Six semaines plus tard, Claude peignait un matin dans un flot de soleil
qui tombait par la baie vitrée de l'atelier.
De pluies continues avaient attristé le milieu d'août, et le courage au
travail lui revenait avec le ciel bleu. Son grand tableau n'avançait
guère, il s'y appliquait pendant de longues matinées silencieuses, en
artiste combattu et obstiné.
On frappa. Il crut que c'était Mme Joseph, la concierge, qui lui montait
son déjeuner; et, comme la clef restait toujours sur la porte, il cria
simplement:
«Entrez!» La porte s'était ouverte, il y eut un remuement léger, puis
tout cessa. Lui, continuait de peindre, sans même tourner la tête. Mais
ce silence frissonnant, une vague haleine qui palpitait, finirent par
l'inquiéter. Il regarda, il demeura stupéfait: une femme était là, vêtue
d'une robe claire, le visage à demi caché sous une voilette blanche; et
il ne la connaissait point, et elle tenait une botte de roses qui
achevait de l'ahurir.
Tout d'un coup, il la reconnut.
«Vous, mademoiselle!... Ah bien! si je songeais à vous!» C'était
Christine. Il n'avait pu rattraper à temps ce cri peu aimable, qui était
le cri même de la vérité. D'abord, elle l'avait préoccupé de son
souvenir; ensuite, à mesure que les jours s'écoulaient, depuis près de
deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie, elle était passée à
l'état de vision fuyante et regrettée, de profil charmant qui se perd et
qu'on ne doit jamais revoir.
«Oui, c'est moi, monsieur... J'ai pensé que c'était mal de ne pas vous
remercier...» Elle rougissait, elle balbutiait, ne pouvant trouver les
mots. Sans doute la montée de l'escalier l'avait essoufflée, car son
coeur battait très fort. Eh quoi? était-ce donc déplacé, cette visite,
raisonnée si longtemps, et qui avait fini par lui sembler toute
naturelle? Le pis était qu'en passant sur le quai, elle venait d'acheter
cette botte de roses, dans l'intention délicate de témoigner sa
gratitude à ce garçon; et ces fleurs la gênaient horriblement.
Comment les lui donner? Qu'allait-il penser d'elle?
L'inconvenance de toutes ces choses ne lui était apparue qu'en ouvrant
la porte.
Mais Claude, plus troublé encore, se jetait à une exagération de
politesse. Il avait lâché sa palette, il bouleversait l'atelier pour
débarrasser une chaise.
«Mademoiselle, je vous en prie, asseyez-vous... Vraiment, c'est une
surprise... Vous êtes trop charmante...»
Alors, quand elle fut assise, Christine se calma. Il était si drôle avec
ses grands gestes éperdus, elle le sentait lui-même si timide, qu'elle
eut un souffre. Et elle lui tendit les roses, bravement.
«Tenez! c'est pour que vous sachiez que je ne suis pas une ingrate.» Il
ne dit rien d'abord, la contempla, saisi. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se
moquait pas, il lui serra les deux mains, à les briser; puis, il mit
tout de suite le bouquet dans son pot à eau, en répétant:
«Ah! par exemple, vous êtes un bon garçon, vous!...
C'est la première fois que je fais ce compliment à une femme, parole
d'honneur!».
Il revint, il lui demanda, ses yeux dans les siens:
«Vrai, vous ne m'avez pas oublié?
--Vous le voyez bien, répondit-elle en riant.
--Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois?» De nouveau, elle rougit.
Le mensonge qu'elle faisait, lui rendit un instant son embarras.
«Mais je ne suis pas libre, vous le savez... Oh! Mme Vanzade est très
bonne pour moi; seulement, elle est impotente, elle ne sort jamais; et
il a fallu qu'elle-même, inquiète de ma santé, me forçât à prendre
l'air.» Elle ne disait pas la honte où son aventure du quai de Bourbon
l'avait jetée, les premiers jours. En se retrouvant à l'abri, dans la
maison de la vieille dame, le souvenir de la nuit passée chez un homme
l'avait tracassée de remords, comme une faute; et elle croyait être
parvenue à chasser cet homme de sa mémoire, ce n'était plus qu'un
mauvais rêve dont les contours s'effaçaient. Puis, sans qu'elle sût
comment, au milieu du grand calme de son existence nouvelle, l'image
était ressortie de l'ombre, en se précisant, en s'accentuant, jusqu'à
devenir l'obsession de toutes ses heures. Pourquoi donc l'aurait-elle
oublié?
Elle ne trouvait à lui faire aucun reproche? au contraire, ne lui
devait-elle pas de la gratitude? La pensée de le revoir, repoussée
d'abord, longtemps combattue ensuite, avait ainsi tourné en elle à
l'idée fixe. Chaque soir, la tentation la reprenait dans la solitude de
sa chambre, un malaise dont elle s'irritait, un désir ignoré
d'elle-même; et elle ne s'était apaisée un peu qu'en s'expliquant ce
trouble par son besoin de reconnaissance. Elle était si seule, si
étouffée, dans cette demeure somnolente! le flot de sa jeunesse
bouillonnait si fort, son coeur avait une si grosse envie
d'amitié! «Alors, continua-t-elle, j'ai profité de ma première sortie...
Et puis, il faisait tellement beau, ce matin, après toutes ces averses
maussades!» Claude, heureux, debout devant elle, se confessa lui aussi,
mais sans avoir rien à cacher.
«Moi, je n'osais plus songer à vous... N'est-ce pas? vous êtes comme
ces fées des contes qui sortent du plancher et qui rentrent dans les
murs, toujours au moment où l'on ne s'y attend pas. Je me disais: C'est
fini, ce n'est peut-être pas vrai qu'elle a traversé cet atelier... Et
vous voilà, et ça me fait un plaisir, oh! un fier plaisir!» Souriante et
gênée, Christine tournait la tête, affectait maintenant de regarder
autour d'elle. Son sourire disparut, la peinture féroce qu'elle
retrouvait là, les flamboyantes esquisses du Midi, l'anatomie
terriblement exacte des études, la glaçaient comme la première fois.
Elle fut reprise d'une véritable crainte, elle dit, sérieuse, la voix
changée:
«Je vous dérange, je m'en vais.
--Mais non! mais non! cria Claude en l'empêchant de quitter sa chaise.
Je m'abrutissais au travail, ça me fait du bien de causer avec vous...
Ah! ce sacré tableau, il me torture assez déjà!» Et Christine, levant
les yeux, regarda le grand tableau, cette toile, tournée l'autre fois
contre le mur, et qu'elle avait eu en vain le désir de voir. Les fonds,
la clairière sombre trouée d'une nappe de soleil, n'étaient toujours
qu'indiqués à larges coups. Mais les deux petites lutteuses, la blonde
et la brune, presque terminées, se détachaient dans la lumière, avec
leurs deux notes si fraîches. Au premier plan, le monsieur, recommencé
trois fois, restait en détresse. Et c'était surtout à la figure
centrale, à la femme couchée, que le peintre travaillait: il n'avait
plus repris la tête, il s'acharnait sur le corps, changeant le modèle
chaque semaine, si désespéré de ne pas se satisfaire, que, depuis deux
jours, lui qui se flattait de ne pouvoir inventer, il cherchait sans
document, en dehors de la nature. Christine, tout de suite, se reconnut.
C'était elle, cette fille, vautrée dans l'herbe, un bras sous la nuque,
souriant sans regard, les paupières closes. Cette fille nue avait son
visage, et une révolte la soulevait, comme si elle avait eu son corps,
comme si, brutalement, l'on eût déshabillé là toute sa nudité de vierge.
Elle était surtout blessée par l'emportement de la peinture, si rude
qu'elle s'en trouvait violentée, la chair meurtrie. Cette peinture, elle
ne la comprenait pas, elle la jugeait exécrable, elle se sentait contre
elle une haine, la haine instinctive d'une ennemie.
Elle se mit debout, elle répéta d'une voix brève:
«Je m'en vais.» Claude la suivait des yeux, étonné et chagriné de ce
changement brusque.
«Comment, si vite?
--Oui, l'on m'attend. Adieu!» Et elle était à la porte déjà, lorsqu'il
put lui prendre la main. Il osa lui demander:
«Quand vous reverrai-je?» Sa petite main mollissait dans la sienne. Un
moment, elle parut hésitante.
«Mais je ne sais pas. Je suis si occupée!» Puis, elle se dégagea, elle
s'en alla, en disant très vite:
«Quand je le pourrai, un de ces jours... Adieu!» Claude était resté
planté sur le seuil. Quoi? qu'avait-elle eu encore, cette subite
réserve, cette irritation sourde? Il referma la porte, il marcha, les
bras ballants, sans comprendre, cherchant en vain la phrase, le geste
qui avait pu la blesser. La colère le prenait à son tour, un juron jeté
dans le vide, un terrible haussement d'épaules, comme pour se
débarrasser de cette préoccupation imbécile.
Est-ce qu'on savait jamais, avec les femmes! Mais la vue du bouquet de
roses, débordant du pot à eau, l'apaisa, tant il sentait bon. Toute la
pièce en était embaumée; et, silencieux, il se remit au travail, dans ce
parfum.
Deux nouveaux mois se passèrent. Claude, les premiers jours, au moindre
bruit, le matin lorsque Mme Joseph lui apportait son déjeuner ou des
lettres, tournait vivement la tête, avait un geste involontaire de
désappointement.
Il ne sortait plus avant quatre heures, et la concierge lui ayant dit,
un soir, comme il rentrait, qu'une jeune fille était venue le demander
vers cinq heures, il ne s'était calmé qu'en reconnaissant un modèle, Zoé
Piédefer, dans la visiteuse. Puis, les jours suivant les jours, il avait
eu une crise furieuse de travail, inabordable pour tous, d'une violence
de théories telle que ses amis eux-mêmes n'osaient le contrarier. Il
balayait le monde d'un geste, il n'y avait plus que la peinture, on
devait égorger les parents, les camarades, les femmes surtout! De cette
fièvre chaude, il était tombé dans un abominable désespoir, une semaine
d'impuissance et de doute, toute une semaine de torture, à se croire
frappé de stupidité. Et il se remettait, il avait repris son train
habituel, sa lutte résignée et solitaire contre son tableau, lorsque,
par une matinée brumeuse de la fin d'octobre, il tressaillit et posa
rapidement sa palette.
On n'avait pas frappé, mais il venait de reconnaître un pas qui montait.
Il ouvrit, et elle entra. C'était elle enfin.
Christine, ce jour-là, portait un large manteau de laine grise qui
l'enveloppait tout entière. Son petit chapeau de velours était sombre,
et le brouillard du dehors avait emperlé sa voilette de dentelle noire.
Mais il la trouva très gaie, dans ce premier frisson de l'hiver. Elle
s'excusa d'avoir tardé si longtemps à revenir; et elle souriait de son
air franc, elle avouait qu'elle avait hésité, qu'elle avait bien failli
ne plus vouloir: oui, des idées à elle, des choses qu'il devait
comprendre. Il ne comprenait pas, il ne demandait pas à comprendre,
puisqu'elle était là.
Cela suffisait qu'elle ne fût point fâchée, qu'elle consentit à monter
de temps à autre, en bonne camarade. Il n'y eut pas d'explication,
chacun garda le tourment et le combat des jours passés. Pendant près
d'une heure, ils causèrent, très d'accord, sans rien de caché ni
d'hostile désormais, comme si l'entente s'était faite à leur insu, loin
l'un de l'autre. Elle ne sembla même pas voir les esquisses et les
études des murs. Un instant, elle regarda fixement la grande toile, la
figure de femme nue, couchée dans l'herbe, sous l'or flambant du soleil.
Non, ce n'était pas elle, cette fille n'avait ni son visage ni son
corps: comment avait-elle pu se reconnaître dans cet épouvantable gâchis
de couleurs? Et son amitié s'attendrit d'une pointe de pitié pour ce
brave garçon, qui ne faisait pas même ressemblant. Au départ, sur le
seuil, ce fut elle qui lui tendit cordialement la main.
«Vous savez, je reviendrai.
--Oui, dans deux mois.
--Non, la semaine prochaine... Vous verrez bien. À jeudi.» Le jeudi,
elle reparut, très exacte. Et, dès lors, elle ne cessa plus de venir,
une fois par semaine, d'abord sans date régulière, au hasard de ses
jours libres; puis, elle choisit le lundi, Mme Vanzade lui ayant accordé
ce jour-là, pour marcher et respirer au plein air du bois de Boulogne.
Elle devait être rentrée à onze heures, elle se hâtait à pied, elle
arrivait toute rose d'avoir couru, car il y avait une bonne course de
Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois d'hiver, d'octobre à
février, elle s'en vint ainsi sous les pluies battantes, sous les
brouillards de la Seine, sous les pâles soleils qui attiédissaient les
quais.
Même, dès le deuxième mois, elle arriva parfois à l'improviste, un autre
jour de la semaine, profitant d'une course dans Paris pour monter; et
elle ne pouvait s'attarder plus de deux minutes, on avait tout juste le
temps de se dire bonjour: déjà, elle redescendait l'escalier, en criant
bonsoir.
Maintenant, Claude commençait à connaître Christine.
Dans son éternelle méfiance de la femme, un soupçon lui était resté,
l'idée d'une aventure galante en province; mais les yeux doux, le rire
clair de la jeune fille, avaient tout emporté, il la sentait d'une
innocence de grande enfant. Dès qu'elle arrivait, sans un embarras, à
l'aise comme chez un ami, c'était pour bavarder, d'un flot intarissable.
Vingt fois, elle lui avait raconté son enfance à Clermont, et elle y
revenait toujours. Le soir où son père, le capitaine Hallegrain, avait
eu sa dernière attaque, foudroyé, tombé de son fauteuil ainsi qu'une
masse, sa mère et elle étaient à l'église. Elle se rappelait
parfaitement leur retour, puis la nuit affreuse, le capitaine très gros,
très fort, allongé sur un matelas, avec sa mâchoire inférieure qui
avançait; si bien que, dans sa mémoire de gamine, elle ne pouvait le
revoir autrement. Elle aussi avait cette mâchoire-là, sa mère lui
criait, quand elle ne savait de quelle façon la dompter: «Ah! menton de
galoche, tu te mangeras le sang comme ton père!» Pauvre mère!
l'avait-elle assez étourdie de ses jeux violents, de ses crises folles
de tapage! Aussi loin qu'elle pouvait remonter, elle la trouvait devant
la même fenêtre, petite, fluette, peignant sans bruit ses éventails,
avec des yeux doux, tout ce qu'elle tenait d'elle aujourd'hui. On le lui
disait parfois, à la chère femme, voulant lui faire plaisir: «Elle a vos
yeux.» Et elle souriait, elle était heureuse d'être au moins pour ce
coin de douceur, dans le visage de sa fille. Depuis la mort de son mari,
elle travaillait si tard, que sa vue se perdait. Comment vivre? la
pension de veuve, les six cents francs qu'elle touchait suffisait à
peine aux besoins de l'enfant. Pendant cinq années, celle-ci avait vu sa
mère pâlir et maigrir, s'en aller un peu chaque jour, jusqu'à n'être
plus qu'une ombre; et elle gardait le remords de n'avoir pas été très
sage, la désespérant par son manque d'application au travail,
recommençant tous les lundis de beaux projets, jurant de l'aider bientôt
à gagner de l'argent; mais ses jambes et ses bras partaient malgré son
effort, elle tombait malade dès qu'elle restait tranquille. Alors, un
matin, sa mère n'avait pu se lever, et elle était morte, la voix
éteinte, les yeux pleins de grosses larmes. Toujours, elle l'avait ainsi
présente, morte déjà, les yeux grands ouverts et pleurant encore, fixés
sur elle.
