfin reçu par le jury.

Dès le lendemain matin, un billet de Fagerolles apprit à Claude, en deux

lignes, qu'il avait réussi à faire passer l'Enfant mort, mais que cela

n'avait pas été sans peine.

Claude, malgré la joie de la nouvelle, éprouva un serrement de coeur:

cette brièveté, quelque chose de bienveillant, de pitoyable, toute

l'humiliation de l'aventure sortait de chaque mot. Un instant, il fut

malheureux de cette victoire, à un point tel, qu'il aurait voulu

reprendre son oeuvre et la cacher. Puis, cette délicatesse s'émoussa, il

retomba aux défaillances de sa fierté d'artiste, tant sa misère humaine

saignait de la longue attente du succès. Ah! être vu, arriver quand

même! Il en était aux capitulations dernières, il se remit à souhaiter

l'ouverture du Salon, avec l'impatience fébrile d'un débutant, vivant

dans une illusion qui lui montrait une foule, un flot de têtes

moutonnant et acclamant sa toile.

Peu à peu, Paris avait décrété à la mode le jour du vernissage, cette

journée accordée aux seuls peintres autrefois, pour venir faire la

toilette suprême de leurs tableaux. Maintenant, c'était une primeur, une

de ces solennités qui mettent la ville debout, qui la font se ruer dans

un écrasement de cohue. Depuis une semaine, la presse, la rue, le public

appartenaient aux artistes. Ils tenaient Paris, il était uniquement

question d'eux, de leurs envois, de leurs faits, de leurs gestes, de

tout ce qui touchait à leurs personnes: un de ces engouements en coup de

foudre, dont l'énergie soulève les pavés, jusqu'à dés bandes de

campagnards, de tourlourous et de bonnes d'enfant poussées les jours

gratuits au travers des salles, jusqu'à ce chiffre effrayant de

cinquante mille visiteurs, par certains beaux dimanches, toute une

armée, les arrière-bataillons du menu peuple ignorant, suivant le monde,

défilant, les yeux arrondis, dans cette grande boutique d'images.

D'abord, Claude eut peur de ce jour fameux du vernissage, intimidé, par

la bousculade de beau monde dont on parlait, résolu à attendre le jour

plus démocratique de la véritable ouverture. Il refusa même à Sandoz de

l'accompagner. Puis, une telle fièvre le brûla, qu'il partit

brusquement, dès huit heures, en se donnant à peine le temps d'avaler un

morceau de pain et de fromage. Christine, qui ne s'était pas senti le

courage d'aller avec lui, le rappela, l'embrassa encore émue, inquiète.

«Et, surtout, mon chéri, ne te fais pas de chagrin, quoi qu'il arrive.»

Claude étouffa un peu en entrant dans le salon d'honneur, le coeur

battant d'avoir monté vite le grand escalier. Il faisait dehors un

limpide ciel de mai, le velum de toile, tendu sous les vitres du

plafond, tamisait le soleil en une vive lumière blanche; et, par des

portes voisines, ouvertes sur la galerie du jardin, venaient des

souffles humides, d'une fraîcheur frissonnante. Lui, un moment, reprit

haleine, dans cet air qui s'alourdissait déjà, gardant une vague odeur

de vernis, au milieu du musc discret des femmes. Il parcourut d'un coup

d'oeil les tableaux des murs, une immense scène de massacre en face,

ruisselant de rouge, une colossale et pâle sainteté à gauche, une

commande de l'État, la banale illustration d'une fête officielle à

droite, puis des portraits, des paysages, des intérieurs, tous éclatant

en notes aigres, dans l'or trop neuf des cadres. Mais la peur qu'il

gardait du public fameux de cette solennité, lui fit ramener ses regards

sur la foule peu à peu grossie. Le pouf circulaire, placé au centre, et

d'où jaillissait une gerbe de plantes vertes, n'était occupé que par

trois dames, trois monstres, abominablement mises, installées pour une

journée de médisances. Derrière lui, il entendit une voix rauque broyer

de dures syllabes: c'était un Anglais en veston à carreaux, expliquant

la scène de massacre à une femme jaune, enfouie au fond d'un

cache-poussière de voyage. Des espaces restaient vides, des groupes se

fourraient, s'émiettaient, allaient se reformer plus loin; toutes les

têtes étaient levées, les hommes avaient des cannes, des paletots sur le

bras, les femmes marchaient doucement, s'arrêtaient en profil perdu; et

son oeil de peintre était surtout accroché par les fleurs de leurs

chapeaux, très aiguës de ton, parmi les vagues sombres des hauts

chapeaux de soie noire. Il aperçut trois prêtres, deux simples soldats

tombés là on ne savait d'où, des queues ininterrompues de messieurs

décorés, des cortèges de jeunes filles et de mères barrant la

circulation. Cependant, beaucoup se connaissaient, il y avait, de loin,

des sourires, des saluts, parfois une poignée de main rapide, au

passage. Les voix demeuraient discrètes; couvertes par le roulement

continu des pieds.

Alors, Claude se mit à chercher son tableau. Il tâcha de s'orienter

d'après les lettres, se trompa, suivit les salles de gauche. Toutes les

portes s'ouvraient à la file, c'était une profonde perspective de

portières en vieille tapisserie, avec des angles de tableaux entrevus.

Il alla jusqu'à la grande salle de l'Ouest, revint par l'autre enfilade,

sans trouver sa lettre. Et, quand il retomba dans le salon d'honneur, la

cohue y avait grandi rapidement, on commençait à y marcher avec peine.

Cette fois, ne pouvant avancer, il reconnut des peintres, le peuple des

peintres, chez lui ce jour-là, et qui faisait les honneurs de la maison:

un surtout, un ancien ami de l'atelier Boutin, jeune, dévoré d'un besoin

de publicité, travaillant pour la médaille, racolant tous les visiteurs

de quelque influence et les amenant de force voir ses tableaux; puis, le

peintre, célèbre, riche, qui recevait devant son oeuvre, un sourire de

triomphe aux lèvres, d'une galanterie affichante avec les femmes, dont

il avait une cour sans cesse renouvelée; puis, les autres, les rivaux

qui s'exècrent en se criant à pleine voix des éloges, les farouches

guettant d'une porte les succès des camarades, les timides qu'on ne

ferait pas pour un empire passer dans leurs salles, les blagueurs

cachant sous un mot drôle la plaie saignante de leur défaite, les

sincères absorbés, tâchant de comprendre, distribuant déjà les

médailles; et il y avait aussi les familles des peintres, une jeune

femme, charmante, accompagnée d'un enfant coquettement pomponné, une

bourgeoise revêche, maigre, flanquée de deux laiderons en noir, une

grosse mère, échouée sur une banquette Au milieu de toute une tribu de

mioches mal mouchés, une dame mûre, belle encore, qui regardait, avec sa

grande fille, passer une gueuse, la maîtresse du père, toutes deux au

courant, très calmes, échangeant un sourire; et il y avait encore les

modèles, des femmes qui se tiraient par les bras, qui se montraient

leurs corps les unes aux autres, dans les nudités des tableaux, parlant

haut, habillées sans goût, gâtant leurs chairs superbes sous de telles

robes, qu'elles semblaient bossues à côté des poupées bien mises, des

Parisiennes dont rien ne serait resté, au déballage.

Quand il se fut dégagé, Claude enfila les portes de droite. Sa lettre

était de ce côté. Il visita les salles marquées d'un L, ne trouva rien.

Peut-être sa toile, égarée, confondue, avait-elle servi à boucher un

trou ailleurs.

Alors, comme il était arrivé dans la grande salle de l'Est, il se lança

au travers des autres petites salles en retour, cette queue reculée,

moins fréquentée, où les tableaux semblent se rembrunir d'ennui, et qui

est la terreur des peintres. Là encore, il ne découvrit rien. Ahuri,

désespéré, il vagabonda, sortit sur la galerie du jardin, continua de

chercher, parmi le trop-plein des numéros débordant au-dehors, blafards

et grelottants sous la lumière crue; puis, après d'autres courses

lointaines, il retomba pour la troisième fois dans le salon d'honneur.

