L'OEUVRE

(1886)

I

Claude passait devant l'Hôtel de ville, et deux heures du matin

sonnaient à l'horloge, quand l'orage éclata. Il s'était oublié à rôder

dans les Halles, par cette nuit brûlante de juillet, en artiste flâneur,

amoureux du Paris nocturne: Brusquement, les gouttes tombèrent si

larges, si drues, qu'il prit sa course, galopa dégingandé, éperdu, le

long du quai de la Grève. Mais, au pont Louis-Philippe, une colère de

son essoufflement l'arrêta: il trouvait imbécile cette peur de l'eau;

et, dans les ténèbres épaisses, sous le cinglement de l'averse qui

noyait les becs de gaz, il traversa lentement le pont, les mains

ballantes.

Du reste, Claude n'avait plus que quelques pas à faire.

Comme il tournait sur le quai de Bourbon, dans l'île Saint-Louis, un vif

éclair illumina la ligne droite et plate des vieux hôtels rangés devant

la Seine, au bord de l'étroite chaussée. La réverbération alluma les

vitres des hautes fenêtres sans persiennes, on vit le grand air triste

des antiques façades, avec des détails très nets, un balcon de pierre,

une rampe de terrasse, la guirlande sculptée, d'un fronton. C'était là

que le peintre avait son atelier, dans les combles de l'ancien hôtel du

Martoy, à l'angle de la rue de la Femme-sans-Tête. Le quai entrevu était

aussitôt retombé aux ténèbres, et un formidable coup de tonnerre avait

ébranlé le quartier endormi.

Arrivé devant sa porte, une vieille porte ronde et basse, bardée de fer,

Claude, aveuglé par la pluie, tâtonna pour tirer le bouton de la

sonnette; et sa surprise fut extrême, il eut un tressaillement en

rencontrant dans l'encoignure, collé contre le bois, un corps vivant.

Puis, à la brusque lueur d'un second éclair, il aperçut une grande jeune

fille, vêtue de noir, et déjà trempée, qui grelottait de peur.

Lorsque le coup de tonnerre les eut secoués tous les deux, il s'écria:

«Ah bien, si je t'attendais...! Qui êtes-vous? que voulez-vous?» Il ne

la voyait plus, il l'entendait seulement sangloter et bégayer.

«Oh! monsieur, ne me faites pas du mal... C'est le cocher que j'ai pris

à la gare, et qui m'a abandonnée près de cette porte en me

brutalisant... Oui, un train a déraillé, du côté de Nevers. Nous avons

eu quatre heures de retard, je n'ai plus trouvé la personne qui devait

m'attendre... Mon Dieu! c'est la première fois que je viens à Paris,

monsieur, je ne sais pas où je suis...» Un éclair éblouissant lui coupa

la parole; et ses yeux dilatés parcoururent avec effarement ce coin de

ville inconnue, l'apparition violâtre d'une cité fantastique. La pluie

avait cessé. De l'autre côté de la Seine, le quai des Ormes alignait ses

petites maisons grises, bariolées en bas par les boiseries des

boutiques, découpant en haut leurs toitures inégales; tandis que

l'horizon élargi s'éclairait, à gauche, jusqu'aux ardoises bleues des

combles de l'Hôtel de ville, à droite jusqu'à la coupole plombée de

Saint-Paul. Mais ce qui la suffoquait surtout, c'est l'encaissement de

la rivière, la fosse profonde où la Seine coulait à cet endroit,

noirâtre, des lourdes piles du pont Marie aux arches légères du nouveau

pont Louis-Philippe.

D'étranges masses peuplaient l'eau, une flottille dormante de canots et

d'yoles, un bateau-lavoir et une dragueuse, amarrés au quai; puis,

là-bas, contre l'autre berge, des péniches pleines de charbon, des

chalands chargés de meulière, dominés par le bras gigantesque d'une grue

de fonte. Tout disparut.

«Bon! une farceuse, pensa Claude, quelque gueuse flanquée à la rue et

qui cherche un homme.» Il avait la méfiance de la femme: cette histoire

d'accident, de train en retard, de cocher brutal, lui paraissait une

invention ridicule. La jeune fille, au coup de tonnerre, s'était

renfoncée dans le coin de la porte, terrifiée.

«Vous ne pouvez pourtant pas coucher là», reprit-il tout haut.

Elle pleurait plus fort, elle balbutia: «Monsieur, je vous en prie,

conduisez-moi à Passy!...

C'est à Passy que je vais.» Il haussa les épaules: le prenait-elle pour

un sot?