D'autres fois, Christine, questionnée par Claude sur Clermont, oubliait
tout ce deuil, pour lâcher les gais souvenirs. Elle riait à belles dents
de leur campement, rue de l'Éclache, elle, née à Strasbourg, le père
Gascon, la mère Parisienne, tous les trois jetés dans cette Auvergne,
qu'ils abominaient. La rue de l'Éclache, qui descend au Jardin des
Plantes, étroite et humide, était d'une mélancolie de caveau; pas une
boutique, jamais un passant, rien que les façades mornes, aux volets
toujours fermés; mais, vers le midi, dominant des cours intérieures, les
fenêtres de leur logement avaient la joie du grand soleil. Même la salle
à manger ouvrait sur un large balcon, une sorte de galerie de bois, dont
les arcades étaient garnies d'une glycine géante, qui les enfouissait
dans sa verdure. Et elle y avait grandi, d'abord près de son père
infirme, ensuite cloîtrée avec sa mère que la moindre sortie épuisait;
elle ignorait si complètement la ville et les environs, qu'elle et
Claude finissaient par s'égayer lorsqu'elle accueillait ses questions
d'un éternel: Je ne sais pas. Les montagnes? oui, il y avait des
montagnes d'un côté, on les apercevait au bout des rues. Tandis que, de
l'autre côté, en enfilant d'autres rues, on voyait des champs plats, à
l'infini; mais on n'y allait pas, c'était trop loin. Elle reconnaissait
seulement le Puy-de-Dôme, tout rond, pareil à une bosse. Dans la ville,
elle se serait rendue à la cathédrale, les yeux fermés: on faisait le
tour par la place de Jaude, on prenait la rue des Gras; et il ne fallait
point lui en demander davantage, le reste s'enchevêtrait, des ruelles et
des boulevards en pente, une cité de lave noire qui dévalait, où les
pluies d'orage roulaient comme des fleuves, sous de formidables éclats
de foudre. Oh! les orages de là-bas, elle en frissonnait encore! Dans sa
chambre, au-dessus des toits, le paratonnerre du musée était toujours
en feu. Elle avait, dans la salle à manger qui servait aussi de salon,
une fenêtre à elle, une profonde embrasure, grande comme une pièce, où
se trouvaient sa table de travail et ses petites affaires.
C'était là que sa mère lui avait appris à lire; c'était là que, plus
tard, elle s'endormait en écoutant ses professeurs, tellement la fatigue
des leçons l'étourdissait. Aussi, maintenant, se moquait-elle de son
ignorance: Ah! une demoiselle bien instruite, qui n'aurait pas su dire
seulement tous les noms des rois de France, avec les dates! une
musicienne fameuse qui en était restée aux Petits bateaux; une
aquarelliste prodige, qui ratait les arbres, parce que les feuilles
étaient trop difficiles à imiter! Brusquement, elle sautait aux quinze
mois qu'elle avait passés à la Visitation, après la mort de sa mère, un
grand couvent, hors de la ville, avec des jardins magnifiques; et les
histoires de bonnes soeurs ne tarissaient plus, des jalousies, des
niaiseries, des innocences à faire trembler. Elle devait entrer en
religion, elle suffoquait à l'église. Tout lui semblait fini, lorsque la
supérieure qui l'aimait beaucoup l'avait elle-même détournée du cloître,
en lui procurant cette place chez Mme Vanzade. Une surprise lui en
restait, comment la mère des Saints-Anges avait-elle lu si clairement en
elle? car, depuis qu'elle habitait Paris, elle était en effet tombée à
une complète indifférence religieuse.
Alors, quand les souvenirs de Clermont se trouvaient épuisés, Claude
voulait savoir quelle était sa vie chez Mme Vanzade; et, chaque semaine,
elle lui donnait de nouveaux détails. Dans le petit hôtel de Passy,
silencieux et fermé, l'existence passait régulière, avec le tic-tac
affaibli des vieilles horloges. Deux serviteurs antiques, une cuisinière
et un valet de chambre, depuis quarante ans dans la famille,
traversaient seuls les pièces vides, sans un bruit de leurs pantoufles,
d'un pas de fantômes. Parfois, de loin en loin, venait une visite,
quelque général octogénaire, si desséché, qu'il pesait à peine sur les
tapis.
C'était la maison des ombres, le soleil s'y mourait en lueurs de
veilleuse, à travers les lames des persiennes.
Depuis que Madame, prise par les genoux et devenue aveugle, ne quittait
plus sa chambre, elle n'avait d'autre distraction que de se faire lire
des livres de piété, interminablement. Ah! ces lectures sans fin, comme
elles pesaient à la jeune fille! Si elle avait su un métier, avec quelle
joie elle aurait coupé des robes, épinglé des chapeaux, gaufré des
pétales de fleurs! Dire qu'elle n'était capable de rien, qu'elle avait
tout appris, et qu'il n'y avait en elle que l'étoffe d'une fille à
gages, d'une demi-domestique! Et puis, elle souffrait de cette demeure
close, rigide, qui sentait la mort; elle était reprise des
étourdissements de son enfance, quand jadis elle voulait se forcer au
travail, pour faire plaisir à sa mère; une rébellion de son sang la
soulevait, elle aurait crié et sauté, ivre du besoin de vivre. Mais
Madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa chambre, lui
ordonnant de longues promenades, qu'elle était pleine de remords,
lorsque, au retour du quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du
bois de Boulogne, inventer une cérémonie à l'église, où elle ne mettait
plus les pieds. Chaque jour, Madame semblait éprouver pour elle une
tendresse plus grande; c'étaient sans cesse des cadeaux, une robe de
soie, une petite montre ancienne, jusqu'à du linge; et elle-même aimait
beaucoup Madame, elle avait pleuré un soir que celle-ci l'appelait sa
fille, elle jurait de ne la quitter jamais maintenant, le coeur noyé de
pitié, à la voir si vieille et si infirme.
«Bah! dit Claude un matin, vous serez récompensée, elle vous fera son
héritière.» Christine demeura saisie.
«Oh! pensez-vous?... On dit qu'elle a trois millions...
Non, non, je n'y ai jamais songé, je ne veux pas, qu'est-ce que je
deviendrais?» Claude s'était détourné, et il ajouta d'une voix brusque:
«Vous deviendriez riche, parbleu!... D'abord, sans doute, elle vous
mariera.»
Mais, à ce mot, elle l'interrompit d'un éclat de rire.
«Avec un de ses vieux amis, le général qui a un menton en argent... Ah!
la bonne folie!» Tous deux en restaient à une camaraderie de vieilles
connaissances. Il était presque aussi neuf qu'elle en toutes choses,
n'ayant connu que des filles de hasard, vivant au-dessus du réel, dans
des amours romantiques. Cela leur semblait naturel et très simple, à
elle comme à lui, de se voir de la sorte en secret, par amitié, sans
autre galanterie qu'une poignée de main à l'arrivée et qu'une poignée de
main au départ. Lui, ne se questionnait même plus sur ce qu'elle pouvait
savoir de la vie et de l'homme, dans ses ignorances de demoiselle
honnête; et c'était elle qui le sentait timide, qui le regardait
fixement parfois, avec le vacillement des yeux, le trouble étonné de la
passion qui s'ignore. Mais rien encore de brûlant ni d'agité ne gâtait
le plaisir qu'ils éprouvaient à être ensemble.
Leurs mains demeuraient fraîches, ils parlaient de tout gaiement, ils se
disputaient parfois, en amis certains de ne jamais se fâcher. Seulement,
cette amitié devenait si vive, qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans
l'autre.
Dès que Christine était là, Claude enlevait la clef de la porte.
Elle-même l'exigeait: de cette façon, personne ne viendrait les
déranger. Au bout de quelques visites, elle avait pris possession de
l'atelier, elle y semblait chez elle. Une idée d'y mettre un peu d'ordre
la tourmentait, car elle souffrait nerveusement, au milieu d'un pareil
abandon; mais ce n'était point besogne facile, le peintre défendait à
Mme Joseph de balayer, de peur que la poussière ne couvrît ses toiles
fraîches; et, les premières fois, lorsque son amie tentait un bout de
nettoyage, il la suivait d'un regard inquiet et suppliant. À quoi bon
changer les choses de place? est-ce qu'il ne suffisait pas de les avoir
sous la main? Pourtant, elle montrait une obstination si gaie, elle
paraissait si heureuse de jouer à la ménagère, qu'il avait fini par la
laisser libre. Maintenant, à peine arrivée, dégantée, la jupe épinglée
pour ne pas la salir, elle bousculait tout; elle rangeait la vaste pièce
en trois tours. Devant le poêle, on ne voyait plus un tas de cendre
accumulée; le paravent cachait le lit et la toilette; le divan était
brossé, l'armoire frottée et luisante, la table de sapin désencombrée de
la vaisselle, nette de taches de couleurs; et, au-dessus des chaises
posées en belle symétrie, des chevalets boiteux appuyés aux murs, le
coucou énorme, épanouissant ses fleurs de carmin, avait l'air de battre
d'un tic-tac plus sonore. C'était magnifique, on n'aurait pas reconnu la
pièce. Lui, stupéfait, la regardait aller, venir, tourner en chantant.
Était-ce donc cette paresseuse qui avait des migraines intolérables, au
moindre travail? Mais elle riait: le travail de tête, oui; tandis que le
travail des pieds et des mains, au contraire, lui faisait du bien, la
redressait comme un jeune arbre. Elle avouait, ainsi qu'une dépravation,
son goût pour les soins bas du ménage, ce goût qui désespérait sa mère,
dont l'idéal d'éducation était l'art d'agrément, l'institutrice aux
mains fines, ne touchant à rien. Aussi que de remontrances, quand on la
surprenait, toute petite, balayant, torchonnant, jouant à la cuisinière
avec délices! Encore aujourd'hui, si elle avait pu se battre contre la
poussière, chez Mme Vanzade, elle se serait moins ennuyée. Seulement,
qu'aurait-on dit? Du coup, elle n'aurait plus été une dame.
Et elle venait se satisfaire quai de Bourbon, essoufflée de tant
d'exercice, avec des yeux de pécheresse qui mord au fruit défendu.
Claude, à cette heure, sentait autour de lui les bons soins d'une femme.
Pour la faire asseoir et causer tranquillement, il lui demandait parfois
de recoudre un poignet arraché, un pan de veston déchiré. D'elle-même,
elle avait bien offert de visiter son linge. Mais ce n'était plus sa
belle flamme de ménagère qui s'agite. D'abord, elle ne savait pas, elle
tenait son aiguille en fille élevée dans le mépris de la couture. Puis,
cette immobilité, cette attention, ces petits points à soigner un par un
l'exaspéraient. L'atelier reluisait de propreté, comme un salon; mais
Claude restait en guenilles; et tous les deux en plaisantaient, ils
trouvaient ça drôle.
Quels mois heureux ils passèrent, ces quatre mois de gelée et de pluie,
dans l'atelier où le poêle rouge ronflait comme un tuyau d'orgue!
L'hiver semblait les isoler encore. Quand la neige couvrait les toits
voisins, que des moineaux venaient battre de l'aile contre la baie
vitrée, ils souriaient d'avoir chaud et d'être perdus ainsi, au milieu
de la grande ville muette. Et ils n'eurent pas toujours que ce coin
étroit, elle finit par lui permettre de la reconduire. Longtemps, elle
avait voulu s'en aller seule, tourmentée de la honte d'être vue dehors
au bras d'un homme. Puis, un jour qu'une averse brusque tombait, il
fallut bien qu'elle le laissât descendre avec un parapluie; et, l'averse
ayant cessé tout de suite, de l'autre côté du pont Louis-Philippe, elle
l'avait renvoyé, ils étaient seulement restés quelques minutes devant le
parapet, à regarder le Mail, heureux de se trouver ensemble sous le ciel
libre. En bas, contre les pavés du port, les grandes roues pleines de
pommes s'alignaient sur quatre rangs, si serrées que des planches, entre
elles, faisaient des sentiers, où couraient des enfants et des femmes;
et ils s'amusèrent de cet écroulement de fruits, des tas énormes qui
encombraient la berge, des paniers ronds qui voyageaient; tandis qu'une
odeur forte, presque puante, une odeur de cidre en fermentation,
s'exhalait avec le souffle humide de la rivière. La semaine suivante,
comme le soleil avait reparu, et qu'il lui vantait la solitude des
quais, autour de l'île Saint-Louis, elle consentit à une promenade. Ils
remontèrent le quai de Bourbon et le quai d'Anjou, s'arrêtant à chaque
pas, intéressés par la vie de la Seine, la dragueuse dont les seaux
grinçaient, le bateau-lavoir secoué d'un bruit de querelles, une grue,
là-bas, en train de décharger un chaland. Elle, surtout, s'étonnait:
était-ce possible que ce quai des Ormes, si vivant en face, que ce quai
Henri IV, avec sa berge immense, sa plage où des bandes d'enfants et de
chiens se culbutaient sur des tas de sable, que tout cet horizon de
ville peuplée et active fût l'horizon de cité maudite, aperçu dans un
éclaboussement de sang, la nuit de son arrivée? Ensuite, ils tournèrent
la pointe, ralentissant encore leur marche, pour jouir du désert et du
silence que de vieux hôtels semblent mettre là; ils regardèrent l'eau
bouillonner à travers la forêt des charpentes de l'Estacade, ils
revinrent en suivant le quai de Béthune et le quai d'Orléans, rapprochés
par l'élargissement du fleuve, se serrant l'un contre l'autre devant
cette coulée énorme, les yeux au loin sur le Port-au-Vin et le Jardin
des Plantes. Dans le ciel pâle, des dômes de monuments bleuissaient.
Comme ils arrivaient au pont Saint-Louis, il dut lui nommer Notre-Dame
qu'elle ne reconnaissait pas, vue ainsi du chevet, colossale et
accroupie entre ses arcs-boutants, pareils à des pattes au repos,
dominée par la double tête de ses tours, au-dessus de sa longue échine
de monstre. Mais leur trouvaille, ce jour-là, ce fut la pointe
occidentale de l'île, cette proue de navire continuellement à l'ancre,
qui, dans la fuite des deux courants, regarde Paris sans jamais
l'atteindre. Ils descendirent un escalier très raide, ils découvrirent
une berge solitaire, plantée de grands arbres: et c'était un refuge
délicieux, un asile en pleine foule, Paris grondant alentour, sur les
quais, sur les ponts, pendant qu'ils goûtaient au bord de l'eau la joie
d'être seuls, ignorés de tous. Dès lors, cette berge fut leur coin de
campagne, le pays de plein air où ils profitaient des heures de soleil,
quand la grosse chaleur de l'atelier, où le poêle rouge ronflait, les
suffoquait et commençait à chauffer leurs mains d'une fièvre dont ils
avaient peur.
Cependant, jusque-là, Christine refusait de se laisser accompagner plus
loin que le Mail. Au quai des Ormes, elle congédiait toujours Claude,
comme si Paris, avec sa foule et ses rencontres possibles, eût commencé
à cette longue file de quais, qu'il lui fallait suivre. Mais Passy était
si loin, et elle s'ennuyait tant à faire seule une course pareille, que
peu à peu elle céda, lui permettant d'abord de pousser jusqu'à l'Hôtel
de ville, puis jusqu'au Pont-Neuf, puis jusqu'aux Tuileries. Elle
oubliait le danger, tous deux s'en allaient maintenant bras dessus, bras
dessous, comme un jeune ménage; et cette promenade sans cesse répétée,
cette marche lente sur le même trottoir, du côté de l'eau, avait pris un
charme infini, une jouissance de bonheur telle qu'ils ne devaient jamais
en éprouver de plus vive. Ils étaient l'un à l'autre, profondément, sans
s'être donnés encore. Il semblait que l'âme de la grande ville, montant
du fleuve, les enveloppât de toutes les tendresses qui avaient battu
dans ces vieilles pierres, au travers des âges.