On s'y écrasait, maintenant. Le Paris célèbre, riche, adoré, tout ce qui

éclate en vacarme, le talent, le million, la grâce, les maîtres du

roman, du théâtre et du journal, les hommes de cercle, de cheval ou de

Bourse, les femmes de tous les rangs, catins, actrices, mondaines,

affichées ensemble, montaient en une houle accrue sans cesse; et, dans

la colère de ses vaines recherches, il s'étonnait de la vulgarité des

visages, vus de la sorte en masse, du disparate des toilettes, peu

d'élégantes pour beaucoup de communes, du manque de majesté de ce monde,

à tel point que la peur dont il avait tremblé se changeait en mépris.

Était-ce donc ces gens qui allaient encore huer son tableau, si on le

retrouvait? Deux petits reporters blonds complétaient une liste des

personnes à citer. Un critique affectait de prendre des notes sur les

marges de son catalogue; un autre professait, au centre d'un groupé de

débutants; un autre, les mains derrière le dos, solitaire, demeurait

planté, accablait chaque oeuvre d'une impassibilité auguste. Et ce qui

le frappait surtout, c'était cette bousculade de troupeau, cette

curiosité en bande sans jeunesse ni passion, l'aigreur des voix, la

fatigue des visages, un air de souffrance mauvaise. Déjà, l'envie était

à l'oeuvre: le monsieur qui fait de l'esprit avec les dames: celui qui,

sans un mot, regarde, hausse terriblement les épaules, puis s'en va; les

deux qui restent un quart d'heure, coude à coude, appuyés à la

planchette de la cimaise, le nez sur une petite toile, chuchotant les

bas, avec des regards torves de conspirateurs.

Mais Fagerolles venait de paraître; et, au milieu du flux continuel des

groupes, il n'y avait plus que lui, la main tendue, se montrant partout

à la fois, se prodiguant dans son double rôle de jeune motive et de

membre influent du jury. Accablé d'éloges, de remerciements, de

réclamations, il avait une réponse pour chacun, sans rien perdre de sa

bonne grâce. Depuis le matin, il supportait l'assaut des petits peintres

de sa clientèle qui se trouvaient mal placés. C'était le galop ordinaire

de la première heure, tous se cherchant, courant se voir, éclatant en

récriminations, en fureurs bruyantes, interminables: on était trop haut,

le jour tombait mal, les voisinages tuaient l'effet, on parlait de

décrocher son tableau et de l'emporter. Un surtout s'acharnait, un grand

maigre, relançant de salle en salle Fagerolles, qui avait beau lui

expliquer son innocence: il n'y pouvait rien, on suivait l'ordre des

numéros de classement, les panneaux de chaque mur étaient disposés par

terre, puis accrochés, sans qu'on favorisât personne. Et il poussa

l'obligeance jusqu'à promettre son intervention, lors du remaniement des

salles, après les médailles, sans arriver à calmer le grand maigre, qui

continua de le poursuivre.

Un instant; Claude fendit la foule pour lui demander où l'on avait mis

sa toile. Mais une fierté l'arrêta, à le voir si entouré. N'était-ce pas

imbécile et douloureux, ce continuel besoin d'un autre? Du reste, il

réfléchissait brusquement qu'il devait avoir sauté toute une file de

salons, à droite; et, en effet, il y avait là des lieues nouvelles de

peinture. Il finit par déboucher dans une salle, où la foule

s'étouffait, en tas devant un grand tableau qui occupait le panneau

d'honneur, au milieu.

D'abord, il ne put le voir, tant le flot des épaules moutonnait, une

muraille épaissie de têtes, en rempart de chapeaux. On se ruait, dans

une admiration béante. Enfin, à force de se hausser sur la pointe des

pieds, il aperçut la merveille, il reconnut le sujet, d'après ce qu'on

lui en avait dit.

C'était le tableau de Fagerolles. Et il retrouvait son _Plein air_, dans

ce Déjeuner, la même note blonde, la même formule d'art, mais combien

adoucie, truquée, gâtée, d'une élégance d'épidémie, arrangée avec une

adresse infinie pour les satisfactions basses du public. Fagerolles

n'avait pas commis la faute de mettre ses trois femmes nues; seulement,

dans leurs toilettes osées de mondaines, il les avait déshabillées,

l'une montrant sa gorge sous la dentelle transparente du corsage,

l'autre découvrant sa jambe droite jusqu'au genou, en se renversant pour

prendre une assiette, la troisième qui ne livrait pas un coin de sa

peau, vêtue d'une robe si étroitement ajustée, qu'elle en était

troublante l'indécence, avec sa croupe tendue de cavale. Quant aux deux

messieurs, galants, en vestons de campagne, ils réalisaient le rêve du

distingué; tandis qu'un valet, au loin, tirait encore un panier du

landau, arrêté derrière les arbres. Tout cela, les figures, les étoffes,

la nature morte du déjeuner, s'enlevait gaiement en plein soleil, sur

les verdures assombries du fond; et l'habileté suprême était dans cette

forfanterie d'audace, dans cette force menteuse qui bousculait juste

assez la foule pour la faire se pâmer. Une tempête dans un pot de crème.

Claude, ne pouvant s'approcher, écoutait des mots, autour de lui. Enfin,

en voilà un qui faisait de la vraie vérité! Il n'appuyait pas comme ces

goujats de l'école nouvelle, il savait tout mettre sans rien mettre. Ah!

les nuances, l'art des sous-entendus, le respect du public, les

suffrages de la bonne compagnie! Et avec ça une finesse, un chantre, un

esprit! Ce n'était pas lui qui se fâchait incongrûment en morceaux

passionnés, d'une création débordante; non, quand il avait pris trois

notes sur nature, il donnait les trois notes, pas une de plus. Un

chroniqueur qui arrivait, s'extasia, trouva le mot: une peinture bien

parisienne. On le répéta, on ne passa plus sans déclarer ça bien

parisien.

Ces dos enflés, ces admirations montant en une marée d'échines

finissaient par exaspérer Claude; et, pris du besoin de voir les têtes

dont se composait un succès, il tourna le tas, il manoeuvra de façon à

s'adosser contre la cimaise. Là, il avait le public de face, dans le

jour gris que filait la toile du plafond, éteignant le milieu de la

salle; tandis que la lumière vive, glissée des bords de l'écran,

éclairait les tableaux des murs d'une nappe blanche, où l'or des cadres

prenait le ton chaud du soleil.

Tout de suite, il reconnut les gens qui l'avaient hué, autrefois: si ce

n'était pas ceux-là, c'étaient leurs frères; mais sérieux, extasiés,

embellis de respectueuse attention.

L'air mauvais des figures, cette fatigue de la lutte, cette bile de

l'envie tirant et jaunissant la peau, qu'il avait remarquées d'abord,

s'attendrissaient ici, dans l'unanime régal d'un mensonge aimable. Deux

grosses dames, la bouche ouverte, bâillaient d'aise. De vieux messieurs

arrondissaient les yeux, d'un air entendu. Un mari expliquait tout bas

le sujet à sa jeune femme, qui hochait le menton, dans un joli mouvement

du col. Il y avait des émerveillements béats, étonnés, profonds, gais,

austères, des sourires inconscients, des airs mourants de tête. Les

chapeaux noirs se renversaient à demi, les fleurs des femmes coulaient

sur leurs nuques. Et tous ces visages s'immobilisaient une minute,

étaient poussés, remplacés par d'autres qui leur ressemblaient,

continuellement.

Alors, Claude s'oublia, stupide devant ce triomphe. La salle devenait

trop petite, toujours des bandes nouvelles s'y entassaient. Ce n'étaient

plus les vides de la première heure, les souffles froids montés du

jardin, l'odeur de vernis errante encore; maintenant, l'air

s'échauffait, s'aigrissait du parfum des toilettes. Bientôt, ce qui

domina, ce fut l'odeur de chien mouillé. Il devait pleuvoir, une de ces

averses brusques de printemps, car les derniers venus apportaient une

humidité, des vêtements lourds qui semblaient fumer, dès qu'ils

entraient dans la chaleur de la salle. En effet, des coups de ténèbres

passaient, depuis un instant, sur l'écran du plafond. Claude, qui leva

les yeux, devina un galop de grandes nuées fouettées, de bise, des

trombes d'eau battant les vitres de la baie. Une moire d'ombres courait

le long des murs, tous les tableaux s'obscurcissaient, le public se

noyait de nuit; jusqu'à ce que la nuée emportée, le peintre revît sortir

les têtes de ce crépuscule, avec les mêmes bouches rondes, les mêmes

yeux ronds de ravissement imbécile.