Machinalement, il s'était tourné vers le quai des Célestins, où se

trouvait une station de fiacres. Pas une lueur de lanterne ne luisait.

«À Passy, ma chère, pourquoi pas Versailles?... Où diable voulez-vous

qu'on pêche une voiture, à cette heure, et par un temps pareil?»

Mais elle jeta un cri, un nouvel éclair l'avait aveuglée; et, cette

fois, elle venait de revoir la ville tragique dans un éclaboussement de

sang. C'était une trouée immense, les deux bouts de la rivière

s'enfonçant à perte de vue, au milieu, des braises rouges d'un incendie.

Les plus minces détails apparurent, on distingua les petites persiennes

fermées du quai des Ormes, les deux fentes des rues de la Masure et du

Paon-Blanc, coupant la ligne des façades; près du pont Marie, on aurait

compté les feuilles des grands platanes, qui mettent là un bouquet de

superbe verdure; tandis que, de l'autre côté, sous le pont

Louis-Philippe, au Mail, les toues alignées sur quatre rangs avaient

flambé, avec les tas de pommes jaunes dont elles craquaient. Et l'on vit

encore les remous de l'eau, la cheminée haute du bateau-lavoir, la

chaîne immobile de la dragueuse, des tas de sable sur le port, en face,

une complication extraordinaire de choses, tout un monde emplissant

l'énorme coulée, la fosse creusée d'un horizon à l'autre. Le ciel

s'éteignit, le flot ne roula plus que des ténèbres, dans le fracas de la

foudre.

«Oh! mon Dieu! c'est fini... Oh! mon Dieu! que vais-je devenir?» La

pluie, maintenant, recommençait, si raide, poussée par un tel vent,

qu'elle balayait le quai, avec une violence d'écluse lâchée.

«Allons, laissez-moi rentrer, dit Claude, ce n'est pas tenable.» Tous

deux se trempaient. À la clarté vague du bec de gaz scellé au coin de la

rue de la Femme-sans-Tête, il la voyait ruisseler, la robe collée à la

peau, dans le déluge qui battait la porte. Une pitié l'envahit: il avait

bien, un soir d'orage, ramassé un chien sur un trottoir!... Mais cela le

fâchait de s'attendrir, jamais il n'introduisait de fille chez lui, il

les traitait toutes en garçon qui les ignorait, d'une timidité

souffrante qu'il cachait sous une fanfaronnade de brutalité; et

celle-ci, vraiment, le jugeait trop bête, de le raccrocher de la sorte,

avec son aventure de vaudeville. Pourtant, il finit par dire:

«En voilà assez, montons... Vous coucherez chez moi.» Elle s'effara

davantage, elle se débattait.

«Chez vous, oh! mon Dieu! Non, non; c'est impossible... Je vous en

prie, monsieur, conduisez-moi à Passy, je vous en prie à mains jointes.»

Alors, il s'emporta. Pourquoi ces manières, puisqu'il la recueillait?

Déjà, deux fois, il avait tiré la sonnette.

Enfin, la porte céda, et il poussa l'inconnue.

«Non, non, monsieur, je vous dis que non...» Mais un éclair l'éblouit,

encore, et quand le tonnerre gronda, elle entra d'un bond, éperdue. La

lourde porte s'était refermée, elle se trouvait sous un vaste porche,

dans une obscurité complète.

«Madame Joseph, c'est moi!» cria Claude à la Concierge.

Et, à voix basse, il ajouta:

«Donnez-moi la main, nous avons la cour à traverser.» Elle lui donna la

main, elle ne résistait plus, étourdie, anéantie. De nouveau, ils

passèrent sous la pluie diluvienne, courant côte à côte, violemment.

C'était une cour seigneuriale, énorme, avec des arcades de pierre,

confuses dans l'ombre. Puis, ils abordèrent à un vestibule, étranglé,

sans porte; et il lui lâcha la main, elle l'entendit frotter des

allumettes en jurant. Toutes étaient mouillées; il fallut monter à

tâtons.

«Prenez la rampe, et méfiez-vous, les marches sont hautes.» L'escalier,

très étroit, un ancien escalier de service, avait trois étages

démesurés, qu'elle gravit en butant, les jambes cassées et maladroites.

Ensuite, il la prévint qu'ils devaient suivre un long corridor; et elle

s'y engagea derrière lui, les deux mains filant contre les murs, allant

sans fin dans ce couloir, qui revenait vers la façade, sur le quai.

Puis, ce fut de nouveau un escalier, mais dans le comble celui-là, un

étage de marches en bois qui craquaient, sans rampe, branlantes et

raides comme les planches mal dégrossies d'une échelle de meunier. En

haut, le palier était si petit, qu'elle se heurta dans le jeune homme,

en train de chercher sa clef. Il ouvrit enfin.