Depuis les grands froids de décembre, Christine ne venait plus que
l'après-midi; et c'était vers quatre heures, lorsque le soleil
déclinait, que Claude la reconduisait à son bras. Par les jours de ciel
clair, dès qu'ils débouchaient du pont Louis-Philippe, toute la trouée
des quais, immense à l'infini, se déroulait. D'un bout à l'autre, le
soleil oblique chauffait d'une poussière d'or les maisons de la rive
droite; tandis que la rive gauche, les îles, les édifices se découpaient
en une ligne noire, sur la gloire enflammée du couchant. Enfin cette
marche éclatante et cette marge sombre, la Seine pailletée luisait,
coupée des barres minces de ses ponts, les cinq arches du pont
Notre-Dame sous l'arche unique du pont d'Arcole, puis le pont au Change,
puis le Pont-Neuf, de plus en plus fins, montrant chacun, au-delà de son
ombre, un vif coup de lumière, une eau de satin bleu, blanchissant dans
un reflet de miroir; et, pendant que les découpures crépusculaires de
gauche se terminaient par la silhouette des tours pointues du Palais de
Justice, charbonnées durement sur le vide, une courbe molle
s'arrondissait à droite dans la clarté, si allongée et si perdue, que le
pavillon de Flore, tout là-bas, qui s'avançait comme une citadelle, à
l'extrême pointe, semblait un château du rêve, bleuâtre, léger et
tremblant, au milieu des fumées roses de l'horizon. Mais eux; baignés de
soleil sous les platanes sans feuilles, détournaient les yeux de cet
éblouissement, s'égayaient à certains coins, toujours les mêmes, un
surtout, le pâté de maisons très vieilles, au-dessus du Mail; en bas, de
petites boutiques de quincaillerie et d'articles de pêche à un étage,
surmontées de terrasses, fleuries de lauriers et de vignes vierges, et,
par-derrière, des maisons plus hautes, délabrées, étalant des linges aux
fenêtres, tout un entassement de constructions baroques, un
enchevêtrement de planches et de maçonneries, de murs croulants et de
jardins suspendus, où des boules de verre allumaient des étoiles. Ils
marchaient, ils délaissaient bientôt les grands bâtiments qui suivaient,
la caserne, l'Hôtel de ville, pour s'intéresser, de l'autre côté du
fleuve, à la cité, serrée dans ses murailles droites et lisses, sans
berge. Au-dessus des maisons assombries, les tours de Notre-Dame,
resplendissantes, étaient comme dorées à neuf. Des boîtes de
bouquinistes commençaient à envahir les parapets; une péniche, chargée
de charbon, luttait contre le courant terrible, sous une arche du pont
Notre-Dame. Et là, les jours de marché aux fleurs, malgré la rudesse de
la saison, ils s'arrêtaient à respirer les premières violettes et les
giroflées hâtives. Sur la gauche, cependant, la rive se découvrait et se
prolongeait: au-delà des poivrières du Palais de Justice, avaient paru
les petites maisons blafardes du quai de l'Horloge, jusqu'à la touffe
d'arbres du terre-plein; puis, à mesure qu'ils avançaient, d'autres
quais sortaient de la brume, très loin, le quai Voltaire, le quai
Malaquais, la coupole de l'Institut, le bâtiment carré de la Monnaie,
une longue barre grise de façades dont on ne distinguait même pas les
fenêtres, un promontoire de toitures que les poteries des cheminées
faisaient ressembler à une falaise rocheuse, s'enfonçant au milieu d'une
mer phosphorescente. En face, au contraire, le pavillon de Flore sortait
du rêve, se solidifiait dans la flambée dernière de l'astre. Alors, à
droite, à gauche, aux deux bords de l'eau, c'étaient les profondes
perspectives du boulevard Sébastopol et du boulevard du Palais;
c'étaient les bâtisses neuves du quai de la Mégisserie, la nouvelle
préfecture de police en face, le vieux Pont-Neuf, avec la tache d'encre
de sa statue; c'étaient le Louvre, les Tuileries, puis, au fond,
par-dessus Grenelle, les lointains sans borne, les coteaux de Sèvres, la
campagne noyée d'un ruissellement de rayons. Jamais Claude n'allait plus
loin, Christine toujours l'arrêtait avant le Pont-Royal, près des grands
arbres des bains Vigier; et, quand ils se retournaient pour échanger
encore une poignée de main, dans l'or du soleil devenu rouge, ils
regardaient en arrière, ils retrouvaient à l'autre horizon l'île
Saint-Louis, d'où ils venaient, une fin confuse de capitale, que la nuit
gagnait déjà, sous le ciel ardoisé de l'orient.
Ah! que de beaux couchers de soleil ils eurent, pendant ces flâneries de
chaque semaine! Le soleil les accompagnait dans cette gaieté vibrante
des quais, la vie de la Seine, la danse des reflets au fil du courant,
l'amusement des boutiques chaudes comme des serres, et les fleurs en pot
de grainetiers, et les cages assourdissantes des oiseliers, tout ce
tapage de sons et de couleurs qui fait du bord de l'eau l'éternelle
jeunesse des villes. Tandis qu'ils avançaient, la braise ardente du
couchant s'empourprait à leur gauche, au-dessus de la ligne sombre des
maisons; et l'astre semblait les attendre, s'inclinait à mesure, roulait
lentement vers les toits lointains, dès qu'ils avaient dépassé le pont
Notre-Dame, en face du fleuve élargi. Dans aucune futaie séculaire, sur
aucune route de montagne, par les prairies d'aucune plaine, il n'y aura
jamais des fins de jour aussi triomphales que derrière la coupole de
l'Institut.
C'est Paris qui s'endort dans sa gloire. À chacune de leurs promenades,
l'incendie changeait, des fournaises nouvelles ajoutaient leurs brasiers
à cette couronne de flammes. Un soir qu'une averse venait de les
surprendre, le soleil, reparaissant derrière la pluie, alluma la nuée
tout entière, et il n'y eut plus sur leurs têtes que cette poussière
d'eau embrasée, qui s'irisait de bleu et de rose.
Les jours de ciel pur, au contraire, le soleil, pareil à une boule de
feu, descendait majestueusement dans un lac de saphir tranquille; un
instant, la coupole noire de l'Institut l'écornait, comme une lune à son
déclin; puis, la boule se violaçait, se noyait au tond du lac devenu
sanglant.
Dés février, elle agrandit sa courbe, elle tomba droit dans la Seine,
qui semblait bouillonner à l'horizon, sous l'approche de ce fer rouge.
Mais les grands décors, les grandes féeries de l'espace ne flambaient
que les soirs de nuages. Alors, suivant le caprice du vent, c'étaient
des mers de soufre battant des rochers de corail, c'étaient des palais
et des tours, des architectures entassées, brûlant, s'écroulant, lâchant
par leurs brèches des torrents de lave; ou encore, tout d'un coup,
l'astre, disparu déjà, couché derrière un voile de vapeurs, perçait ce
rempart d'une telle poussée de lumière, que des traits d'étincelles
jaillissaient, partaient d'un bout du ciel à l'autre, visibles, ainsi
qu'une volée de flèches d'or. Et le crépuscule se faisait, et ils se
quittaient avec ce dernier éblouissement dans les yeux, ils sentaient ce
Paris triomphal complice de la joie qu'ils ne pouvaient épuiser, à
toujours recommencer ensemble cette promenade, le long des vieux
parapets de pierre. Un jour enfin, il arriva ce que Claude redoutait,
sans le dire. Christine semblait ne plus croire qu'on pût les
rencontrer. Qui, du reste, la connaissait? Elle passerait ainsi,
éternellement inconnue. Lui, songeait aux camarades, avait parfois un
petit frisson en croyant distinguer au loin quelque dos de sa
connaissance. Il était travaillé d'une pudeur, l'idée qu'on pourrait
dévisager la jeune fille, l'aborder, plaisanter peut-être, lui causait
un insupportable malaise. Et, ce jour-là justement, comme elle se
serrait à son bras, et qu'ils approchaient du pont des Arts, il tomba
sur Sandoz et Dubuche qui descendaient les marches du pont. Impossible
de les éviter, on était presque face à face; d'ailleurs, ses amis
l'avaient aperçu sans doute, car ils souriaient. Très pâle, il avançait
toujours; et il pensa tout perdu, en voyant Dubuche faire un mouvement
vers lui; mais déjà Sandoz le retenait, l'emmenait. Ils passèrent d'un
air indifférent, ils disparurent dans la cour du Louvre, sans même se
retourner. Tous deux venaient de reconnaître l'original de cette tête au
pastel, que le peintre cachait avec une jalousie d'amant. Christine,
très gaie, n'avait rien remarqué. Claude, le coeur battant à grands
coups, lui répondait par des mots étranglés, touché aux larmes,
débordant de gratitude pour la discrétion de ses deux vieux compagnons.
À quelques jours de là, il eut encore une secousse. Il n'attendait pas
Christine, et il avait donné rendez-vous à Sandoz; puis, comme elle
était montée en courant passer une heure, dans une de ces surprises qui
les ravissaient, ils venaient à leur habitude de retirer la clef,
lorsqu'on frappa du poing, familièrement. Tout de suite, lui reconnut
cette façon de s'annoncer, si bouleversé de l'aventure, qu'il en
renversa une chaise: impossible maintenant de ne pas répondre. Mais elle
était devenue blême, elle le suppliait d'un geste éperdu, et il demeura
immobile, l'haleine coupée. Les coups continuaient dans la porte.
Une voix cria: «Claude! Claude!» Lui, ne bougeait toujours point,
combattu pourtant, les lèvres blanches, les yeux à terre. Un grand
silence régna, des pas descendirent en faisant craquer les marches de
bois. Sa poitrine s'était gonflée d'une tristesse immense, il la sentait
éclater de remords, à chacun de ces pas qui s'en allaient, comme s'il
eût renié l'amitié de toute sa jeunesse.
Cependant, un après-midi, on frappa encore, et Claude n'eut que le temps
de murmurer avec désespoir:
«La clef est restée sur la porte!» En effet, Christine avait oublié de
la retirer. Elle s'effara, s'élança derrière le paravent, tomba assise
au bord du lit, son mouchoir sur la bouche, pour étouffer le bruit de sa
respiration.
On tapait plus fort, des rires éclataient, le peintre dut crier:
«Entrez!» Et son malaise augmenta, en apercevant Jory, qui, galamment,
introduisait Irma Bécot. Depuis quinze jours, Fagerolles la lui avait
cédée; ou plutôt il s'était résigné à ce caprice, par crainte de la
perdre tout à fait. Elle jetait alors sa jeunesse aux quatre coins des
ateliers, dans une telle folie de son corps, que chaque semaine elle
déménageait ses trois chemises, quitte à revenir pour une nuit, si le
coeur lui en disait.
«C'est elle qui a voulu visiter ton atelier, et je te l'amène», expliqua
le journaliste. Mais, sans attendre, elle se promenait, elle
s'exclamait, très libre.
«Oh! que c'est drôle, ici!... Oh! quelle drôle de peinture!... Hein?
soyez aimable, montrez-moi tout, je veux tout voir... Et où
couchez-vous?», Claude, anxieux d'inquiétude, eut peur qu'elle
n'écartât le paravent. Il s'imaginait Christine là derrière, il était
désolé déjà de ce qu'elle entendait.
«Tu sais ce qu'elle vient te demander? reprit gaiement Jory. Comment, tu
ne te rappelles pas? tu lui as promis de faire quelque chose d'après
elle... Elle te posera tout ce que tu voudras, n'est-ce pas, ma chère?
--Pardi, tout de suite!--C'est que, dit le peintre embarrassé, mon
tableau me prendra jusqu'au salon... Il y a là une figure qui me donne
un mal! Impossible de m'en tirer avec ces sacrés modèles!» Elle s'était
plantée devant la toile, elle levait son petit nez d'un air entendu.
«Cette femme nue, dans l'herbe... Eh bien, dites donc, si je pouvais
vous être utile?» Du coup, Jory s'enflamma.
«Tiens! mais c'est une idée! Toi qui cherches une belle fille, sans la
trouver!... Elle va se défaire. Défais-toi, ma chérie, défais-toi un
peu, pour qu'il voie.» D'une main, Irma dénoua vivement son chapeau, et
elle cherchait de l'autre les agrafes de son corsage, malgré les refus
énergiques de Claude qui se débattait comme si on l'eût violenté.
«Non, non, c'est inutile... Madame est trop petite... Ce n'est pas du
tout ça, pas du tout!
--Qu'est-ce que ça fiche? dit-elle, vous verrez toujours.» Et Jory
s'obstinait. «Laisse donc! c'est à elle que tu fais plaisir... Elle ne
pose pas d'habitude, elle n'en a pas besoin; mais ça la régale, de se
montrer. Elle vivrait sans chemise... Défais-toi, ma chérie. Rien que
la gorge, puisqu'il a peur que tu ne le manges!» Enfin, Claude l'empêcha
de se déshabiller. Il bégayait des excuses: plus tard, il serait très
heureux; en ce moment, il craignait qu'un document nouveau n'achevât de
l'embrouiller; et elle se contenta de hausser les épaules, en le
regardant fixement de ses jolis yeux de vice, d'un air de souriant
mépris.
Alors, Jory causa de la bande. Pourquoi donc Claude n'était-il pas venu,
l'autre jeudi, chez Sandoz? On ne le voyait plus, Dubuche l'accusait
d'être entretenu par une actrice. Oh! il y avait eu un attrapage entre
Fagerolles et Mahoudeau, à propos de l'habit noir en sculpture!
Gagnière, le dimanche d'auparavant, était sorti d'une audition de
Wagner, avec un oeil en compote. Lui, Jory, avait manqué d'avoir un
duel, au café Baudequin, pour un de ses derniers articles du Tambour.
C'est qu'il les menait raides, les peintres de quatre sous, les
réputations volées! La campagne contre le jury du Salon faisait un
vacarme du diable, il ne resterait pas un morceau de ses gabelous de
l'idéal, qui empêcheraient la nature d'entrer.
Claude l'écoutait, dans une impatience irritée. Il avait repris sa
palette, il piétinait devant son tableau. L'autre fini par comprendre.
«Tu désires travailler, nous te laissons.»
Irma continuait à regarder le peintre, avec son vague sourire, étonnée
de la bêtise de ce nigaud qui ne voulait pas d'elle, tourmentée
maintenant du caprice de l'avoir, malgré lui. C'était laid, son atelier,
et lui-même n'avait rien de beau; mais pourquoi posait-il pour la vertu?
Elle le plaisanta un instant, fine, intelligente, portant déjà sa
fortune, dans le débraillé de sa jeunesse. Et, à la porte, elle s'offrit
une dernière fois, en lui chauffant la main d'une pression longue et
enveloppante.
«Quand vous voudrez.» Ils étaient partis, et Claude dut aller écarter le
paravent; car, derrière, Christine restait au bord du lit, comme sans
force pour se lever. Elle ne parla pas de cette fille, elle déclara
simplement qu'elle avait eu bien peur; et elle voulut s'en aller tout de
suite, tremblant d'entendre frapper encore, emportant au fond de ses
yeux inquiets le trouble des choses qu'elle ne disait point.