Mais une autre amertume était réservée à Claude. Il aperçut, sur le

panneau de gauche, le tableau de Bongrand, en pendant à celui de

Fagerolles. Et, devant celui-là, personne ne se bousculait, les

visiteurs défilaient avec indifférence. C'était pourtant l'effort

suprême, le coup que le grand peintre cherchait à porter depuis des

années, une dernière oeuvre enfantée dans le besoin de se prouver la

virilité de son déclin. La haine qu'il nourrissait contre _La Noce au

village_, ce premier chef-d'oeuvre dont on avait écrasé sa vie de

travailleur, venait de le pousser à choisir le sujet contraire et

symétrique: L'Enterrement au village, un convoi de jeune fille, débandé

parmi des champs de seigle et d'avoine. Il luttait contre lui-même, on

verrait bien s'il était fini, si l'expérience de ses soixante ans ne

valait pas la fougue heureuse de sa jeunesse; et l'expérience était

battue, l'oeuvre allait être un insuccès morne, une de ces chutes

sourdes de vieil homme, qui n'arrêtent même pas les passants. Des

morceaux de maître s'indiquaient toujours, l'enfant de choeur tenant la

croix, le groupe des filles de la Vierge portant la bière, et dont les

robes blanches, plaquées sur des chairs rougeaudes, faisaient un joli

contraste avec l'endimanchement noir du cortège, au travers des

verdures; seulement, le prêtre en surplis, la fille à la bannière, la

famille derrière le corps, toute la toile d'ailleurs était d'une facture

sèche, désagréable de science, raidie par l'obstination. Il y avait là

un retour inconscient, fatal, au romantisme tourmenté, d'où était parti

l'artiste, autrefois.

Et c'était bien le pis de l'aventure, l'indifférence du public avait sa

raison dans cet art d'une autre époque, dans cette peinture cuite et un

peu terne, qui ne l'accrochait plus au passage, depuis la vogue des

grands éblouissements de lumière.

Justement, Bongrand, avec l'hésitation d'un débutant timide, entra dans

la salle, et Claude eut le coeur serré en le voyant jeter un coup d'oeil

à son tableau solitaire, puis un autre à celui de Fagerolles, qui

faisait émeute.

En cette minute, le peintre dut avoir la conscience aiguë de sa fin. Si,

jusque-là, la peur de sa lente déchéance l'avait dévoré, ce n'était

qu'un doute; et, maintenant, il avait une brusque certitude, il se

survivait, son talent était mort, jamais plus il n'enfanterait des

oeuvres vivantes. Il devint très pâle, il eut un mouvement pour fuir,

lorsque le sculpteur Chambouvard, qui arrivait par l'autre porte, avec

sa queue ordinaire de disciples, l'interpella, de sa voix grasse, sans

se soucier des personnes présentes.

«Ah! farceur, je vous y prends, à vous admirer!» Lui, cette année-là,

avait une Moissonneuse exécrable, une de ces figures stupidement ratées,

qui semblaient des gageures, sorties de ses puissantes mains et il n'en

était pas moins rayonnant, certain d'un chef-d'oeuvre de plus,

promettant son infaillibilité de dieu, au milieu de la foule, qu'il

n'entendait pas rire.

Sans répondre, Bongrand le regarda de ses yeux brûlés de fièvre.

«Et ma machine, en bas, continua l'autre, l'avez-vous vue?... Qu'ils y

viennent donc, les petits d'à présent! Il n'y a que nous, la vieille

France!»

Déjà, il s'en allait, suivi de sa cour, saluant le public étonné.

«Brute!» murmura Bongrand, étranglé de chagrin, révolté comme de l'éclat

d'un rustre dans la chambre d'un mort.

Il avait aperçu Claude, il s'approcha. N'était-ce pas lâche de fuir

cette salle? Et il voulait montrer son courage, son âme haute, où

l'envie n'était jamais entrée.

«Dites donc, notre ami Fagerolles en a, un succès!...

Je mentirais, si je m'extasiais sur son tableau, que je n'aime guère;

mais lui est très gentil, vraiment... Et puis, vous savez qu'il a été

tout à fait bien pour vous.» Claude s'efforçait de trouver un mot

d'admiration sur L'Enterrement.

«Le petit cimetière, au fond, est si joli!... Est-il possible que le

public...» D'une voix rude, Bongrand l'arrêta.

«Hein! mon ami, pas de condoléances... Je vois clair.» À ce moment,

quelqu'un les salua d'un geste familier, et Claude reconnut Naudet, un

Naudet grandi, enflé, doré par le succès des affaires colossales qu'il

brassait à présent.

L'ambition lui tournant la tête, il parlait de couler tous les autres

marchands de tableaux, il avait fait bâtir un palais, où il se posait en

roi du marché, centralisant les chefs-d'oeuvre, ouvrant les grands

magasins modernes de l'art. Des bruits de millions sonnaient dès son

vestibule, il installait chez lui des expositions, montait au-dehors des

galeries, attendait en mai l'arrivée des amateurs américains, auxquels

il vendait cinquante mille francs ce qu'il avait acheté dix mille; et il

menait un train de prince, femme, enfants, maîtresse, chevaux, domaine

en Picardie, grandes chasses. Ses premiers gains venaient de la hausse

des morts illustres, niés de leur vivant, Courbet, Millet, Rousseau; ce

qui avait fini par lui donner le mépris de toute oeuvre signée du nom

d'un peintre encore dans la lutte. Cependant, d'assez mauvais bruits

couraient déjà. Le nombre des toiles connues étant limité, et celui des

amateurs ne pouvant guère s'étendre, l'époque arrivait où les affaires

allaient devenir difficiles. On parlait d'un syndicat, d'une entente

avec des banquiers pour soutenir les hauts prix; à la salle Drouot, on

en était à l'expédient des ventes fictives, des tableaux rachetés très

cher par le marchand lui-même; et la faillite semblait être fatalement

au bout de ces opérations de Bourse, une culbute dans l'outrance et les

mensonges de l'agio.

«Bonjour, cher maître, dit Naudet, qui s'était avancé.

Hein? vous venez, comme tout le monde, admirer mon Fagerolles.» Son

attitude n'avait plus pour Bongrand l'humilité câline et respectueuse

d'autrefois. Et il causa de Fagerolles comme d'un peintre à lui, d'un

ouvrier à ses gages, qu'il gourmandait souvent. C'était lui qui l'avait

installé avenue de Villiers, le forçant à avoir un hôtel, le meublant

ainsi qu'une fille, l'endettant par des fournisseurs de tapis et de

bibelots, pour le tenir ensuite à sa merci; et, maintenant, il

commençait à l'accuser de manquer d'ordre, de se compromettre en garçon

léger. Par exemple, ce tableau, jamais un peintre sérieux ne l'aurait

envoyé au Salon; sans doute, cela faisait du tapage, on parlait même de

la médaille d'honneur; mais rien n'était plus mauvais pour les hauts

prix. Quand on voulait avoir les Américains, il fallait savoir rester

chez soi, comme un bon dieu au fond de son tabernacle.

«Mon cher, vous me croirez si vous voulez, j'aurais donné vingt mille

francs de ma poche pour que ces imbéciles de journaux ne fissent pas

tout ce vacarme autour de mon Fagerolles de cette année.»

Bongrand, qui écoutait bravement, malgré sa souffrance, eut un sourire.

«En effet, ils ont peut-être poussé les indiscrétions un peu loin...

Hier, j'ai lu un article, où j'ai appris que Fagerolles mangeait tous

les matins deux oeufs à la coque.» Il riait de ce coup brutal de

publicité, qui, depuis une semaine, occupait Paris du jeune maître, à la

suite d'un premier article sur son tableau, que personne encore n'avait

vu. Toute la bande des reporters s'était mise en campagne, on le

déshabillait, son enfance, son père le fabricant de zinc d'art, ses

études, où il logeait, comment il vivait, jusqu'à la couleur de ses

chaussettes, jusqu'à une manie qu'il avait de se pincer le bout du nez.