Longtemps, d'ailleurs, ce milieu d'art brutal, cet atelier empli de
tableaux violents, était demeuré pour elle un malaise. Elle ne pouvait
s'habituer aux nudités vraies des académies, à la réalité crue des
études faites en Provence, blessée, répugnée. Surtout elle n'y
comprenait rien, grandie dans la tendresse et l'admiration d'un autre
art, ces fines aquarelles de sa mère, ces éventails d'une délicatesse
de rêve, où des couples lilas flottaient au milieu de jardins bleuâtres.
Souvent encore, elle-même s'amusait à de petits paysages d'écolière,
deux ou trois motifs toujours répétés, un lac avec une ruine, un moulin
battant l'eau d'une rivière, un chalet et des sapins blancs de neige. Et
elle s'étonnait: était-ce possible qu'un garçon intelligent peignît
d'une façon si déraisonnable, si laide, si fausse? car elle ne trouvait
pas seulement ces réalités d'une hideur de monstres, elle les jugeait
aussi en dehors de toute vérité permise. Enfin, il fallait être fou.
Un jour, Claude voulut absolument voir un petit album, son ancien album
de Clermont, dont elle lui avait parlé.
Après s'en être longtemps défendue; elle l'apporta, flattée au fond,
ayant la vive curiosité de savoir ce qu'il dirait.
Lui, le feuilleta en souriant; et, comme il se taisait, elle murmura la
première:
«Vous trouvez ça mauvais, n'est-ce pas?
--Mais non, répondit-il, c'est innocent.» Le mot la froissa, malgré le
ton bonhomme qui le rendait aimable.
«Dame! j'ai eu si peu de leçons de maman!... Moi, j'aime que ce soit
bien fait et que ça plaise.» Alors, il éclata franchement de rire.
«Avouez que ma peinture vous rend malade. Je l'ai remarqué, vous pincez
les lèvres, vous arrondissez des yeux de terreur... Ah! certes; ce
n'est pas de la peinture pour les dames, encore moins pour les jeunes
filles...
Mais vous vous y accoutumerez, il n'y a là qu'une éducation de l'oeil;
et vous verrez que c'est très sain et très honnête, ce que je fais là.»
En effet, peu à peu, Christine s'accoutuma. La conviction artistique n'y
entra pour rien d'abord, d'autant plus que Claude, avec son dédain des
jugements de la femme, ne l'endoctrinait pas, évitant au contraire de
parler art avec elle, comme s'il eût voulu se réserver cette passion de
sa vie, en dehors de la passion nouvelle qui l'envahissait.
Seulement, elle glissait à l'habitude, elle finissait par éprouver de
l'intérêt pour ces toiles abominables, en voyant quelle place souveraine
elles tenaient dans l'existence du peintre. Ce fut sa première étape,
elle s'attendrit de cette rage du travail, de ce don absolu de tout un
être: n'était-ce pas touchant? n'y avait-il pas là quelque chose de très
bien? Puis, lorsqu'elle remarqua les joies et les douleurs qui le
bouleversaient, à la suite d'une bonne séance ou d'une mauvaise, elle
arriva d'elle-même à se mettre de moitié dans son effort. Elle
s'attristait, si elle le trouvait triste; elle s'égayait, quand il
l'accueillait gaiement; et, dès lors, ce fut sa préoccupation: avait-il
beaucoup travaillé? était-il content de ce qu'il avait fait, depuis leur
dernière entrevue? Au bout du deuxième mois, elle était conquise, elle
se plantait devant les toiles, n'en avait plus peur, n'approuvait
toujours pas beaucoup cette façon de peindre, mais commençait à répéter
des mots d'artiste, déclarait ça «vigoureux, crânement bâti, bien dans la
lumière». Il lui semblait si bon, elle l'aimait tant, qu'après l'avoir
excusé de barbouiller de pareilles horreurs, elle en venait à leur
découvrir des qualités pour les aimer aussi un peu.
Cependant, il était un tableau, le grand, celui du prochain Salon,
qu'elle fut longue à accepter. Déjà elle regardait, sans déplaisir, les
académies de l'atelier Boutin et les études de Plassans, qu'elle
s'irritait encore contre la femme nue, couchée dans l'herbe. C'était une
rancune personnelle, la honte d'avoir cru un instant se reconnaître, une
sourde gêne en face de ce grand corps, qui continuait à la blesser, bien
qu'elle y retrouvât de moins en moins ses traits.
D'abord, elle avait protesté en détournant les yeux.
Maintenant, elle restait des minutes entières, les regards fixes, dans
une contemplation muette. Comment donc sa ressemblance avait-elle
disparu ainsi? À mesure que le peintre s'acharnait, jamais content,
revenant cent fois sur le même morceau, cette ressemblance
s'évanouissait un peu chaque fois. Et, sans qu'elle pût analyser cela,
sans qu'elle osât même se l'avouer, elle dont la pudeur s'était révoltée
le premier jour, elle éprouvait un chagrin croissant à voir que rien
d'elle ne demeurait plus. Leur amitié lui paraissait en pâtir, elle se
sentait moins près de lui, à chaque trait qui s'effaçait. Ne l'aimait-il
pas, qu'il la laissait ainsi sortir de son oeuvre? et quelle était cette
femme nouvelle, cette face inconnue et vague qui perçait sous la sienne?
Claude, désolé d'avoir gâté la tête, ne savait justement de quelle
manière lui demander quelques heures de pose.
Elle se serait simplement assise, il n'aurait pris que des indications.
Mais il l'avait vue si fâchée, qu'il craignait de l'irriter encore.
Après s'être promis de la supplier gaiement, il ne trouvait pas les
mots, tout d'un coup honteux, comme s'il se fût agi d'une inconvenance.
Un après-midi, il la bouleversa par un de ses accès de colère, dont il
n'était pas le maître, même devant elle.
Rien n'avait marché, cette semaine-là. Il parlait de gratter sa toile,
il se promenait furieusement, en lâchant des ruades dans les meubles.
Tout d'un coup, il la saisit par les épaules et la posa sur le divan.
«Je vous en prie, rendez-moi ce service, ou j'en crève, parole
d'honneur!» Effarée, elle ne comprenait pas.
«Quoi, que voulez-vous?» Puis, lorsqu'elle le vit prendre ses brosses,
elle ajouta étourdiment:
«Ah! oui... pourquoi ne me l'avez-vous pas demandé plus tôt?»,
D'elle-même, elle se renversa sur un coussin, elle glissa le bras sous
la nuque. Mais une surprise et une confusion d'avoir consenti si vite,
l'avaient rendue grave; car elle ne se savait pas décidée à cette chose,
elle aurait bien juré que jamais plus elle ne lui servirait de modèle.
Ravi, il cria:
«Vrai! vous consentez!... Nom d'un chien! la sacrée bonne femme que je
vais bâtir avec vous!»
De, nouveau, sans réfléchir, elle dit:
«Oh! la tête seulement!» Et lui, bredouilla, dans une hâte d'homme qui
craint d'être allé trop loin:
«Bien sûr, bien sûr, seulement la tête!» Une gêne les rendit muets, il
se mit à peindre, tandis que les yeux en l'air, immobile, elle restait
troublée d'avoir lâché une pareille phrase. Déjà, sa complaisance
l'emplissait de remords, comme si elle entrait dans quelque chose de
coupable, en laissant donner sa ressemblance à cette nudité de femme,
éclatante sous le soleil.
Claude, en deux séances, campa la tête. Il exultait de joie, il criait
que c'était son meilleur morceau de peinture; et il avait raison, jamais
il n'avait baigné dans de la vraie lumière, un visage plus vivant.
Heureuse de le voir si heureux, Christine s'était égayée, elle aussi, au
point de trouver sa tête très bien, pas très ressemblante toujours, mais
d'une expression étonnante. Ils restèrent longtemps devant le tableau, à
cligner les yeux, à se reculer jusqu'au mur. «Maintenant, dit-il enfin,
je vais la bâcler avec un modèle... Ah! cette gueuse, je la tiens
donc!» Et, dans un accès de gaminerie, il empoigna la jeune fille, ils
dansèrent ensemble ce qu'il appelait «le pas du triomphe». Elle riait
très fort, adorant le jeu, n'éprouvant plus rien de son trouble, ni
scrupules ni malaise.
Mais, dès la semaine suivante, Claude redevint sombre.
Il avait choisi Zoé Piédefer, pour poser le corps, et elle ne lui
donnait pas ce qu'il voulait: la tête, si fine, disait-il, ne
s'emmanchait point sur ces épaules canaille.
Il s'obstina, pourtant, gratta, recommença. Vers le milieu de janvier,
pris de désespoir, il lâcha le tableau, le retourna contre le mur; puis,
quinze jours plus tard, il s'y remit, avec un autre modèle, la grande
Judith, ce qui le força à changer les tonalités. Les choses se
gâtèrent encore, il fit revenir Zoé, ne sut plus où il allait, malade
d'incertitude et d'angoisse. Et le pis était que la figure centrale
seule l'enrageait ainsi, car le reste de l'oeuvre, les arbres, les deux
petites femmes, le monsieur en veston, terminés, solides, le
satisfaisaient pleinement. Février s'achevait, il ne lui restait que
quelques jours pour l'envoi au Salon, c'était un désastre.
Un soir, devant Christine, il jura, il lâcha ce cri de colère:
«Aussi, tonnerre de Dieu! est-ce qu'on plante la tête d'une femme sur le
corps d'une autre!... Je devrais me couper la main.» Au fond de lui,
maintenant, une pensée unique montait: obtenir d'elle qu'elle consentît
à poser la figure entière.
Cela, lentement, avait germé, d'abord un simple souhait vite écarté
comme absurde, puis une discussion muette, sans cesse reprise, enfin le
désir net, aigu, sous le fouet de la nécessité. Cette gorge qu'il avait
entrevue quelques minutes, le hantait d'un souvenir obsédant. Il la
revoyait dans sa fraîcheur de jeunesse, rayonnante, indispensable.
S'il ne l'avait pas, autant valait-il renoncer au tableau, car aucune
autre ne le contenterait. Lorsque, pendant des heures, tombé sur une
chaise, il se dévorait d'impuissance à ne plus savoir où donner un coup
de pinceau, il prenait des résolutions héroïques: dès qu'elle entrerait,
il lui dirait son tourment, en paroles si touchantes, qu'elle céderait
peut-être. Mais elle arrivait, avec son rire de camarade, sa robe chaste
qui ne livrait rien de son corps, et il perdait tout courage, il
détournait les yeux, de peur qu'elle ne le surprit à chercher, sous le
corsage, la ligne souple du torse. On ne pouvait exiger d'une amie un
service pareil, jamais il n'en aurait l'audace.
Et, pourtant, un soir, comme il s'apprêtait à la reconduire et qu'elle
remettait son chapeau, les bras en l'air, ils restèrent deux secondes
les yeux dans les yeux, lui frémissant devant les pointes des seins
relevés qui crevaient l'étoffe, elle si brusquement sérieuse, si pâle,
qu'il se sentit deviné. Le long des quais, ils parlèrent à peine: cette
chose demeura entre eux, pendant que le soleil se couchait, dans un ciel
couleur de vieux cuivre. À deux autres reprises, il lut, au fond de son
regard, qu'elle savait sa continuelle pensée. En effet, depuis qu'il y
songeait, elle s'était mise à y songer aussi, malgré elle, l'attention
éveillée par des allusions involontaires. Elle en fut effleurée d'abord,
elle dut s'y arrêter ensuite; mais elle ne croyait pas avoir à s'en
défendre, car cela lui semblait hors de la vie, une de ces imaginations
du sommeil dont on a honte. La peur même qu'il osât le demander ne lui
vint pas: elle le connaissait bien à présent, elle l'aurait fait taire
d'un souffle, avant qu'il eût bégayé les premiers mots, malgré les
éclats subits de ses colères. C'était fou, simplement. Jamais, jamais;
des jours s'écoulèrent; et, entre eux, l'idée fixe grandissait. Dès
qu'ils se trouvaient ensemble, ils ne pouvaient plus ne pas y penser.
Ils n'en ouvraient point la bouche, mais leurs silences en étaient
pleins; ils ne risquaient plus un geste, ils n'échangeaient plus un
sourire, sans retrouver au fond cette chose impossible à dire tout haut,
et dont ils débordaient. Bientôt, rien d'autre ne resta dans leur vie de
camarades. S'il la regardait, elle croyait se sentir déshabiller par son
regard; les mots innocents retentissaient en significations gênantes;
chaque poignée de main allait au-delà, du poignet, faisait couler un
léger frisson le long du corps. Et ce qu'ils avaient évité jusque-là, le
trouble de leur liaison; l'éveil de l'homme et de la femme dans leur
bonne amitié, éclatait enfin, sous l'évocation constante de cette nudité
vierge. Peu à peu, ils se découvraient une fièvre secrète, ignorée
d'eux-mêmes. Des chaleurs leur montaient aux joues, ils rougissaient
pour s'être frôlés du doigt. C'était désormais comme une excitation de
chaque minute, fouettant leur sang; tandis que, dans cet envahissement
de tout leur être, le tourment de ce qu'ils taisaient ainsi, sans
pouvoir se le cacher, s'exagérait au point qu'ils en étouffaient, la
poitrine gonflée de grands soupirs.
Vers le milieu de mars, Christine, à une de ses visites, trouva Claude
assis devant son tableau, écrasé de chagrin.
Il ne l'avait pas même entendue, il restait immobile, les yeux vides et
hagards sur l'oeuvre inachevée. Dans trois jours expiraient les délais
pour l'envoi au Salon.
«Eh bien?» lui demanda-t-elle doucement, désespérée de son désespoir.
Il tressaillit, il se retourna.
«Eh bien, c'est fichu, je n'exposerai pas cette année...
Ah! moi qui avais tant compté sur ce Salon!» Tous deux retombèrent dans
leur accablement, où s'agitaient de grandes choses confuses. Puis, elle
reprit, pensant à voix haute:
«On aurait le temps encore.
--Le temps? eh non! Il faudrait un miracle. Où voulez-vous que je trouve
un modèle, à cette heure?...
Tenez! depuis ce matin, je me débats, et j'ai cru un moment avoir une
idée: oui, ce serait d'aller chercher cette fille, cette Irma qui est
venue comme vous étiez ici. Je sais bien qu'elle est petite et ronde,
qu'il faudrait tout changer peut-être; mais elle est jeune, elle doit
être possible... Décidément, je vais en essayer...» Il s'interrompit.
Les yeux brûlants dont il la regardait, disaient clairement: «Ah! il y a
vous. Ah! ce serait le miracle attendu, le triomphe certain, si vous me
faisiez ce suprême sacrifice! Je vous implore, je vous le demande, comme
à une amie adorée, la plus belle, la plus chaste!» Elle, toute droite,
très blanche, entendait chaque mot; et ces yeux d'ardente prière
exerçaient sur elle une puissance. Sans hâte, elle ôta son chapeau et sa
pelisse; puis, simplement, elle continua du même geste calme, dégrafa
le corsage, le retira ainsi que le corset, abattit les jupons,
déboutonna les épaulettes de la chemise, qui glissa sur les hanches.
Elle n'avait pas prononcé une parole, elle semblait autre part, comme
les soirs, où, enfermée dans sa chambre, perdue au fond de quelque rêve,
elle se déshabillait machinalement, sans y prêter attention.
Pourquoi donc laisser une rivale donner son corps, quand elle avait déjà
donné sa face? Elle voulait être là tout entière, chez elle, dans sa
tendresse, en comprenant enfin quel malaise jaloux ce monstre bâtard lui
causait depuis longtemps. Et, toujours muette, nue et vierge, elle se
coucha sur le divan, prit la pose, un bras sous la tête, les yeux
fermés.