Et il était la passion du moment, le jeune maître selon le goût du jour,

ayant eu la chance de rater le prix de Rome et de rompre avec l'École,

dont il gardait les procédés: fortune d'une saison que le vent apporte

et remporte, caprice nerveux de la grande détraquée de ville, succès de

l'à-peu-près, de l'audace gris perle, de l'accident qui bouleverse la

foule le matin, pour se perdre le soir dans l'indifférence de tous.

Mais Naudet remarqua L'Enterrement au village.

«Tiens! c'est votre tableau?... Et, alors, vous avez voulu donner un

pendant à la _Noce_? Moi, je vous en aurais détourné... Ah! La _Noce_. La

_Noce_!» Bongrand l'écoutait toujours, sans cesser de sourire; et, seul,

un pli douloureux coupait ses lèvres tremblantes.

Il oubliait ses chefs-d'oeuvre, l'immortalité assurée à son nom, il ne

voyait plus que la vogue immédiate, sans effort, venant à ce galopin

indigne de nettoyer sa palette, le poussant à l'oubli, lui qui avait

lutté dix années avant d'être connu. Ces générations nouvelles, quand

elles vous enterrent, si elles savaient quelles larmes de sang elles

vous font pleurer dans la mort!

Puis, comme il se taisait, la peur le prit d'avoir laissé deviner son

mal. Est-ce qu'il tomberait à cette bassesse de l'envie? Une colère

contre lui-même le redressa, on devait mourir debout. Et, au lieu de la

réponse violente qui lui montait aux lèvres, il dit familièrement:

«Vous avez raison, Naudet, j'aurais mieux fait d'aller me coucher, le

jour où j'ai eu l'idée de cette toile.

--Ah! c'est lui, pardon!» cria le marchand, qui s'échappa.

C'était Fagerolles, qui se montrait à l'entrée de la salle.

Il n'entra pas, discret, souriant, portant sa fortune avec son aisance

de garçon d'esprit. Du reste, il cherchait quelqu'un, il appela d'un

signe un jeune homme et lui donna une réponse, heureuse sans doute, car

ce dernier déborda de reconnaissance. Deux autres se précipitèrent pour

le congratuler; une femme le retint, en lui montrant avec des gestes de

martyre une nature morte, placée dans l'ombre d'une encoignure. Puis il

disparut, après avoir jeté, sur le peuple en extase devant son tableau,

un seul coup d'oeil. Claude, qui regardait et écoutait, sentit alors sa

tristesse lui noyer le coeur. La bousculade augmentait toujours, il

n'avait plus en face de lui que des figures béantes et suantes, dans la

chaleur devenue intolérable. Par-dessus les épaules, d'autres épaulés

montaient, jusqu'à la porte, d'où ceux qui ne pouvaient rien voir, se

signalaient le tableau, du bout de leurs parapluies, ruisselant des

averses du dehors. Et Bongrand restait là par fierté, tout droit dans sa

défaite, solide sur ses vieilles jambes de lutteur, les regards clairs

sur Paris ingrat. Il voulait finir en brave homme, dont la bonté est

large. Claude, qui lui parla sans recevoir de réponse, vit bien que,

derrière cette face calme et gaie, l'âme était absente, envolée dans le

deuil, saignante d'un affreux tournent, et, saisi d'un respect effrayé,

il n'insista pas, il partit, sans même que Bongrand s'en aperçut, de ses

yeux vides.

De nouveau, au travers de la foule, une idée venait de pousser Claude.

Il s'ébahissait de n'avoir pu découvrir son tableau. Rien n'était plus

simple. N'y avait-il donc pas une salle où l'on riait, un coin de blague

et de tumulte, un attroupement de public farceur injuriant une oeuvre?

Cette oeuvre serait la sienne, à coup sûr. Il avait encore dans les

oreilles les rires du Salon des Refusés, autrefois. Et, de chaque porte,

il écoutait maintenant, pour entendre si ce n'était pas là qu'on le

huait.

Mais, comme il se retrouvait dans la salle de l'Est, cette halle où

agonise le grand art, le dépotoir où l'on empile les vastes compositions

historiques et religieuses, d'un froid sombre, il eut une secousse, il

demeura immobile, les yeux en l'air. Cependant, il était passé deux fois

déjà. Là-haut, c'était bien sa toile, si haut, si haut, qu'il hésitait à

la reconnaître, toute petite, posée en hirondelle, sur le coin d'un

cadre, le cadre monumental d'un immense tableau de dix maîtres,

représentant le Déluge, le grouillement d'un peuple jaune, culbuté dans

de l'eau lie-de-vin. À gauche, il y avait encore le pitoyable portrait

en pied d'un général couleur de cendre; à droite, une nymphe colosse,

dans un paysage lunaire, le cadavre exsangue d'une assassinée, qui se

gâtait sur l'herbe; et alentour, partout, des choses rosâtres,

violâtres, des images tristes, jusqu'à une scène comique de moines se

grisant, jusqu'à une ouverture de la Chambre, avec toute une page écrite

sur un cartouche doré, où les têtes des députés connus étaient

reproduites au trait, accompagnées des noms. Et, là-haut, là-haut, au

milieu de ces voisinages blafards, la petite toile, trop rude, éclatait

férocement, dans une grimace douloureuse de monstre.

Ah! l'Enfant mort, le misérable petit cadavre, qui n'était plus, à cette

distance, qu'une confusion de chairs, la carcasse échouée de quelque

bête informe! Était-ce un crâne, était-ce un ventre, cette tête

phénoménale, enflée et blanchie? et ces pauvres mains tordues sur les

linges, comme des pattes rétractées d'oiseau tué par le froid! et le lit

lui-même, cette pâleur des draps, sous la pâleur des membres, tout ce

blanc si triste, un évanouissement du ton, la fin dernière! Puis, on

distinguait les yeux clairs et fixes, on reconnaissait une tête

d'enfant, le cas de quelque maladie de la cervelle, d'une profonde et

affreuse piffé. Claude s'approcha, se recula, pour mieux voir. Le jour

était si mauvais, que des reflets dansaient dans la toile, de partout.

Son petit Jacques, comme on l'avait placé! sans doute par dédain, ou par

honte plutôt, afin de se débarrasser de sa laideur lugubre. Lui,

pourtant, l'évoquait, le retrouvait, là-bas, à la campagne, frais et

rose, quand il se roulait dans l'herbe, puis rue de Douai, peu à peu

pâli et stupide, puis rue Tourlaque, ne pouvant plus porter son front,

mourant une nuit tout seul, pendant que sa mère dormait; et il la

revoyait, elle aussi, la mère, la triste femme, restée à la maison, pour

y pleurer sans doute, ainsi qu'elle pleurait maintenant les journées

entières. N'importe, elle avait bien fait de ne pas venir: c'était trop

triste, leur petit Jacques, déjà froid dans son lit, jeté à l'écart en

paria, si brutalisé par la lumière, que le visage semblait rire, d'un

rire abominable.

Et Claude souffrait plus encore de l'abandon de son oeuvre. Un

étonnement, une déception, le faisait chercher des yeux la foule, la

poussée à laquelle il s'attendait.

Pourquoi ne le huait-on pas? Ah! les insultes de jadis, les moqueries,

les indignations, ce qui l'avait déchiré et fait vivre! Non, plus rien,

pas même un crachat au passage: c'était la mort. Dans la salle immense,

le public défilait rapidement, pris d'un frisson d'ennui. Il n'y avait

du monde que devant l'image de l'ouverture de la Chambre, où sans cesse

un groupe se renouvelait, lisant la légende, se montrant les têtes des

députés. Des rires ayant éclaté derrière lui, il se retourna: mais on ne

se moquait point; on s'égayait simplement des moines en goguette, le

succès comique du Salon, que des messieurs expliquaient à des dames, en

déclarant ça étourdissant d'esprit. Et tous ces gens passaient sous le

petit Jacques, et pas un ne levait la tête, pas un ne savait même qu'il

fait là-haut!

Le peintre, cependant, eut un espoir. Sur le pouf central, deux

personnages, un gros et un mince, décorés tous les deux, causaient,

renversés contre le dossier de velours, regardant les tableaux, en face.

Il s'approcha, il les écouta.

«Et je les ai suivis, disait le gros. Ils ont pris la rue Saint-Honoré,

la rue Saint-Roch, la rue de la Chaussée d'Antin, la rue La Fayette...

--Enfin, vous leur avez parlé? demanda le mince, d'un air de profond

intérêt.--Non, j'ai eu peur de me mettre en colère.» Claude s'en alla,

revint à trois reprises, le coeur battant, chaque fois qu'un rare

visiteur stationnait et promenait un lent regard de la cimaise au

plafond. Un besoin maladif l'enrageait d'entendre une parole, une seule.

Pourquoi exposer? comment savoir? tout, plutôt que cette torture du

silence! Et il étouffa, lorsqu'il vit s'approcher un jeune ménage, la

femme ravissante, l'allure délicate et fluette d'une bergère en Saxe.

Elle avait aperçu le tableau, elle en demandait le sujet, stupéfaite de

n'y rien comprendre; et, quand son mari, feuilletant le catalogue, eut

trouvé le titre: l'Enfant mort, elle l'entraîna, frissonnante, avec ce

cri d'effroi:

«Oh! l'horreur! est-ce que la police devrait permettre une horreur

pareille!».

Alors, Claude demeura là, debout, inconscient et hanté, les yeux cloués

en l'air, au milieu du troupeau continu de la foule qui galopait,

indifférente, sans un regard à cette chose unique et sacrée, visible

pour lui seul; et ce fut là, dans ces coudoiements, que Sandoz finit par

le reconnaître.

Flânant en garçon, lui aussi, sa femme étant restée près de sa mère

souffrante, Sandoz venait de s'arrêter, le coeur fendu, en bas de la

petite toile, rencontrée par hasard.

Ah! quel dégoût de cette misérable vie! Il revécut brusquement leur

jeunesse, le collège de Plassans, les longues escapades au bord de la

Viorne, les courses libres sous le brûlant soleil, toute cette flambée

de leurs ambitions naissantes; et, plus tard, dans leur existence

commune, il se rappelait leurs efforts, leurs certitudes de gloire, la

belle fringale, d'appétit démesuré, qui parlait d'avaler Paris d'un

coup. À cette époque, que de fois il avait vu en Claude le grand homme,

celui dont le génie débridé devait laisser en arrière, très loin, le

talent des autres!...

C'était d'abord l'atelier de l'impasse des Bourdonnais, plus tard

l'atelier du quai de Bourbon, des toiles immenses rêvées, des projets à

faire éclater le Louvre; c'était une lutte incessante, un travail de dix

heures par jour, un don entier de son être. Et puis, quoi? après vingt

années de cette passion, aboutir à ça, à cette pauvre chose sinistre,

toute petite, inaperçue, d'une navrante mélancolie dans son isolement de

pestiférée! Tant d'espoirs, de tortures, une vie usée au dur labeur de

l'enfantement, et ça, et ça, mon Dieu! Sandoz, près de lui, reconnut

Claude. Une maternelle émotion fit trembler sa voix.

«Comment! tu es venu?... Pourquoi as-tu refusé de passer me prendre?» Le

peintre ne s'excusa même pas. Il semblait très fatigué, sans révolte,

frappé d'une stupeur douce et sommeillante.

«Allons, ne reste pas là. Il est midi sonné, tu vas déjeuner avec

moi... Des gens m'attendaient chez Ledoyen.

Mais je les lâche, descendons au buffet, cela nous rajeunira, n'est-ce

pas, vieux!» Et Sandoz l'emmena, un bras sous le sien, le serrant, le

réchauffant, tâchant de le tirer de son silence morne.

«Voyons, sapristi! il ne faut pas te démonter de la sorte. Ils ont beau

l'avoir mal placé, ton tableau est superbe, un fameux morceau de

peintre!... Oui, je sais, tu avais rêvé autre chose. Que diable! tu n'es

pas mort, ce sera pour plus tard... Et, regarde! tu devrais être fier,

car c'est toi le véritable triomphateur du Salon, cette année. Il n'y a

pas que Fagerolles qui te pille, tous maintenant t'imitent, tu les as

révolutionnés, depuis ton _Plein air_, dont ils ont tant ri... Regarde,

regarde! en voilà encore un de _Plein air_, en voilà un autre, et ici, et

là-bas, tous, tous!» De la main, au travers des salles, il désignait des

toiles.

En effet, le coup de clarté, peu à peu introduit dans la peinture

contemporaine, éclatait enfin. L'ancien Salon noir, cuisiné au bitume,

avait fait place à un Salon ensoleillé, d'une gaieté de printemps.

C'était l'aube, le jour nouveau qui avait pointé jadis au Salon des

Refusés, et qui, à cette heure, grandissait, rajeunissant les oeuvres

d'une lumière fine, diffuse, décomposée en nuances infinies.

Partout, ce bleuissement se retrouvait, jusque dans les portraits et

dans les scènes de genre, haussées aux dimensions et au sérieux de

l'histoire. Eux aussi, les vieux sujets académiques, s'en étaient allés,

avec les jus recuits de la tradition, comme si la doctrine condamnée

emportait son peuple d'ombres; les imaginations devenaient rares, les

cadavéreuses nudités des mythologies et du catholicisme, les légendes

sans foi, les anecdotes sans vie, le bric-à-brac de l'École, usé par des

générations de malins ou d'imbéciles; et, chez les attardés des antiques

recettes, même chez les maîtres vieillis, l'influence était évidente, le

coup de soleil avait passé là. De loin, à chaque pas, on voyait un

tableau trouer le mur, ouvrir une fenêtre sur le dehors. Bientôt, les

murs tomberaient, la grande nature entrerait, car la brèche était large,

l'assaut avait emporté la routine, dans cette gaie bataille de témérité

et de jeunesse.

«Ah! ta part est belle encore, mon vieux! continua Sandoz. L'art de

demain sera le tien, tu les as tous faits.» Claude, alors, desserra les

dents, dit très bas, avec une brutalité sombre:

«Qu'est-ce que ça me fout de les avoir faits, si je ne me suis pas fait

moi-même?... Vois-tu, c'était trop gros pour moi, et c'est ça qui

m'étouffe.» D'un geste, il acheva sa pensée, son impuissance à être le

génie de la formule qu'il apportait, son tournent de précurseur qui sème

l'idée sans récolter la gloire, sa désolation de se voir volé, dévoré

par des bâcleurs de besogne, toute une nuée de gaillards souples,

éparpillant leurs efforts, encanaillant l'art nouveau, avant que lui ou

un autre ait eu la force de planter le chef-d'oeuvre qui daterait cette

fin de siècle.

Sandoz protesta, l'avenir restait libre. Puis, pour le distraire, il

l'arrêta, en traversant le salon d'honneur.

«Oh! cette dame en bleu, devant ce portrait! Quelle claque la nature

fiche à la peinture!... Tu te souviens, quand nous regardions le public

autrefois, les toilettes, la vie des salles. Pas un tableau ne tenait le

coup. Et, aujourd'hui, il y en a qui ne se démolissent pas trop.

J'ai même remarqué, là-bas, un paysage dont la tonalité jaune éteignait

complètement les femmes qui s'en approchaient.»

Mais Claude eut un tressaillement d'indicible souffrance.

«Je t'en prie, allons-nous-en, emmène-moi... Je n'en puis plus.» Au

buffet, ils eurent toutes les peines du monde à trouver une table libre,

C'était un étouffement, un empilement, dans le vaste trou d'ombre, que

des draperies de serge brune ménageaient, sous les travées du haut

plancher de fer. Au fond, à demi noyés de ténèbres, trois dressoirs

étageaient symétriquement leurs compotiers de fruits; tandis que, plus

en avant, occupant les comptoirs de droite et de gauche, deux dames, une

blonde, une brune, surveillaient la mêlée, d'un regard militaire; et,

des profondeurs obscures de cet antre, un flot de petites tables de

marbre, une marée de chaises, serrées, enchevêtrées, moutonnait,

s'enflait, venait déborder et s'étaler jusque dans le jardin, sous la

grande clarté pâle qui tombait des vitres.