Saisi, immobile de joie, lui la regarda se dévêtir. Il la retrouvait. La
vision rapide, tant de fois évoquée, redevenait vivante. C'était cette
enfance, grêle encore, mais si souple, d'une jeunesse si fraîche; et il
s'étonnait de nouveau: où cachait-elle cette gorge épanouie, qu'on ne
soupçonnait point sous la robe? Il ne parla pas non plus, il se mit à
peindre, dans le silence recueilli qui s'était fait. Durant trois
longues heures, il se rua au travail, d'un effort si viril, qu'il acheva
d'un coup une ébauche superbe du corps entier. Jamais la chair de la
femme ne l'avait grisé de la sorte, son coeur battait comme devant une
nudité religieuse. Il ne s'approchait point, il restait surpris de la
transfiguration du visage, dont les mâchoires un peu massives et
sensuelles s'étaient noyées sous l'apaisement tendre du front et des
joues. Pendant les trois heures, il ne remua pas, elle ne souffla pas,
faisant le don de sa pudeur, sans un frisson, sans une gêne. Tous deux
sentaient que, s'ils disaient une seule phrase, une grande honte leur
viendrait. Seulement, de temps à autre, elle ouvrait ses yeux clairs,
les fixait sur un point vague de l'espace, restait ainsi un instant sans
qu'il pût rien y lire de ses pensées, puis les refermait, retombait dans
son néant de beau marbre, avec le sourire mystérieux et figé de la pose.
Claude, d'un geste, dit qu'il avait fini; et, redevenu gauche, il
bouscula une chaise pour tourner le dos plus vite; tandis que, très
rouge, Christine quittait le divan.
En hâte, elle se rhabilla, dans un grelottement brusque, prise d'un tel
émoi, qu'elle s'agrafait de travers, tirant ses manches, remontant son
col, pour ne plus laisser un seul coin de sa peau nue. Et elle était
contre le mur, ne se décidait pas à risquer un regard. Pourtant, il
revint vers elle, ils se contemplèrent, hésitants, étranglés d'une
émotion qui les empêcha encore de parler. Était-ce donc de la tristesse,
une tristesse infinie, inconsciente et innommée? car leurs paupières se
gonflèrent de larmes, comme s'ils venaient de gâter leur existence, de
toucher le fond de la misère humaine. Alors, attendri et navré, ne
trouvant rien, pas même un remerciement, il la baisa au front.
V
Le 15 mai, Claude, qui était rentré la veille de chez Sandoz à trois
heures du matin, dormait encore, vers neuf heures, lorsque Mme Joseph
lui monta un gros bouquet de lilas blancs, qu'un commissionnaire venait
d'apporter.
Il comprit, Christine lui fêtait à l'avance le succès de son tableau;
car c'était un grand jour pour lui, l'ouverture du Salon des Refusés,
créé de cette année-là, et où allait être exposée son oeuvre, repoussée
par le jury du Salon officiel.
Cette pensée tendre, ces lilas frais et odorants, qui l'éveillaient, le
touchèrent beaucoup, comme s'ils étaient le présage d'une bonne journée.
En chemise, nu-pieds, il les mit dans son pot à eau, sur la table. Puis,
les yeux enflés de sommeil, effaré, il s'habilla, en grondant d'avoir
dormi si tard. La veille, il avait promis à Dubuche et à Sandoz de les
prendre, dès huit heures, chez ce dernier, pour se rendre tous les trois
ensemble au Palais de l'Industrie, où l'on trouverait le reste de la
bande. Et il était déjà en retard d'une heure! Mais, justement, il ne
pouvait plus mettre la main sur rien, dans son atelier, en déroute
depuis le départ de la grande toile. Pendant cinq minutes, il chercha
ses souliers, à genoux parmi de vieux châssis. Des parcelles d'or
s'envolaient; car, ne sachant où se procurer l'argent d'un cadre, il
avait fait ajuster quatre planches par un menuisier du voisinage, et il
les avait dorées lui-même, avec son amie, qui s'était révélée comme une
doreuse très maladroite. Enfin, vêtu, chaussé, son chapeau de feutre
constellé d'étincelles jaunes, il s'en allait lorsqu'une pensée
superstitieuse le ramena vers les fleurs, qui restaient seules au milieu
de la table. S'il ne baisait point ces lilas, il aurait un affront. Il
les baisa, embaumé par leur odeur forte de printemps. Sous la voûte, il
donna sa clef à la concierge, comme d'habitude.
«Madame Joseph, je n'y serai pas de la journée.» En moins de vingt
minutes, Claude fut rue d'Enfer, chez Sandoz. Mais celui-ci, qu'il
craignait de ne plus rencontrer, se trouvait également en retard, à la
suite d'une indisposition de sa mère. Ce n'était rien, simplement une
mauvaise nuit, qui l'avait bouleversé d'inquiétude.
Rassuré à présent, il lui conta que Dubuche avait écrit de ne pas
l'attendre, en leur donnant rendez-vous là-bas.
Tous les deux partirent; et, comme il était près d'onze heures, ils se
décidèrent à déjeuner, au fond d'une petite crémerie déserte de la rue
Saint-Honoré, longuement, envahis d'une paresse dans leur ardent désir
de voir, goûtant une sorte de tristesse attendrie à s'attarder parmi de
vieux souvenirs d'enfance.
Une heure sonna, lorsqu'ils traversèrent les Champs-Élysées c'était par
une journée exquise, au grand ciel limpide, dont une brise, froide
encore, semblait aviver le bleu. Sous le soleil, couleur de blé mûr, les
rangées de marronniers avaient des feuilles neuves, d'un vert tendre,
fraîchement verni; et les bassins avec leurs gerbes jaillissantes, les
pelouses correctement tenues, la profondeur des allées et la largeur des
espaces, donnaient au vaste horizon un air de grand luxe. Quelques
équipages, rares à cette heure, montaient; pendant qu'un flot de foule,
perdu et mouvant comme une fourmilière, s'engouffrait sous l'arcade
énorme du Palais de l'Industrie.
Quand ils furent entrés, Claude eut un léger frisson, dans le vestibule
géant, d'une fraîcheur de cave, et dont le pavé humide sonnait sous les
pieds, ainsi qu'un dallage d'église. Il regarda, à droite et à gauche,
les deux escaliers monumentaux, et il demanda avec mépris:
«Dis donc, est-ce que nous allons traverser leur saleté de Salon?»
--Ah! non, fichtre! répondit Sandoz. Filons par le jardin. Il y a,
là-bas, l'escalier de l'Ouest qui mène aux Refusés.» Et ils passèrent
dédaigneusement entre les petites tables de vendeuses de catalogues.
Dans l'écartement d'immenses rideaux de velours rouge, le jardin vitré
apparaissait, au-delà d'un porche d'ombre.
À ce moment de la journée, le jardin était presque vide, il n'y avait du
monde qu'au buffet, sous l'horloge, la cohue des gens en train de
déjeuner là. Toute la foule se trouvait au premier étage, dans les
salles; et, seules, les statues blanches bordaient les allées de sable
jaune, qui découpaient crûment le dessin vert des gazons. C'était un
peuple de marbre immobile, que baignait la lumière diffuse, descendue
comme en poussière des vitres hautes.
Au midi, des stores de toile barraient une moitié de la nef, blonde sous
le soleil, tachée aux deux bouts par les rouges et les bleus éclatants
des vitraux. Quelques visiteurs, harassés déjà, occupaient les chaises
et les bancs tout neufs, luisants de peinture; tandis que les vols des
moineaux qui habitaient, en l'air, la forêt des charpentes de fonte,
s'abattaient avec des petits cris de poursuite, rassurés et fouillant le
sable.
Claude et Sandoz affectèrent de marcher vite, sans un coup d'oeil autour
d'eux. Un bronze raide et noble, la Minerve d'un membre de l'Institut,
les avait exaspérés dès la porte. Mais, comme ils pressaient le pas le
long d'une interminable ligne de bustes, ils reconnurent Bongrand, seul,
faisant lentement le tour d'une figure couchée, colossale et débordante.
«Tiens! c'est vous! cria-t-il lorsqu'ils lui eurent tendu la main. Je
regardais justement la figure de notre ami Mahoudeau, qu'ils ont eu au
moins l'intelligence de recevoir et de bien placer...» Et,
s'interrompant:
«Vous venez de là-haut?
--Non, nous arrivons», dit Claude.
Alors, très chaudement, il leur parla du Salon des Refusés. Lui, qui
était de l'Institut, mais qui vivait à l'écart de ses collègues,
s'égayait sur l'aventure: l'éternel mécontentement des peintres, la
campagne menée par les petits journaux comme le Tambour, les
protestations, les réclamations continues qui avaient enfin troublé
l'Empereur; et le coup d'État artistique de ce rêveur silencieux, car la
mesure venait uniquement de lui; et l'effarement, le tapage de tous, à
la suite de ce pavé tombé dans la mare aux grenouilles.
«Non, continua-t-il, vous n'avez pas idée des indignations, parmi les
membres du jury!... Et encore on se méfie de moi, on se tait, quand je
suis là!... Toutes les rages sont contre les affreux réalistes. C'est
devant eux qu'on fermait systématiquement les portes du temple; c'est à
cause d'eux que l'Empereur a voulu permettre au public de réviser le
procès; ce sont eux enfin qui triomphent... Ah! j'en entends de belles,
je ne donnerais pas cher de vos peaux, jeunes gens!» Il riait de son
grand rire, les bras ouverts, comme pour embrasser toute la jeunesse
qu'il sentait monter du sol.
«Vos élèves poussent», dit Claude simplement.
D'un geste, Bongrand le fit taire, pris d'une gêne. Il n'avait rien
exposé, et toute cette production, au travers de laquelle il marchait,
ces tableaux, ses statues, cet effort de création humaine, l'emplissait
d'un regret. Ce n'était pas jalousie, car il n'y avait point d'âme plus
haute ni meilleure, mais retour sur lui-même, peur sourde d'une lente
déchéance, cette peur inavouée qui le hantait.
«Et aux Refusés, lui demanda Sandoz, comment ça marche-t-il?--Superbe!
vous allez voir.»
Puis, se tournant vers Claude, lui gardant les deux mains dans les
siennes:
«Vous, mon bon, vous êtes un fameux... Écoutez! moi, que l'on dit un
malin, je donnerais dix ans de ma vie pour avoir peint votre grande
coquine de femme.» Cet éloge, sorti d'une telle bouche, toucha le jeune
peintre aux larmes. Enfin, il tenait donc un succès! Il ne trouva pas un
mot de gratitude, il parla brusquement d'autre chose, voulant cacher son
émotion.
«Ce brave Mahoudeau! mais elle est très bien, sa figure!... Un sacré
tempérament, n'est-ce pas?» Sandoz et lui s'étaient mis à tourner autour
du plâtre.
Bongrand répondit avec un sourire:
«Oui, oui, trop de cuisses, trop de gorge. Mais regardez les attaches
des membres, c'est fin et joli comme tout... Allons, adieu, je vous
laisse. Je vais m'asseoir un peu, j'ai les jambes cassées.» Claude avait
levé la tête et prêtait l'oreille. Un bruit énorme, qui ne l'avait pas
frappé d'abord, roulait dans l'air, avec un fracas continu: c'était une
clameur de tempête battant la côte, le grondement d'un assaut
infatigable, se ruant de l'infini.
«Tiens! murmura-t-il, qu'est-ce donc?
--Ça, dit Bongrand qui s'éloignait, c'est la foule, là-haut, dans les
salles.»
Et les deux jeunes gens, après avoir traversé le jardin, montèrent au
Salon des Refusés.
On l'avait fort bien installé, les tableaux reçus n'étaient pas logés
plus richement: hautes tentures de vieilles tapisseries aux portes,
cimaises garnies de serge verte, de velours rouge, écrans de toile
blanche sous vitrées des plafonds; et, dans l'enfilade des salles, le
premier aspect était le même, le même or des cadres, les mêmes taches
vives des toiles. Mais une gaieté particulière y régnait, un éclat de
jeunesse, dont on ne se rendait pas nettement compte d'abord. La foule,
déjà compacte, augmentait de minute en minute, car on désertait le Salon
officiel, on accourait, fouetté de curiosité, piqué du désir de juger
les juges, amusé enfin dès le seuil par la certitude qu'on allait voir
des choses extrêmement plaisantes. Il faisait très chaud, une poussière
fine montait du plancher, on étoufferait sûrement vers quatre heures.
«Fichtre! dit Sandoz en jouant des coudes, ça ne va pas être commode de
manoeuvrer là-dedans et de trouver ton tableau.» Il se hâtait, dans une
fièvre de fraternité. Ce jour-là, il ne vivait que pour l'oeuvre et la
gloire de son vieux camarade.
«Laisse donc! s'écria Claude, nous arriverons bien. Il ne s'envolera
pas, mon tableau!» Et lui, au contraire, affecta de ne pas se presser,
malgré l'irrésistible envie qu'il avait de courir. Il levait la tête,
regardait. Bientôt, dans la voix haute de la foule qui l'avait étourdi,
il distingua des rires légers, contenus encore, que couvraient le
roulement des pieds et le bruit des conversations. Devant certaines
toiles, des visiteurs plaisantaient. Cela l'inquiéta, car il était d'une
crédulité et d'une sensibilité de femme au milieu de ses rudesses
révolutionnaires, s'attendant toujours au, martyre, et toujours
saignant, toujours stupéfait d'être repoussé et raillé. Il murmura:
«Ils sont gais, ici!
--Dame! c'est qu'il y a de quoi, fit remarquer Sandoz.
Regarde donc ces rosses extravagantes.» Mais, à ce moment, comme ils
s'attardaient dans la première salle, Fagerolles, sans les voir, tomba
sur eux.
Il eut un sursaut, contrarié sans doute de la rencontre.
Du reste, il se remit tout de suite, très aimable.
«Tiens! je songeais à vous... Je suis là depuis une heure.
--Où ont-ils donc fourré le tableau de Claude? demanda Sandoz.
Fagerolles, qui venait de rester vingt minutes planté devant ce tableau,
l'étudiant et étudiant l'impression du public, répondit sans une
hésitation:
«Je ne sais pas... Nous allons le chercher ensemble, voulez-vous?» Et
il se joignit à eux. Le terrible farceur qu'il était, n'affectait plus
autant des allures de voyou, déjà correctement vêtu, toujours d'une
moquerie à mordre le monde, mais les lèvres désormais pincées en une
moue sérieuse de garçon qui veut arriver. Il ajouta, l'air convaincu:
«C'est moi qui regrette de n'avoir rien envoyé, cette année! Je serais
ici avec vous autres, j'aurais ma part du succès... Et il y a des
machines étonnantes, mes enfants! Par exemple, ces chevaux...» Il
montrait, en face d'eux, la vaste toile, devant laquelle la foule
s'attroupait en riant. C'était, disait-on, l'oeuvre d'un ancien
vétérinaire, des chevaux grandeur nature lâchés dans un pré, mais des
chevaux fantastiques, bleus, violets, roses, et dont la stupéfiante
anatomie perçait la peau.
«Dis donc, si tu ne te fichais pas de nous!» déclara Claude,
soupçonneux.
Fagerolles joua l'enthousiasme.
«Comment! mais c'est plein de qualités, ça! Il connaît joliment son
cheval, le bonhomme! Sans doute, il peint comme un salaud. Qu'est-ce que
ça fait, s'il est original et s'il apporte un document?» Son fin visage
de fille restait grave. À peine, au fond de ses yeux clairs, luisait une
étincelle jeune de moquerie.