Enfin, Sandoz vit des personnes se lever. Il s'élança, il conquit la

table de haute lutte, au milieu du tas.

«Ah! fichtre! nous y sommes... Que veux-tu manger?» Claude eut un geste

insouciant. Le déjeuner d'ailleurs fut exécrable, de la truite amollie

par le court-bouillon, un filet desséché au four, des asperges sentant

le linge humide; et encore fallut-il se battre pour être servi, car les

garçons, bousculés, perdant la tête, restaient en détresse dans les

passages trop étroits, que le flux des chaises resserrait toujours,

jusqu'à les boucher complètement.

Derrière la draperie de gauche, on entendait un tintamarre de casseroles

et de vaisselle, la cuisine installée là, sur le sable, ainsi que ces

fourneaux de kermesse qui campent au plein air des routes.

Sandoz et Claude devaient manger de biais, étranglés entre deux

sociétés, dont les coudes peu à peu entraient dans leurs assiettes; et,

chaque fois que passait un garçon, il ébranlait les chaises d'un violent

coup de hanche. Mais cette gêne, ainsi que l'abominable nourriture,

égayait. On plaisantait les plats, une familiarité s'établissait de

table à table, dans la commune infortune qui se changeait en partie de

plaisir. Des inconnus finissaient par sympathiser, des amis soutenaient

des conversations à trois rangs de distance, la tête tournée,

gesticulant par-dessus les épaules des voisins. Les femmes surtout

s'animaient, d'abord inquiètes de cette cohue, puis se dégantant,

relevant leurs voilettes, riant au premier doigt de vin pur. Et ce qui

était le ragoût de ce jour du vernissage, c'était justement la

promiscuité où se coudoyaient là tous les mondes, des filles, des

bourgeoises, de grands artistes, de simples imbéciles, une rencontre de

hasard, un mélange dont le louche imprévu allumait les yeux des plus

honnêtes.

Cependant, Sandoz, qui avait renoncé à finir sa viande, haussait la

voix, au milieu du terrible vacarme des conversations et du service,«Un

morceau de fromage, hein?... Et tâchons d'avoir du café.» Les yeux

vagues, Claude n'entendait pas. Il regardait dans le jardin. De sa

place, il voyait le massif central, de grands palmiers qui se

détachaient sur les draperies brunes, dont tout le pourtour était orné.

Là, s'espaçait un cercle de statues: le dos d'une faunesse, à la croupe

enflée; le joli profil d'une étude de jeune fille, une rondeur de joue,

une pointe de petit sein rigide; la face d'un Gaulois en bronze, une

colossale romance, irritante de patriotisme bête; le ventre laiteux

d'une femme pendue par les poignets, quelque Andromède du quartier

Pigalle; et d'autres, d'autres encore, des files d'épaules et de hanches

qui suivaient les tournants des allées, des fuites de blancheurs au

travers des verdures, des têtes, des gorges, des jambes, des bras,

confondus et envolés dans l'éloignement de la perspective. À gauche se

perdait une ligne de bustes, la joie des bustes, l'extraordinaire

comique d'une enfilade de nez, un prêtre à nez énorme et pointu, une

soubrette à petit nez retroussé, une Italienne du XVe siècle au beau nez

classique; un matelot au nez de simple fantaisie, tous les nez, le nez

magistrat, le nez industriel, le nez décoré, immobiles et sans fin.

Mais Claude ne voyait rien, ce n'étaient que des taches grises dans le

jour brouillé et verdi. Sa stupeur continuait, il eut une seule

sensation, le grand luxe des toilettes, qu'il avait mal jugé au milieu

de la poussée des salles, et qui là se développait librement, ainsi que

sur le gravier de quelque serre de château. Toute l'élégance de Paris

défilait, les femmes venues pour se montrer, les robes méditées,

destinées à être dans les journaux du lendemain.

On regardait beaucoup une actrice marchant d'un pas de reine, au bras

d'un monsieur qui prenait des airs complaisants de prince époux. Les

mondaines avaient des allures de gueuses, toutes se dévisageaient de ce

lent coup d'oeil dont elles se déshabillent, estimant la soie, aunant

les dentelles, fouillant de la pointe des bottines à la plume du

chapeau. C'était comme un salon neutre, des dames assises avaient

rapproché leurs chaises, ainsi qu'aux Tuileries, uniquement occupées de

celles qui passaient. Deux amies hâtaient le pas, en riant. Une autre,

solitaire, allait et revenait, muette, avec un regard noir.

D'autres encore, qui s'étaient perdues, se retrouvaient, s'exclamaient

de l'aventure. Et la masse mouvante et assombrie des hommes stationnait,

se remettait en marche, s'arrêtait en face d'un marbre, refluait devant

un bronze; tandis que, parmi les rares bourgeois égarés là, circulaient

des noms célèbres, tout ce que Paris comptait d'illustrations, le nom

d'une gloire retentissante, au passage d'un gros monsieur mal mis, le

nom ailé d'un poète, à l'approche d'un homme blême, qui avait la face

plate d'un portier.

Une onde vivante montait de cette foule dans la lumière égale et

décolorée, lorsque, brusquement, derrière les nuages d'une dernière

averse, un coup de soleil enflamma les vitres hautes, fit resplendir le

vitrail du couchant, plut en gouttes d'or, à travers l'air immobile; et

tout se chauffa, la neige des statues dans les verdures luisantes, les

pelouses tendres que découpait le sable jaune des allées, les toilettes

riches aux vifs réveils de satin et de perles, les voix elles mêmes,

dont le grand murmure nerveux et rieur sembla pétiller comme une claire

flambée de sarments.

Des jardiniers, en train d'achever la plantation des corbeilles,

tournaient les robinets des bouches d'arrosage, promenaient des

arrosoirs dont la pluie s'exhalait des gazons trempés, en une fumée

tiède. Un moineau très hardi, descendu des charpentes de fer, malgré le

monde, piquait le sable devant le buffet, mangeant les miettes de pain

qu'une jeune femme s'amusait à lui jeter.

Alors, Claude, de tout ce tumulte, n'entendit au loin que le bruit de

mer, le grondement du public roulant en haut, dans les salles. Et un

souvenir lui revint, il se rappela ce bruit, lui avait soufflé en

ouragan devant son tableau. Mais, à cette heure, on ne riait plus:

c'était Fagerolles, là-haut, que l'haleine géante de Paris acclamait.

Justement, Sandoz, qui se retournait, dit à Claude: «Tiens, Fagerolles!»

En effet, Fagerolles et Jory, sans les voir, venaient de s'emparer d'une

table voisine. Le dernier continuait une conversation de sa grosse voix.

«Oui, j'ai vu son enfant crevé. Ah! le pauvre bougre, quelle fin!»

Fagerolles lui donna un coup de coude; et, tout de suite, l'autre, ayant

aperçu les deux camarades, ajouta.

«Ah! ce vieux Claude!... Comment va, hein?... Tu sais que je n'ai pas

encore vu ton tableau. Mais on m'a dit que c'était superbe.

--Superbe!» appuya Fagerolles.

Ensuite, il s'étonna.

«Vous avez mangé ici, quelle idée! on y est si mal!...

Nous autres, nous revenons de chez Ledoyen. Oh! un monde, une

bousculade, une gaieté!... Approchez donc votre table que nous causions

un peu.» On réunit les deux tables. Mais déjà des flatteurs, des

solliciteurs relançaient le jeune maître triomphant. Trois amis se

levèrent, le saluèrent bruyamment de loin. Une dame tomba dans une

contemplation souriante, lorsque son mari le lui eut nommé à l'oreille.

Et le grand maigre, l'artiste mal placé qui ne dérangeait pas et le

poursuivait depuis le matin, quitta une table du fond où il se trouvait,

accourut de nouveau se plaindre, en exigeant la cimaise,

immédiatement. «Eh! fichez-moi la paix!» finit par crier Fagerolles; à

bout d'amabilité et de patience. Puis, lorsque l'autre s'en fut allé, en

mâchonnant de sourdes menaces:

«C'est vrai, on a beau vouloir être obligeant, ils vous rendraient

enragés!... Tous sur la cimaise! des lieues de cimaise!... Ah! quel

métier que d'être du jury! On s'y casse les jambes et l'on n'y récolte

que des haines!» De son air accablé, Claude le regardait. Il sembla

s'éveiller un instant, il murmura d'une langue pâteuse:

«Je t'ai écrit, je voulais aller te voir pour te remercier...