Et il ajouta cette allusion méchante, dont lui seul put jouir:
«Ah bien! si tu te laisses influencer par les imbéciles qui rient, tu
vas en voir bien d'autres, tout à l'heure!» Les trois camarades, qui
s'étaient remis en marche, avançaient avec une peine infinie, au milieu
de la houle des épaules. En rentrant dans la seconde salle, ils
parcoururent les murs d'un coup d'oeil; mais le tableau cherché ne s'y
trouvait pas. Et ce qu'ils virent, ce fut Irma Bécot au bras de
Gagnière, écrasés tous les deux contre une cimaise, lui en train
d'examiner une petite toile, tandis qu'elle, ravie de la bousculade,
levait son museau rose et riait à la cohue.
«Comment! dit Sandoz étonné, elle est avec Gagnière, maintenant?
--Oh! une passade, expliqua Fagerolles d'un air tranquille. L'histoire
est si drôle... Vous savez qu'on vient de lui meubler un appartement
très chic; oui, ce jeune crétin de marquis, celui dont on parle dans les
journaux, vous vous souvenez? Une gaillarde qui ira loin, je l'ai
toujours dit!... Mais on a beau la mettre dans des lits armoirés, elle a
des rages de lits de sangle, il y a des soirs où il lui faut la soupente
d'un peintre. Et c'est ainsi que, lâchant tout, elle est tombée au café
Baudequin dimanche, vers une heure du matin. Nous venions de partir, il
n'y avait plus là que Gagnière, endormi sur sa chope... Alors, elle a
pris Gagnière.» Irma les avait aperçus et leur faisait de loin des
gestes tendres. Ils durent s'approcher. Lorsque Gagnière se retourna,
avec ses cheveux pâles et sa petite face imberbe, l'air plus falot
encore que de coutume, il ne marqua aucune surprise de les trouver dans
son dos.
«C'est inouï, murmura-t-il.
--Quoi donc? demanda Fagerolles.
--Mais ce petit chef-d'oeuvre... Et honnête, et naïf, et convaincu!» Il
désignait la toile minuscule devant laquelle il s'était absorbé, une
toile absolument enfantine, telle qu'un gamin de quatre ans aurait pu la
peindre, une petite maison au bord d'un petit chemin, avec un petit
arbre à côté, le tout de travers, cerné de traits noirs, sans oublier le
tire-bouchon de fumée qui sortait du toit.
Claude avait eu un geste nerveux, tandis que Fagerolles répétait avec
flegme:
«Très fin, très fin... Mais ton tableau, Gagnière, où est-il donc?
--Mon tableau? il est là.» En effet, la toile envoyée par lui se
trouvait justement près du petit chef-d'oeuvre. C'était un paysage d'un
gris perlé, un bord de Seine, soigneusement peint, joli de ton quoiqu'un
peu lourd, et d'un parfait équilibre, sans aucune brutalité
révolutionnaire.
«Sont-ils assez bêtes d'avoir refusé ça! dit Claude, qui s'était
approché avec intérêt. Mais pourquoi, pourquoi, je vous le demande?» En
effet, aucune raison n'expliquait le refus du jury.
«Parce que c'est réaliste», dit Fagerolles, d'une voix si tranchante,
qu'on ne pouvait savoir s'il blaguait le jury ou le tableau.
Cependant, Irma, dont personne ne s'occupait, regardait fixement Claude,
avec le sourire inconscient que la sauvagerie godiche de ce grand garçon
lui mettait aux lèvres. Dire qu'il n'avait même pas eu l'idée de la
revoir! Elle le trouvait si différent, si drôle, pas en beauté ce
jour-là, hérissé, le teint brouillé comme après une grosse fièvre! Et,
peinée de son peu d'attention, elle lui toucha le bras, d'un geste
familier.
«Dites, n'est-ce pas, en face, un de vos amis qui vous cherche?» C'était
Dubuche, qu'elle connaissait, pour l'avoir rencontré une fois au café
Baudequin. Il fendait péniblement la foule, les yeux vagues sur le flot
des têtes. Mais, tout d'un coup, au moment où Claude tâchait de se faire
voir, en gesticulant, l'autre lui tourna le dos et salua très bas un
groupe de trois personnes, le père gras et court, la face cuite d'un
sang trop chaud, la mère très maigre, couleur de cire, mangée d'anémie,
la fille si chétive à dix-huit ans qu'elle avait encore la pauvreté
grêle de la première enfance. «Bon! murmura le peintre, le voilà pincé...
A-t-il de laides connaissances, cet animal-là! Où a-t-il pêché ces
horreurs?» Gagnière, paisiblement, dit les connaître de nom. Le père
Margaillan était un gros entrepreneur de maçonnerie, déjà cinq ou six
fois millionnaire, et qui faisait sa fortune dans les grands travaux de
Paris, bâtissant à lui seul des boulevards entiers. Sans doute Dubuche
s'était trouvé en rapport avec lui, par un des architectes dont il
redressait les plans. Mais Sandoz, que la maigreur de la jeune fille
apitoyait, la jugea d'un mot.
«Ah! le pauvre petit chat écorché! Quelle tristesse!
--Laisse donc! déclara Claude avec férocité, ils ont sur la face tous
les crimes de la bourgeoisie, ils suent la scrofule et la bêtise. C'est
bien fait... Tiens! notre lâcheur file avec eux. Est-ce assez plat, un
architecte? Bon voyage, qu'il nous retrouve!» Dubuche, qui n'avait pas
aperçu ses amis, venait d'offrir son bras à la mère et s'en allait, en
expliquant les tableaux, le geste débordant d'une complaisance exagérée.
«Continuons, nous autres», dit Fagerolles.
Et, s'adressant à Gagnière: «Sais-tu où ils ont fourré la toile de
Claude, toi?
--Moi, non, je la cherchais... Je vais avec vous.
Il les accompagna, il oublia Irma, Bécot contre la cimaise. C'était elle
qui avait eu le caprice de visiter le Salon à son bras, et il avait si
peu l'habitude de promener ainsi une femme, qu'il la perdait sans cesse
en chemin, stupéfait de la retrouver toujours près de lui, ne sachant
plus comment ni pourquoi ils étaient ensemble. Elle courut, elle lui
reprit le bras, pour suivre Claude, qui passait déjà dans une autre
salle, avec Fagerolles et Sandoz.
Alors, ils vaguèrent tous les cinq, le nez en l'air, coupés par une
poussée, réunis par une autre, emportés au fil du courant. Une
abomination de Chaîne les arrêta, un Christ pardonnant à la femme
adultère, de sèches figures taillées dans du bois, d'une charpente
osseuse violaçant la peau, et peintes avec de la boue. Mais, à côté, ils
admirèrent une très belle étude de femme, vue de dos, les reins
saillants, la tête tournée. C'était, le long des murs, un mélange de
l'excellent et du pire, tous les genres confondus; les gâteux de l'école
historique coudoyant les jeunes fous du réalisme, les simples niais
restés dans le tas avec les fanfarons de l'originalité, une Jézabel
morte qui semblait avoir pourri au fond des caves de l'École des
Beaux-Arts, près de la Dame en blanc, très curieuse vision d'un oeil de
grand artiste, un immense Berger regardant la mer, fable, en face d'une
petite toile, des Espagnols jouant à la paume, un coup de lumière d'une
intensité splendide.
Rien ne manquait dans l'exécrable, ni les tableaux militaires aux
soldats de plomb, ni l'Antiquité blafarde, ni le Moyen Âge sabré de
bitume. Mais, de cet ensemble incohérent, des paysages surtout, presque
tous d'une note sincère et juste, des portraits encore, la plupart très
intéressants de facture, il sortait une bonne odeur de jeunesse, de
bravoure et de passion. S'il y avait moins de mauvaises toiles au Salon
officiel, la moyenne y était à coup sûr plus banale et plus médiocre. On
se sentait là dans une bataille, et une bataille gaie, livrée de verve,
quand le petit jour luit, que les clairons sonnent, que l'on marche à
l'ennemi avec la certitude de le battre avant le coucher du soleil.
Claude, ragaillardi par ce souffle de lutte, s'animait, se fâchait,
écoutait maintenant monter les rires du public, l'air provocant, comme
s'il eût entendu siffler des balles.
Discrets à l'entrée, les rires sonnaient plus haut, à mesure qu'il
avançait. Dans la troisième salle déjà, les femmes ne les étouffaient
plus sous leurs mouchoirs, les hommes tendaient le ventre, afin de se
soulager mieux. C'était l'hilarité contagieuse d'une foule venue pour
s'amuser, s'excitant peu à peu, éclatant à propos d'un rien, égayée
autant par les belles choses que par les détestables. On riait moins
devant le Christ de Chaîne que devant l'étude de femme, dont la croupe
saillante, comme sortie de la toile, paraissait d'un comique
extraordinaire. La Dame en blanc, elle aussi, récréait le monde: on se
poussait du coude, on se tordait, il se formait toujours là un groupe,
la bouche fendue. Et chaque toile avait son succès, des gens
s'appelaient de loin pour s'en montrer une bonne, continuellement des
mots d'esprit circulaient de bouche en bouche; si bien que Claude, en
entrant dans la quatrième salle, manqua gifler une vieille dame dont les
gloussements l'exaspéraient.
«Quels idiots! dit-il en se tournant vers les autres. Hein? on a envie
de leur flanquer des chefs-d'oeuvre à la tête!», Sandoz s'était
enflammé, lui aussi; et Fagerolles continuait à louer très haut les
pires peintures, ce qui augmentait la gaieté; tandis que Gagnière, vague
au milieu de la bousculade, tirait à sa suite Irma ravie, dont les jupes
s'enroulaient aux jambes de tous les hommes.
Mais, brusquement, Jury parut devant eux. Son grand nez rose, sa face
blonde de beau garçon resplendissait.
Il fendait violemment la foule, gesticulait, exultait comme d'un
triomphe personnel. Dès qu'il aperçut Claude, il cria:
«Ah! c'est toi, enfin! Il y a une heure que je te cherche... Un succès,
mon vieux, oh! un succès...
--Quel succès?...
--Le succès de ton tableau, donc!... Viens, il faut que je te montre ça.
Non, tu vas voir, c'est épatant!» Claude pâlit, une grosse joie
l'étranglait, tandis qu'il feignait d'accueillir la nouvelle avec
flegme. Le mot de Bongrand lui revint, il se crut du génie.
«Tiens! bonjour!» continuait Jory, en donnant des poignées de main aux
autres.
Et, tranquillement, lui, Fagerolles et Gagnière entouraient Irma qui
leur souriait, dans un partage bon enfant, en famille, comme elle disait
elle-même.
«Où est-ce, à la fin? demanda Sandoz impatient.
Conduis-nous.» Jory prit la tête, suivi de la bande. Il fallut faire le
coup de poing à la porte de la dernière salle, pour entrer.
Mais Claude, resté en arrière, entendait toujours monter les rires, une
clameur grandissante, le roulement d'une marée qui allait battre son
plein. Et, comme il pénétrait enfin dans la salle, il vit une masse
énorme, grouillante, confuse, en tas, qui s'écrasait devant le tableau.
Tous les rires s'enflaient, s'épanouissaient, aboutissaient là. C'était
de son tableau qu'on riait.
«Hein? répéta Jory, triomphant, en voilà un succès!»
Gagnière, intimidé, honteux comme si on l'eût giflé lui-même, murmura:
«Trop de succès... J'aimerais mieux autre chose.
--Es-tu bête! reprit Jory dans un élan de conviction exaltée. C'est le
succès, ça... Qu'est-ce que ça fiche qu'ils rient! Nous voilà lancés,
demain tous les journaux parleront de nous.
--Crétins!» lâcha seulement Sandoz, la voix étranglée de douleur.
Fagerolles se taisait, avec la tenue désintéressée et digne d'un ami de
la famille qui suit un convoi. Et, seule, Irma restait souriante,
trouvant ça drôle; puis, d'un geste caressant, elle s'appuya contre
l'épaule du peintre hué, elle le tutoya et lui souffla doucement dans
l'oreille: «Faut pas te faire de la bile, mon petit. C'est des bêtises,
on s'amuse tout de même.» Mais Claude demeurait immobile. Un grand froid
le glaçait. Son coeur s'était arrêté un moment, tant la déception venait
d'être cruelle. Et, les yeux élargis, attirés et fixés par une force
invincible, il regardait son tableau, il s'étonnait, le reconnaissait à
peine, dans cette salle. Ce n'était certainement pas la même oeuvre que
dans son atelier. Elle avait jauni sous la lumière blafarde de l'écran
de toile; elle semblait également diminuée, plus brutale et plus
laborieuse à la fois; et, soit par l'effet des voisinages, soit à cause
du nouveau milieu, il en voyait du premier regard tous les défauts,
après avoir vécu des mois aveuglé devant elle. En quelques coups, il la
refaisait, reculait les plans, redressait un membre, changeait la valeur
d'un ton. Décidément, le monsieur au veston de velours ne valait rien,
empâté, mal assis; la main seule était belle. Au fond, les deux petites
lutteuses, la blonde, la brune, restées trop à l'état d'ébauche,
manquaient de solidité, amusantes uniquement pour des yeux d'artiste.
Mais il était content des arbres, de la clairière ensoleillée; et la
femme nue, la femme couchée sur l'herbe, lui apparaissait supérieure à
son talent même, comme si un autre l'avait peinte et qu'il ne l'eût pas
connue encore, dans ce resplendissement de vie.
Il se tourna vers Sandoz, il dit simplement:
«Ils ont raison de rire, c'est incomplet... N'importe, la femme est
bien! Bongrand ne s'est pas fichu de moi.» Son ami s'efforçait de
l'emmener, mais il s'entêtait, il se rapprocha au contraire. Maintenant
qu'il avait jugé son oeuvre, il écoutait et regardait la foule.
L'explosion continuait, s'aggravait dans une gamme ascendante de fous
rires. Dès la porte, il voyait se fendre les mâchoires des visiteurs, se
rapetisser les yeux, s'élargir le visage; et c'étaient des souffles
tempétueux d'hommes gras, des grincements rouillés d'hommes maigres,
dominés par les petites flûtes aiguës des femmes. En face, contre la
cimaise, des jeunes gens se renversaient comme si on leur avait
chatouillé les côtes. Une dame venait de se laisser tomber sur une
banquette, les genoux serrés, étouffant, tâchant de reprendre haleine
dans son mouchoir. Le bruit de ce tableau si drôle devait se répandre,
on se ruait des quatre coins du Salon, des bandes arrivaient, se
poussaient, voulaient en être. «Où donc? Là-bas! Oh! cette farce!» Et les
mots d'esprit pleuvaient plus drus qu'ailleurs, c'était le sujet surtout
qui fouettait la gaieté: on ne comprenait pas, on trouvait ça insensé,
d'une cocasserie à se rendre malade. «Voilà, la dame a trop chaud, tandis
que le monsieur a mis sa veste de velours, de peur d'un rhume.
--Mais non, elle est déjà bleue, le monsieur l'a retirée d'une mare, et
il se repose à distance, en se bouchant le nez.--Pas poli, l'homme! il
pourrait nous montrer son autre figure.--Je vous dis que c'est un
pensionnat de jeunes filles en promenade: regardez les deux qui jouent à
saute-mouton.--Tiens! un savonnage: les chairs sont bleues, les arbres
sont bleus, pour sûr qu'il l'a passé au bleu, son tableau!» Ceux qui ne
riaient pas entraient en fureur: ce bleuissement, cette notation
nouvelle de la lumière semblaient une insulte. Est-ce qu'on laisserait
outrager l'art? De vieux messieurs brandissaient des cannes. Un
personnage grave s'en allait, vexé, en déclarant à sa femme qu'il
n'aimait pas les mauvaises plaisanteries.
Mais un autre, un petit homme méticuleux, ayant cherché dans le
catalogue l'explication du tableau, pour l'instruction de sa demoiselle,
et lisant à voix haute le titre: _Plein air_, ce fut autour de lui une
reprise formidable, des cris, des huées. Le mot courait, on le répétait,
on le commentait: plein air, oh! oui, plein air, le ventre à l'air, tout
en l'air, tra-la-la-laire! Cela tournait au scandale, la foule
grossissait encore, les faces se congestionnaient dans la chaleur
croissante, chacune avec la bouche ronde et bête des ignorants qui
jugent de la peinture, exprimant à elles toutes la somme d'âneries, de
réflexions saugrenues, de ricanements stupides et mauvais, que la vue
d'une oeuvre originale peut tirer à l'imbécillité bourgeoise.
Et, à ce moment, comme dernier coup, Claude vit reparaître Dubuche, qui
traînait les Margaillan. Dès qu'il arriva devant le tableau,
l'architecte, embarrassé, pris d'une honte lâche, voulut presser le pas,
emmener son monde, en affectant de n'avoir aperçu ni la toile ni ses
amis. Mais déjà l'entrepreneur s'était planté sur ses courtes jambes,
écarquillant les yeux, lui demandant très haut, de sa grosse voix
rauque:
«Dites donc, quel est le sabot qui a fichu ça?» Cette brutalité bon
enfant, ce cri d'un parvenu millionnaire qui résumait la moyenne de
l'opinion, redoubla l'hilarité; et lui, flatté de son succès, les côtes
chatouillées par l'étrangeté de cette peinture, partit à son tour, mais
d'un rire tel, si démesuré, si ronflant, au fond de sa poitrine grasse,
qu'il dominait tous les autres. C'était l'alléluia, l'éclat final des
grandes orgues.
«Emmenez ma fille», dit la pâle Mme Margaillan à l'oreille de Dubuche.
Il se précipita, dégagea Régine, qui avait baissé les paupières; et il
déployait des muscles vigoureux, comme s'il eût sauvé ce pauvre être
d'un danger de mort. Puis, ayant quitté les Margaillan à la porte, après
des poignées de main et des saluts d'homme du monde, il revint vers ses
amis, il dit carrément à Sandoz, à Fagerolles et à Gagnière:
«Que voulez-vous? ce n'est pas ma faute... Je l'avais prévenu que le
public ne comprendrait pas. C'est cochon, oui, vous aurez beau dire,
c'est cochon!--Ils ont hué Delacroix, interrompit Sandoz, blanc de rage,
les poings serrés. Ils ont tué Courbet. Ah! race ennemie, stupidité de
bourreaux! Gagnière, qui partageait maintenant cette rancune d'artiste,
se fâchait au souvenir de ses batailles des concerts Pas de loup, chaque
dimanche pour la vraie musique.
«Et ils sifflent Wagner, ce sont les mêmes; je les reconnais... Tenez!
ce gros, là-bas...» Il fallut que Jory le retînt. Lui, aurait excité la
foule.
Il répétait que c'était fameux, qu'il y avait là pour cent mille francs
de publicité. Et Irma, lâchée encore, venait de retrouver dans la cohue
deux amis à elle, deux jeunes boursiers, qui étaient parmi les plus
acharnés blagueurs, et qu'elle endoctrinait, qu'elle forçait à trouver
ça très bien, en leur donnant des tapes sur les doigts.
Mais Fagerolles n'avait pas desserré les dents. Il examinait toujours la
toile, il jetait des coups d'oeil sur le public. Avec son flair de
Parisien et sa conscience souple de gaillard adroit, il se rendait
compte du malentendu; et, vaguement, il sentait déjà ce qu'il faudrait
pour que cette peinture fît la conquête de tous, quelques tricheries
peut-être, des atténuations, un arrangement du sujet, un adoucissement
de la facture. L'influence que Claude avait eue sur lui persistait: il
en restait pénétré, à jamais marqué. Seulement, il le trouvait archi-fou
d'exposer une pareille chose. N'était-ce pas stupide de croire à
l'intelligence du public? À quoi bon cette femme nue avec ce monsieur
habillé? Que voulaient dire les deux petites lutteuses du fond? Et les
qualités d'un maître, un morceau de peinture comme il n'y en avait pas
deux dans le Salon! Un grand mépris lui venait de ce peintre
admirablement doué, qui faisait rire tout Paris comme le dernier des
barbouilleurs.
Ce mépris devint si fort qu'il ne put le cacher davantage.
Il dit, dans un accès d'invincible franchise:
«Ah! écoute, mon cher, tu l'as voulu, c'est toi qui es trop bête.»
Claude, en silence, détournant les yeux de la foule, le regarda. Il
n'avait point faibli, pâle seulement sous les rires, les lèvres agitées
d'un léger tic nerveux: personne ne le connaissait, son oeuvre seule
était souffletée. Puis, il reporta un instant les regards sur le
tableau, parcourut de là les autres toiles de la salle, lentement. Et,
dans le désastre de ses illusions, dans la douleur vive de son orgueil,
un souffle de courage, une bouffée de santé et d'enfance, lui vinrent de
toute cette peinture si gaiement brave, montant à l'assaut de l'antique
routine, avec une passion si désordonnée. Il en était consolé et
raffermi, sans remords, sans contrition, poussé au contraire à heurter
le public davantage. Certes, il y avait là bien des maladresses, bien
des efforts puérils, mais quel joli ton général, quel coup de lumière
apporté, une lumière gris d'argent, fine, diffuse, égayée de tous les
reflets dansants du plein air! C'était comme une fenêtre brusquement
ouverte dans la vieille cuisine au bitume, dans les jus recuits de la
tradition, et le soleil entrait, et les murs riaient de cette matinée de
printemps! La note claire de son tableau, ce bleuissement dont on se
moquait, éclatait parmi les autres. N'était-ce pas l'aube attendue, un
jour nouveau qui se levait pour l'art? Il aperçut un critique qui
s'arrêtait sans rire, des peintres célèbres, surpris, la mine grave, le
père Malgras, très sale, allant de tableau en tableau avec sa moue de
fin dégustateur, tombant en arrêt devant le sien, immobile, absorbé.
Alors, il se retourna vers Fagerolles, il l'étonna par cette réponse
tardive:
«On est bête comme on peut, mon cher, et il est à croire que je resterai
bête... Tant mieux pour toi, si tu es un malin!». Tout de suite,
Fagerolles lui tapa sur l'épaule, en camarade qui plaisante, et Claude
se laissa prendre le bras par Sandoz. On l'emmenait enfin, la bande
entière quitta le Salon des Refusés, en décidant qu'on allait passer par
la salle de l'architecture; car, depuis un instant, Dubuche, dont on
avait reçu un projet de Musée, piétinait et les suppliait d'un regard si
humble, qu'il semblait difficile de ne pas lui donner cette
satisfaction.
«Ah! dit plaisamment Jory, en entrant dans la salle, quelle glacière! On
respire ici.» Tous se découvrirent et s'essuyèrent le front avec
soulagement, comme s'ils arrivaient sous la fraîcheur de ombrages, au
bout d'une longue course en plein soleil. La salle était vide. Du
plafond, tendu d'un écran de toile blanche, tombait une clarté égale,
douce et morne, qui se reflétait, pareille à une eau de source immobile,
dans le miroir du parquet fortement ciré. Aux quatre murs, d'un rouge
déteint, les projets, les grands et les petits châssis, bordés de bleu
pâle, mettaient les taches lavées de leurs teintes d'aquarelle. Et seul,
absolument seul au milieu de ce désert, un monsieur barbu se tenait
debout devant un projet d'Hospice, plongé dans une contemplation
profonde. Trois dames parurent, s'effacèrent, traversèrent en fuyant à
petits pas pressés.
Déjà Dubuche montrait et expliquait son oeuvre aux camarades. C'était un
seul châssis, une pauvre petite salle de Musée, qu'il avait envoyée par
hâte ambitieuse, en dehors des usages, et contre la volonté de son
patron, qui pourtant la lui avait fait recevoir, se croyant engagé
d'honneur.
«Est-ce que c'est pour loger les tableaux de l'école du plein air, ton
Musée?» demanda Fagerolles sans rire.
Gagnière admirait, d'un branle de la tête, en songeant à autre chose;
tandis que Claude et Sandoz, par amitié, examinaient et s'intéressaient
sincèrement.
«Eh! ce n'est pas mal, mon vieux, dit le premier. Les ornements sont
encore d'une tradition joliment bâtarde...
N'importe, ça va!» Jory, impatient, finit par l'interrompre.
«Ah! filons, voulez-vous? Moi, je m'enrhume.» La bande reprit sa marche.
Mais le pis était que, pour couper au plus court, il leur fallait
traverser tout le Salon officiel; et ils s'y résignèrent, malgré le
serment qu'ils avaient fait de n'y pas mettre les pieds, par
protestation.
Fendant la foule, avançant avec raideur, ils suivirent l'enfilade des
salles, en jetant à droite et à gauche des regards indignés. Ce n'était
plus le gai scandale de leur Salon à eux, les tons clairs, la lumière
exagérée du soleil.
Des cadres d'or pleins d'ombre se succédaient, des choses gourmées et
noires, des nudités d'atelier jaunissant sous des jours de cave, toute
la défroque classique, l'histoire, le genre, le paysage, trempés
ensemble au fond du même cambouis de la convention. Une médiocrité
uniforme suintait des oeuvres, la salissure boueuse du ton qui les
caractérisait, dans cette bonne tenue d'un art au sang pauvre et
dégénéré. Et ils pressaient le pas, et ils galopaient pour échapper à ce
règne encore debout du bitume, condamnant tout en bloc avec leur belle
injustice de sectaires, criant qu'il n'y avait là rien, rien, rien;
Enfin, ils s'échappèrent, et ils descendaient au jardin, lorsqu'ils
rencontrèrent Mahoudeau et Chaîne. Le premier se jeta dans les bras de
Claude.
«Ah! mon cher, ton tableau, quel tempérament!» Le peintre, tout de
suite, loua la Vendangeuse.
«Et toi, dis donc, tu leur en as fichu par la tête, un morceau!» Mais la
vue de Chaîne, auquel personne ne parlait de sa Femme adultère, et qui
errait silencieux, l'apitoya. Il trouvait une mélancolie profonde à
l'exécrable peinture à la vie manquée de ce paysan, victime des
admirations bourgeoises. Toujours il lui donnait la joie d'un éloge.
Il le secoua amicalement, il cria:
«Très bien aussi, votre machine... Ah! mon gaillard, le dessin ne vous
fait pas peur!--non, bien sûr!» déclara Chaîne, dont la face s'était
empourprée de vanité, sous les broussailles noires de sa barbe.
Mahoudeau et lui se joignirent à la bande; et le premier demanda aux
autres s'ils avaient vu le Semeur, de Chambouvard. C'était inouï, le
seul morceau de sculpture du Salon. Tous le suivirent dans le jardin,
que la foule envahissait maintenant.
«Tiens! reprit Mahoudeau, en s'arrêtant au milieu de l'allée centrale,
il est justement devant son Semeur, Chambouvard.» En effet, un homme
obèse était là, campé fortement sur ses grosses jambes, et s'admirant.
La tête dans les épaules, il avait une face épaisse et belle d'idole
hindoue.
On le disait fils d'un vétérinaire des environs d'Amiens.
À quarante-cinq ans, il était déjà l'auteur de vingt chefs-d'oeuvre, des
statues simples et vivantes, de la chair bien moderne, pétrie par un
ouvrier de génie, sans raffinement; et cela au hasard de la production,
donnant ses oeuvres comme un champ donne son herbe, bon un jour, mauvais
le lendemain, dans l'ignorance absolue de ce qu'il créait. Il poussait
le manque de sens critique jusqu'à ne pas faire de distinction, entre
les fils les plus glorieux de ses mains, et les détestables magots qu'il
lui arrivait de bâcler parfois. Sans fièvre nerveuse, sans un doute,
toujours solide et convaincu, il avait un orgueil de Dieu.
«Étonnant, le semeur! murmura Claude, et quelle bâtisse, et quel geste!»
Fagerolles, qui n'avait pas regardé la statue s'amusait beaucoup du
grand homme et de la queue de jeunes disciples béants, qu'il traînait
d'ordinaire à sa suite.
«Regardez-les donc, ils communient, ma parole!... Et lui, hein? quelle
bonne tête de brute, transfigurée dans la contemplation de son nombril!»
Seul et à l'aise au milieu de la curiosité de tous, Chambouvard
s'ébahissait, de l'air foudroyé d'un homme qui s'étonne d'avoir enfanté
une pareille oeuvre. Il semblait la voir pour la première fois, il n'en
revenait point. Puis, un ravissement noya sa face large, il dodelina de
la tête, il éclata d'un rire doux et invincible, en répétant à dix
reprises:
«C'est comique... c'est comique...» Toute sa queue derrière lui, se
pâmait, tandis qu'il n'imaginait rien d'autre, pour dire l'adoration où
il était de lui-même.
Mais il y eut un léger émoi: Bongrand, qui se promenait, les mains
derrière le dos, les yeux vagues, venait de tomber sur Chambouvard; et
le public, s'écartant, chuchotait, s'intéressait à la poignée de main
échangée par les deux artistes célèbres, l'un court et sanguin, l'autre
grand et frissonnant. On entendit des mots de bonne camaraderie:
«Toujours des merveilles! Parbleu! Et vous, rien cette année? Non,
rien. Je me repose, je cherche.
Allons donc! farceur; ça vient tout seul. Adieu! Adieu!» Déjà,
Chambouvard, accompagné de sa cour, s'en allait lentement au travers de
la foule, avec des regards de monarque heureux de vivre; pendant que
Bongrand, qui avait reconnu Claude et ses amis, s'approchait d'eux, les
mains fébriles, et leur désignait le sculpteur d'un mouvement nerveux du
menton, en disant: «En voilà un gaillard que j'envie! Toujours croire
qu'on fait des chefs-d'oeuvre!» Il complimenta Mahoudeau de sa
Vendangeuse, se montra paternel pour tous, avec sa large bonhomie, son
abandon de vieux romantique rangé, décoré. Puis, s'adressant à Claude:
«Eh bien, qu'est-ce que je vous disais? Vous avez vu, là-haut... Vous
voici passé chef d'école.--Ah! oui, répondit Claude, ils m'arrangent...
C'est vous, notre maître à tous.» Bongrand eut un geste de vague
souffrance, et il se sauva, en disant: «Taisez-vous donc! je ne suis pas
même mon maître!» Un moment encore, la bande erra dans le jardin. On
était retourné voir la Vendangeuse, lorsque Jory s'aperçut que Gagnière
n'avait plus Irma Bécot à son bras. Ce dernier fut stupéfait: où diable
pouvait-il l'avoir perdue? Mais quand Fagerolles lui eut conté qu'elle
s'en était allée dans la foule, avec deux messieurs, il se tranquillisa;
et il suivit les autres, plus léger, soulagé de cette bonne fortune qui
l'ahurissait.
Maintenant, on ne circulait qu'avec peine. Tous les bancs étaient pris
d'assaut, des groupes barraient les allées, où la marche lente des
promeneurs s'arrêtait, refluait sans cesse autour des bronzes et des
marbres à succès. Du buffet encombré sortait un gros murmure, un bruit
de soucoupes et de cuillers, qui s'ajoutait au frisson vivant de
l'immense nef. Les moineaux étaient remontés dans là forêt des
charpentes de fonte, on entendait leurs petits cris aigus, le
piaillement dont ils saluaient le soleil à son déclin, sous les vitres
chaudes. Il faisait lourd, une tiédeur humide de serre, un air immobile,
affadi d'une odeur de terreau fraîchement remué. Et, dominant cette
houle du jardin, le fracas des salles du premier étage, le roulement des
pieds sur les planchers de fer, ronflait toujours, avec sa clameur de
tempête battant la côte.