Bongrand m'a dit la peine que tu as eue... Merci encore, n'est-ce

pas?»...

Mais Fagerolles, vivement, l'interrompit.

«Que diable! je devais bien çà à notre vieille amitié...

C'est moi qui suis content de t'avoir fait ce plaisir.» Et il avait cet

embarras qui le reprenait toujours devant le maître inavoué de sa

jeunesse, cette sorte d'humilité invincible, en face de l'homme dont le

muet dédain suffisait en ce moment à gâter son triomphe.

«Ton tableau est très bien», ajouta Claude lentement, pour être bon et

courageux. Ce simple éloge gonfla le coeur de Fagerolles d'une émotion

exagérée, irrésistible, montée il ne savait d'où; et le gaillard, sans

foi, brûlé à toutes les farces, répondit d'une voix tremblante:

«Ah! mon brave, ah! tu es gentil de me dire ça!» Sandoz venait enfin

d'obtenir deux tasses de café, et comme le garçon avait oublié le sucre,

il dut se contenter des morceaux laissés par une famille voisine.

Quelques tables se vidaient, mais la liberté avait grandi, un rire de

femme sonna si haut, que toutes les têtes se retournèrent.

On fumait, une lente vapeur bleue s'exhalait au-dessus de la débandade

des nappes, tachées de vin, encombrées de vaisselle grasse. Lorsque

Fagerolles eut également réussi à se faire apporter deux chartreuses, il

se mit à causer avec Sandoz, qu'il ménageait, devinant là une force. Et

Jory, alors, s'empara de Claude, redevenu morne et silencieux.

«Dis donc, mon cher, je ne t'ai pas envoyé de lettre, pour mon

mariage... Tu sais, à cause de notre position, nous avons fait ça entre

nous, sans personne... Mais, tout de même, j'aurais voulu te prévenir.

Tu m'excuses, n'est-ce pas?» Il se montra expansif, donna des détails,

heureux de vivre, dans la joie égoïste de se sentir gras et victorieux,

en face de ce pauvre diable vaincu. Tout lui réussissait, disait-il. Il

avait lâché la chronique, flairant la nécessité d'installer sérieusement

sa vie; puis, il s'était haussé à la direction d'une grande revue d'art;

et l'on assurait qu'il y touchait trente mille francs par an, sans

compter tout un obscur trafic dans les ventes de collections. La

rapacité bourgeoise qu'il tenait de son père, cette hérédité du gain qui

l'avait jeté secrètement à des spéculations infimes, dès les premiers

sous gagnés, s'étalait aujourd'hui, finissait par faire de lui un

terrible monsieur saignant à blanc les artistes et les amateurs qui lui

tombaient sous la main.

Et c'était au milieu de cette fortune que Mathilde, toute-puissante,

venait de l'amener à la supplier en pleurant d'être sa femme, ce qu'elle

avait fièrement refusé pendant six mois.

«Lorsqu'on doit vivre ensemble, continuait-il, le mieux est encore de

régler la situation. Hein? toi qui as passé par là, mon cher, tu en sais

quelque chose... Si je te disais qu'elle ne voulait pas, oui! par

crainte d'être mal jugée et de me faire du tort. Oh! une âme d'une

grandeur, d'une délicatesse!... Non, vois-tu, on n'a pas idée des

qualités de cette femme-là. Dévouée, toujours aux petits soins, économe,

et fine, et de bon conseil... Ah! c'est une rude chance que je l'aie

rencontrée! Je n'entreprends plus rien sans elle, je la laisse aller,

elle mène tout, ma parole!» La vérité était que Mathilde avait achevé de

le réduire à une obéissance peureuse de petit garçon, que la seule

menace d'être privé de confiture rend sage. Une épouse autoritaire,

affamée de respect, dévorée d'ambition et de lucre, s'était dégagée de

l'ancienne goule impudique.

Elle ne le trompait même pas, d'une vertu aigre de femme honnête, en

dehors des pratiques d'autrefois, qu'elle avait gardées avec lui seul,

pour en faire l'instrument conjugal de sa puissance. On disait les avoir

vus communier tous les deux à Notre-Dame-de-Lorette. Ils s'embrassaient

devant le monde, ils s'appelaient de petits noms tendres.

Seulement, le soir, il devait raconter sa journée, et si l'emploi d'une

heure restait louche, s'il ne rapportait pas jusqu'aux centimes des

sommes qu'il touchait, elle lui faisait passer une telle nuit, à le

menacer de maladies graves, à refroidir le lit de ses refus dévots, que,

chaque fois, il achetait plus chèrement son pardon.

«Alors, répéta Jory, se complaisant dans son histoire, nous avons

attendu la mort de mon père, et je l'ai épousée.» Claude, l'esprit perdu

jusque-là, hochant la tête sans écouter, fut seulement frappé par la

dernière phrase. «Comment, tu l'as épousée?... Mathilde!» Il mit dans

cette exclamation son étonnement de l'aventure, tous les souvenirs qui

lui revenaient de la boutique à Mahoudeau. Ce Jory, il l'entendait

encore parler d'elle en termes abominables, il se rappelait ses

confidences, un matin, sur un trottoir, des orgies romantiques, des

horreurs, au fond de l'herboristerie empestée par l'odeur forte des

aromates. Toute la bande y avait passé, lui s'était montré plus

insultant que les autres, et il l'épousait! Vraiment, un homme était

bête de mal parler d'une maîtresse, même de la plus basse, car il ne

savait jamais s'il ne l'épouserait pas, un jour.

«Eh! oui, Mathilde, répondit l'autre, souriant. Va, ces vieilles

maîtresses, ça fait encore les meilleures femmes» Il était plein de

sérénité, la mémoire morte, sans une allusion, sans un embarras sous les

regards des camarades.

Elle semblait venir d'ailleurs, il la leur présentait, comme s'ils ne

l'avaient pas connue aussi bien que lui.

Sandoz, qui suivait d'une oreille la conversation, très intéressé par ce

beau cas, s'écria, quand ils se turent:

«Hein? filons... J'ai les jambes engourdies.» Mais, à ce moment, Irma

Bécot parut et s'arrêta devant le buffet. Elle était en beauté, les

cheveux dorés à neuf, dans son éclat truqué de courtisane fauve,

descendue d'un vieux cadre de la Renaissance; et elle portait une

tunique de brocart bleu pâle, sur une jupe de satin couverte d'Alençon,

d'une telle richesse qu'une escorte de messieurs l'accompagnait. Un

instant, en apercevant Claude parmi les autres, elle hésita, saisie

d'une honte lâche, en face de ce misérable mal vêtu, laid et méprisé.

Puis, elle eut la vaillance de son ancien caprice, ce fut à lui qu'elle

serra la main le premier, au milieu de tous ces hommes corrects,

arrondissant des yeux surpris. Elle riait d'un air de tendresse, avec

une amicale moquerie qui pinçait un peu les coins de sa bouche.

«Sans rancune», lui dit-elle gaiement.

Et ce mot, qu'ils furent les seuls à comprendre, redoubla son rire.

C'était toute leur histoire. Le pauvre garçon qu'elle avait dû

violenter, et qui n'y avait pris aucun plaisir! Déjà, Fagerolles payait

les deux chartreuses et s'en allait avec Irma, que Jory se décida

également à suivre.

Claude les regarda s'éloigner tous les trois, elle entre les deux

hommes, marchant royalement parmi la foule, très admirés, très

salués. «On voit bien que Mathilde n'est pas là, dit simplement Sandoz.