Claude, qui percevait nettement ce grondement d'orage, finissait par
n'avoir que lui, déchaîné et hurlant, dans les oreilles. C'étaient des
gaietés de la foule, dont les huées et les rires soufflaient en ouragan
devant son tableau. Il eut un geste énervé, il s'écria:
«Ah! çà, qu'est-ce que nous fichons, ici? Moi, je ne prends rien au
buffet, ça pue l'Institut... Allons boire une chope dehors,
voulez-vous?» Tous sortirent, les jambes cassées, la face tirée et
méprisante. Dehors, ils respirèrent bruyamment, d'un air de délices, en
rentrant dans la bonne nature printanière.
Quatre heures sonnaient à peine, le soleil oblique enfilait les
Champs-Élysées; et tout flambait, les queues serrées des équipages, les
feuillages neufs des arbres, les gerbes des bassins qui jaillissaient et
s'envolaient en une poussière d'or. D'un pas de flatterie, ils
descendirent, hésitèrent, s'échouèrent enfin dans un petit café, le
Pavillon de la Concorde, à gauche, avant la place. La salle était si
étroite qu'ils s'attablèrent au bord de la contre-allée, malgré le froid
tombant de la voûte des feuilles; déjà touffue et noire. Mais, après les
quatre rangées de marronniers, au-delà de cette bande d'ombre verdâtre,
ils avaient devant eux la chaussée ensoleillée de l'avenue, ils y
voyaient passer Paris à travers une gloire, les voitures aux roues
rayonnantes comme des astres, les grands omnibus jaunes plus dorés que
des chars de triomphe, des cavaliers dont les montures semblaient jeter
des étincelles, des piétons qui se transfiguraient et resplendissaient
dans la lumière.
Et, durant près de trois heures, en face de sa chope restée pleine,
Claude parla, discuta, dans une fièvre croissante, le corps brisé, la
tête grosse de toute la peinture qu'il venait de voir. C'était, avec les
camarades, l'habituelle sortie du Salon, que, cette année-là,
passionnait davantage encore la mesure libérale de l'Empereur: un flot
montant de théories, une griserie d'opinions extrêmes qui rendait les
langues pâteuses, toute la passion de l'art dont brûlait leur jeunesse.
«Eh bien, quoi? criait-il, le public rit, il faut faire l'éducation du
public... Au fond, c'est une victoire. Enlevez deux cents toiles
grotesques, et notre Salon enfonce le leur. Nous avons la bravoure et
l'audace, nous sommes l'avenir... Oui, oui, on verra plus tard, nous le
tuerons, leur Salon. Nous y entrerons en conquérants, à coups de
chefs-d'oeuvre... Ris donc, ris donc, grande bête de Paris, jusqu'à ce
que tu tombes à nos genoux!» Et, s'interrompant, il montrait d'un geste
prophétique l'avenue triomphale, où roulaient dans le soleil, le luxe et
la joie de la ville. Son geste s'élargissait, descendait jusqu'à la
place de la Concorde, qu'on apercevait en écharpe, sous les arbres, avec
une de ses fontaines dont les nappes ruisselaient, un bout fuyant de ses
balustrades, et deux de ses statues, Rouen aux mamelles géantes, Lille
qui avance l'énormité de son pied nu.
«Le plein air, ça les amuse! reprit-il. Soit! puisqu'ils le veulent, le
plein air, l'école du plein air!... Hein? c'était entre nous, ça
n'existait pas, hier, en dehors de quelques peintres. Et voilà qu'ils
lancent le mot, ce sont eux qui fondent l'école... Oh! je veux bien,
moi. Va pour l'école du plein air!» Jory s'allongeait des claques sur
les cuisses.
«Quand je te disais! J'étais sûr, avec mes articles, de les forcer à
mordre, ces crétins! Ce que nous allons les embêter, maintenant!»
Mahoudeau chantait victoire, lui aussi, en ramenant continuellement sa
Vendangeuse, dont il expliquait les hardiesses à Chaîne silencieux, qui
seul écoutait; tandis que Gagnière, avec la raideur des timides lâchés
au travers de la théorie pure, parlait de guillotiner l'Institut; et
Sandoz, par sympathie enflammée de travailleur, et Dubuche, cédant à la
contagion de ses amitiés révolutionnaires, s'exaspéraient, tapaient sur
la table, avalaient Paris, dans chaque gorgée de bière. Très calme,
Fagerolles gardait son sourire. Il les avait suivis par amusement, par
le singulier plaisir qu'il trouvait à pousser les camarades dans des
farces qui tourneraient mal. Pendant qu'il fouettait leur esprit de
révolte, il prenait justement la ferme résolution de travailler
désormais à obtenir le prix de Rome: cette journée le décidait, il
jugeait imbécile de compromettre son talent davantage.
Le soleil baissait à l'horizon, il n'y avait plus qu'un flot descendant
de voitures, le retour du Bois, dans l'or pâli du couchant. Et la sortie
du Salon devait s'achever, une queue défilait, des messieurs à tête de
critique, ayant chacun un catalogue sous le bras.
Gagnière s'enthousiasma brusquement,«Ah! Courajod, en voilà un qui a
inventé le paysage! Avez-vous vu sa Mare de Gagny, au Luxembourg?
--Une merveille! cria, Claude. Il y a trente ans que c'est fait, et on
n'a encore rien fichu de plus solide...
Pourquoi laisse-t-on ça au Luxembourg? Ça devrait être au Louvre.
--Mais Courajod n'est pas mort, dit Fagerolles.
--Comment! Courajod n'est pas mort! On ne le voit plus, on n'en parle
plus.» Et ce fut une stupeur, lorsque Fagerolles affirma que le maître
paysagiste, âgé de soixante-dix ans, vivait quelque part, du côté de
Montmartre, retiré dans une petite maison, au milieu de poules, de
canards et de chiens. Ainsi, on pouvait se survivre, il y avait des
mélancolies de vieux artistes, disparus avant leur mort. Tous se
taisaient, un frisson les avait pris, lorsqu'ils aperçurent, passant au
bras d'un ami, Bongrand, la face congestionnée, le geste inquiet, qui
leur envoya un salut; et, presque derrière lui, au milieu de ses
disciples, Chambouvard se montra, riant très haut, tapant les talons, en
maître absolu, certain de l'éternité. «Tiens! tu nous lâches?» demanda
Mahoudeau à Chaîne, qui se levait.
L'autre mâchonna dans sa barbe des paroles sourdes; et il partit, après
avoir distribué des poignées de main.
«Tu sais qu'il va encore se payer ta sage-femme, dit Jory à Mahoudeau.
Oui, l'herboriste, la femme aux herbes qui puent... Ma parole! j'ai vu
ses yeux flamber tout d'un coup; ça le prend comme une rage de dents, ce
garçon; et regarde-le courir, là-bas.» Le sculpteur haussa les épaules,
au milieu des rires.
Mais Claude n'entendait point. Maintenant, il entreprenait Dubuche sur
l'architecture. Sans doute, ce n'était pas mal, cette salle de Musée,
qu'il exposait; seulement, ça n'apportait rien, on y retrouvait une
patiente marqueterie des formules de l'École. Est-ce que tous les arts
ne marchaient pas de front? est-ce que l'évolution qui transformait la
littérature, la peinture, la musique même, n'allait pas renouveler
l'architecture? Si jamais l'architecture d'un siècle devait avoir un
style à elle, c'était assurément celle du siècle où l'on entrerait
bientôt, un siècle neuf, un terrain balayé, prêt à la reconstruction de
tout, un champ fraîchement ensemencé, dans lequel pousserait un nouveau
peuple. Par terre, les temples grecs qui n'avaient plus leurs raisons
d'être sous notre ciel, au milieu de notre société! par terre, les
cathédrales gothiques, puisque la foi aux légendes était morte! par
terre, les colonnades fines, les dentelles ouvragées de la Renaissance,
ce renouveau antique greffé sur le Moyen Âge, des bijoux d'art où notre
démocratie ne pouvait se loger! Et il voulait, il réclamait avec des
gestes violents la formule architecturale de cette démocratie, l'oeuvre
de pierre qui l'exprimerait, l'édifice où elle serait chez elle, quelque
chose d'immense et de fort, de simple et de grand, ce quelque chose qui
s'indiquait déjà dans nos gares, dans nos halles, avec la solide
élégance de leurs charpentes de fer, mais épuré encore, haussé jusqu'à
la beauté, disant la grandeur de nos conquêtes.
«Eh! oui, eh! oui! répétait Dubuche, gagné par sa fougue. C'est ce que
je veux faire, tu verras un jour...
Donne-moi le temps d'arriver, et quand je serai libre, ah! quand je
serai libre!...»
La nuit venait, Claude s'animait de plus en plus, dans l'énervement de
sa passion, d'une abondance, d'une éloquence que les camarades ne lui
connaissaient pas.
Tous s'excitaient à l'écouter, finissaient par s'égayer bruyamment des
mots extraordinaires qu'il lançait; et lui-même, étant revenu sur son
tableau, en parlait avec une gaieté énorme, faisait la charge des
bourgeois qui regardaient, imitait la gamme bête des rires. Sur
l'avenue, couleur de cendre, on ne voyait plus filer que les ombres de
rares voitures. La contre-allée était toute noire, un froid de glace
tombait des arbres. Seul, un chant perdu sortait d'un massif de verdure,
derrière le café, quelque répétition au Concert de l'Horloge, la voix
sentimentale d'une fille s'essayant à la romance.
«Ah! m'ont-ils amusé, les idiots! cria Claude dans un dernier éclat.
Entendez-vous, pour cent mille francs, je ne donnerais pas ma journée!»
Il se tut, épuisé. Personne n'avait plus de salive. Un silence régna,
tous grelottèrent sous l'haleine glacée qui passait. Et ils se
séparèrent avec des poignées de main lasses, dans une sorte de stupeur.
Dubuche dînait en ville.
Fagerolles avait un rendez-vous. Vainement, Jory, Mahoudeau et Gagnière
voulurent entraîner Claude chez Foucart, un restaurant à vingt-cinq
sous: déjà Sandoz l'emmenait à son bras, inquiet de le voir si
gai,«Allons, viens, j'ai promis à ma mère de rentrer. Tu mangeras un
morceau avec nous, et ce sera gentil, nous finirons la journée
ensemble.» Tous deux descendirent le quai, le long des Tuileries, serrés
l'un contre l'autre, fraternellement. Mais, au pont des Saints-Pères, le
peintre s'arrêta net. «Comment, tu me quittes! s'écria Sandoz. Puisque tu
dînes avec moi!
--Non, merci, j'ai trop mal à la tête... Je rentre me coucher.»
Et il s'obstina sur cette excuse.
«Bon! bon! finit par dire l'autre en souriant, on ne te voit plus, tu
vis dans le mystère... Va, mon vieux, je ne veux pas te gêner.» Claude
retint un geste d'impatience, et, laissant son ami passer le pont, il
continua de filer tout seul par les quais. Il marchait les bras
ballants, le nez à terre, sans rien voir, à longues enjambées de
somnambule que l'instinct conduit. Quai de Bourbon, devant sa porte, il
leva les yeux, étonné qu'un fiacre attendît là, arrêté au bord du
trottoir, lui barrant le chemin. Et ce fut du même pas mécanique qu'il
entra chez la concierge, pour prendre sa clef.
«Je l'ai donnée à cette dame, cria Mme Joseph du fond de la loge. Cette
femme est là-haut.
--Quelle dame? demanda-t-il effaré.
--Cette jeune personne... Voyons, vous savez bien? celle qui vient
toujours.» Il ne savait plus, il se décida à monter, dans une confusion
extrême d'idées. La clef se trouvait sur la porte, qu'il ouvrit, puis
qu'il referma, sans hâte.
Claude resta un moment immobile. L'ombre avait envahi l'atelier, une
ombre violâtre qui pleuvait de la baie vitrée en un mélancolique
crépuscule, noyant les choses. Il ne voyait plus nettement le parquet,
où les meubles, les toiles, tout ce qui traînait vaguement, semblait se
fondre, comme dans l'eau dormante d'une mare. Mais, assise au bord du
divan, se détachait une forme sombre, raidie par l'attente, anxieuse et
désespérée au milieu de cette agonie du jour. C'était Christine, il
l'avait reconnue.
Elle tendit les mains, elle murmura d'une voix basse et entrecoupée: «Il
y a trois heures, oui, trois heures que je suis là, toute seule, à
écouter... Au sortir de là-bas, j'ai pris une voiture, et je ne voulais
que venir, puis rentrer vite...
Mais je serais restée la nuit entière, je ne pouvais pas m'en aller,
sans vous avoir serré les mains.» Elle continua, elle dit son désir
violent de voir le tableau, son escapade au Salon, et comment elle était
tombée dans la tempête des rires, sous les huées de tout ce peuple.
C'était elle qu'on sifflait ainsi, c'était sur sa nudité que crachaient
les gens, cette nudité dont le brutal étalage, devant la blague de
Paris, l'avait étranglée dès la porte. Et, prise d'une terreur folle,
éperdue de souffrance et de honte, elle s'était sauvée, comme si elle
avait senti ces rires s'abattre sur sa peau nue, la cingler au sang de
coups de fouet. Mais elle s'oubliait maintenant, elle ne songeait qu'à
lui, bouleversée par l'idée du chagrin qu'il devait avoir, grossissant
l'amertume de cet échec de toute sa sensibilité de femme, débordant d'un
besoin de charité immense. «Ô mon ami, ne vous faites pas de peine!... Je
voulais vous voir et vous dire que ce sont des jaloux, que je le trouve
très bien, ce tableau, que je suis très fière et très heureuse de vous
avoir aidé, d'en être un peu, moi aussi...» Il l'écoutait bégayer
ardemment ces tendresses, toujours immobile; et, brusquement, il
s'abattit devant elle, il laissa tomber la tête sur ses genoux, en
éclatant en larmes.
Toute son excitation de l'après-midi, sa bravoure d'artiste sifflé, sa
gaieté et sa violence, crevaient là, en une crise de sanglots qui le
suffoquait. Depuis la salle où les rires l'avaient souffleté, il les
entendait le poursuivre comme une meute aboyante, là-bas aux
Champs-Élysées, puis le long de la Seine, puis à présent encore chez
lui, derrière son dos. Sa force entière s'en était allée, il se sentait
plus débile qu'un enfant; et il répéta, roulant sa tête, la voix
éteinte, le geste vague: «Mon Dieu! que je souffre!» Alors, elle, des
deux poings, le remonta jusqu'à sa bouche, dans un emportement de
passion. Elle le baisa, elle lui souffla jusqu'au coeur, d'une haleine
chaude:
«Tais-toi, tais-toi, je t'aime!» Ils s'adoraient, leur camaraderie
devait aboutir à ces noces, sur ce divan, dans l'aventure de ce tableau
qui peu à peu les avait unis. Le crépuscule les enveloppa, ils restèrent
aux bras l'un de l'autre, anéantis, en larmes sous cette première joie
d'amour. Près d'eux, au milieu de la table, les lilas qu'elle avait
envoyés le matin embaumaient la nuit; et les parcelles d'or éparses,
envolées du cadre, luisaient seules d'un reste de jour, pareilles à un
fourmillement d'étoiles.