Ah! mes amis, quelle paire de gifles en rentrant!» Lui-même demanda

l'addition. Toutes les tables se dégarnissaient, il n'y avait plus qu'un

saccage d'os et de croûtes. Deux garçons lavaient les marbres à

l'éponge, tandis qu'un autre, armé d'un râteau, grattait le sable,

trempé de crachats, sali de miettes. Et, derrière la draperie de serge

brune, c'était maintenant le personnel qui déjeunait, des bruits de

mâchoires, des rires empâtés, toute la mastication forte d'un campement

de bohémiens, en train de torcher les marmites. Claude et Sandoz firent

le tour du jardin, et ils découvrirent une figure de Mahoudeau, très mal

placée, dans un coin, près du vestibule de l'Est. C'était enfin la

Baigneuse debout, mais rapetissée encore, à peine grande comme une

fillette de dix ans, et d'une élégance charmante, les cuisses fines, la

gorge toute petite, une hésitation exquise de bouton naissant. Un parfum

s'en dégageait, la grâce que rien ne donne et qui fleurit où elle veut,

la grâce invincible, entêtée et vivace, repoussant quand même de ces

gros doigts d'ouvrier, qui s'ignoraient au point de l'avoir si longtemps

méconnue.

Sandoz ne put s'empêcher de sourire.

«Et dire que ce gaillard a tout fait pour gâter son talent!... S'il

était mieux placé, il aurait un gros succès.

--Oui, un gros succès, répéta Claude. C'est très joli.» Justement, ils

aperçurent Mahoudeau, déjà sous le vestibule, se dirigeant vers

l'escalier. Ils l'appelèrent, ils coururent, et tous trois restèrent à

causer quelques minutes.

La galerie du rez-de-chaussée s'étendait, vide, sablée, éclairée d'une

clarté blafarde par ses grandes fenêtres rondes; et l'on aurait pu se

croire sous un pont de chemin de fer: de forts piliers soutenaient les

charpentes métalliques, un froid de glace soufflait de haut, mouillant

le sol, où les pieds enfonçaient. Au loin, derrière un rideau déchiré,

s'alignaient des statues, les envois refusés de la sculpture, les

plâtres que les sculpteurs pauvres ne retiraient même pas, une Morgue

blême, d'un abandon lamentable.

Mais ce qui surprenait, ce qui faisait lever la tête, c'était le fracas

continu, le piétinement énorme du public sur le plancher des salles. Là,

on en était assourdi, cela roulait démesurément, comme si des trains

interminables, lancés à toute vapeur, avaient ébranlé sans fin les

solives de fer.

Quand on l'eut complimenté, Mahoudeau dit à Claude qu'il avait vainement

cherché sa toile: au fond de quel trou l'avait-on fourrée? Puis, il

s'inquiéta de Gagnière et de Dubuche, dans un attendrissement du passé,

Où étaient les Salons d'autrefois, lorsqu'on y débarquait en bande, les

courses rageuses à travers les salles, comme en pays ennemi, les

violents dédains de la sortie ensuite, les discussions qui enflaient les

langues et vidaient les crânes!

Personne ne voyait plus Dubuche. Deux ou trois fois par mois, Gagnière

arrivait de Melun, effaré, pour un concert; et il se désintéressait

tellement de la peinture, qu'il n'était venu au Salon, où il avait

pourtant son paysage de Seine qu'il envoyait depuis quinze ans, d'un

joli ton gris, consciencieux et si discret, que le public ne l'avait

jamais remarqué.

«J'allais monter, reprit Mahoudeau. Montez-vous avec moi?» Claude, pâli

d'un malaise, levait les yeux, à chaque seconde. Ah! ce grondement

terrible, ce galop dévorateur du monstre, dont il sentait la secousse

jusque dans ses membres!...

Il tendit la main sans parler. «Tu nous quittes? s'écria Sandoz. Fais

encore un tour avec nous, et nous partirons ensemble.» Puis, une pitié

lui serra le coeur, en le voyant si las.

Il le sentait à bout de courage, désireux de solitude, pris du besoin de

fuir seul; pour cacher sa blessure.

«Alors, adieu, mon vieux... Demain, j'irai chez toi.» Claude,

chancelant, poursuivi par la tempête d'en haut, disparut derrière les

massifs du jardin.

Et, deux heures plus tard, dans la salle de l'Est, Sandoz, qui, après

avoir perdu Mahoudeau, venait de le retrouver avec Jory et Fagerolles,

aperçut Claude, debout devant sa toile, à la place même où il l'avait

rencontré la première fois. Le misérable, au moment de partir, était

remonté là, malgré lui, attiré, obsédé.

C'était l'étouffement embrasé de cinq heures, lorsque la cohue, épuisée

de tourner le long des salles, saisie du vertige des troupeaux lâchés

dans un parc, s'effare et s'écrase, sans trouver la sortie. Depuis le

petit froid du matin, la chaleur des corps, l'odeur des haleines avaient

alourdi l'air d'une vapeur rousse; et la poussière des parquets,

volante, montait en un fin brouillard, dans cette exhalaison de litière

humaine. Des gens s'emmenaient encore devant des tableaux, dont les

sujets seuls frappaient et retenaient le public. On s'en allait, on

revenait, on piétinait sans fin. Les femmes surtout s'entêtaient à ne

pas lâcher pied, à en être jusqu'au moment où les gardiens les

pousseraient dehors, dès le premier coup de six heures.

De grosses dames s'étaient échouées. D'autres, n'ayant pas découvert le

moindre petit coin pour s'asseoir, s'appuyaient fortement sur leurs

ombrelles, défaillantes, obstinées quand même. Tous les yeux inquiets et

suppliants, guettaient les banquettes chargées de monde. Et il n'y avait

plus, flagellant ces milliers de têtes, que ce dernier coup de la

fatigue, qui délabrait les jambes, tirait la face, ravageait le front de

migraine, cette migraine spéciale des Salons, faite de la cassure

continuelle de la nuque et de la danse aveuglante des couleurs.

Seuls, sur le pouf où ils se contaient déjà leurs histoires, dès midi,

les deux messieurs décorés causaient toujours tranquillement, à cent

lieues. Peut-être y étaient-ils revenus, peut-être n'en avaient-ils pas

même bougé.

«Et, comme ça, disait le gros, vous êtes entré, en affectant de ne pas

comprendre?

--Parfaitement, répondait le mince, je les ai regardés et j'ai ôté mon

chapeau. Hein? c'était clair.

--Étonnant! vous êtes étonnant, mon cher ami!» Mais Claude n'entendait

que les sourds battements de son coeur, ne voyait que l'Enfant mort, en

l'air, près du plafond. Il ne le quittait pas des yeux, il subissait la

fascination qui le clouait là, en dehors de son vouloir.

La foule, dans sa nausée de lassitude, tournoyait autour de lui; des

pieds écrasaient les siens, il était heurté, emporté; et, comme une

chose inerte, il s'abandonnait, flottait, se retrouvait à la même place,

sans baisser la tête, ignorant ce qui se passait en bas, ne vivant plus

que là-haut, avec son oeuvre, son petit Jacques, enflé dans la mort.

Deux grosses larmes, immobiles entre ses paupières, l'empêchaient de

bien voir. Il lui semblait que jamais il n'aurait le temps de voir

assez.

Alors, Sandoz, dans sa pitié profonde, feignit de ne pas avoir aperçu

son vieil ami, comme s'il eût voulu le laisser seul, sur la tombe de sa

vie manquée. De nouveau, les camarades passaient en bande, Fagerolles et

Jory filaient en avant; et, justement, Mahoudeau lui ayant demandé où

était le tableau de Claude, Sandoz mentit, l'écarta, l'emmena. Tous s'en

allèrent.

Le soir, Christine n'obtint de Claude que des paroles brèves: tout

marchait bien, le public ne se fâchait pas, le tableau faisait bon

effet, un peu haut peut-être. Et, malgré cette tranquillité froide, il

était si étrange, qu'elle fut prise de peur.

Après le dîner, comme elle revenait de porter des assiettes à la

cuisine, elle ne le trouva plus devant la table. Il avait ouvert une

fenêtre qui donnait sur un terrain vague, il était là, tellement penché,

qu'elle ne le voyait pas. Puis, terrifiée, elle se précipita, elle le

tira violemment par son veston.

«Claude! Claude! que fais-tu?» Il s'était retourné, d'une pâleur de

linge, les yeux fous.

«Je regarde.» Mais elle feutra la fenêtre de ses mains tremblantes, et

elle en garda une telle angoisse, qu'elle ne dormait plus la nuit.

L'Œuvre · 第 11 / 14 题