«N'entrez pas, attendez. Autrement, vous vous cogneriez encore.» Et elle

ne bougea plus. Elle soufflait, le coeur battant les oreilles

bourdonnant, achevée par cette montée dans le noir. Il lui semblait

qu'elle montait depuis des heures, au milieu d'un tel dédale, parmi une

telle complication d'étages et de détours, que jamais elle ne

redescendrait.

Dans l'atelier, de gros pas marchaient, des mains frôlaient, il y eut

une dégringolade de choses, accompagnée d'une sourde exclamation. La

porte s'éclaira.

«Entrez donc, ça y est.» Elle entra, regarda sans voir. L'unique bougie

pâlissait dans ce grenier, haut de cinq mètres, empli d'une confusion

d'objets, dont les grandes ombres se découpaient bizarrement contre les

murs peints en gris. Elle ne reconnut rien, elle leva les yeux vers la

baie vitrée, sur laquelle la pluie battait avec un roulement

assourdissant de tambour.

Mais, juste à ce moment, un éclair embrasa le ciel, et le coup de

tonnerre suivit de si près, que la toiture sembla se fendre. Muette,

toute blanche, elle se laissa tomber sur une chaise. «Bigre! murmura

Claude, un peu pâle lui aussi, en voilà un qui n'a pas tapé loin... Il

était temps, on est mieux ici que dans la rue, hein?» Et il retourna

vers la porte qu'il ferma bruyamment, à double tour, pendant qu'elle le

regardait faire, de son air stupéfié.

«Là! nous sommes chez nous.»

D'ailleurs, c'était la fin, il n'y eut plus que des coups là, éloignés,

bientôt le déluge cessa. Lui, qu'une gêne gagnait à présent, l'avait

examinée d'un regard oblique. Elle ne devait pas être trop mal, et jeune

à coup sûr, vingt ans au plus. Cela achevait de le mettre en méfiance,

malgré un doute inconscient qui le prenait, une sensation vague qu'elle

ne mentait peut-être pas absolument. En tout cas, elle avait beau être

maligne, elle se trompait, si elle croyait le tenir. Il exagéra son

allure bourrue, il dit d'une grosse voix:

«Hein? couchons-nous, ça nous séchera.» Une angoisse la fit se lever.

Elle aussi l'examinait, sans le regarder en face, et ce garçon maigre,

aux articulations noueuses, à la forte tête barbue, redoublait sa peur,

comme s'il était sorti d'un conte de brigands, avec son chapeau de

feutre noir et son vieux paletot marron, verdi par les pluies. Elle

murmura:

«Merci, je suis bien, je dormirai habillée.

--Comment, habillée, avec ces vêtements qui ruissellent!... Ne faites

donc pas la bête, déshabillez-vous tout de suite.» Et il bousculait des

chaises, il écartait un paravent à moitié crevé. Derrière, elle aperçut

une table de toilette et un tout petit lit de fer, dont il se mit à

enlever le couvre-pieds.

«Non, non, monsieur, ce n'est pas la peine, je vous jure que je resterai

là.» Du coup, il entra en colère, gesticulant, tapant des poings. «la

fin, allez-vous me ficher la paix! Puisque je vous donne mon lit,

qu'avez-vous à vous plaindre?... Et ne faites pas l'effarouchée, c'est

inutile. Moi, je coucherai sur le divan.» Il était revenu sur elle,

d'un air de menace. Saisie, croyant qu'il voulait la battre, elle ôta

son chapeau en tremblant. Par terre, ses jupes s'égouttaient. Lui,

continuait de grogner. Pourtant, un scrupule parut le prendre; et il

lâcha enfin, comme une concession: «Vous savez, si je vous répugne, je

veux bien changer les draps.» Déjà, il les arrachait, il les lançait sur

le divan, à l'autre bout de l'atelier. Puis, il en tira une paire d'une

armoire, et il refit lui-même le lit, avec une adresse de garçon habitué

à cette besogne. D'une main soigneuse, il bordait la couverture du côté

de la muraille, il tapait l'oreiller, ouvrait les draps.

«Vous y êtes, au dodo, maintenant!» Et, comme elle ne disait rien,

toujours immobile, promenant ses doigts égarés sur son corsage, sans se

décider à le déboutonner, il l'enferma derrière le paravent.

Mon Dieu! que de pudeur! Vivement, il se coucha lui-même: les draps

étalés sur le divan, ses vêtements pendus à un vieux chevalet, et lui

tout de suite allongé sur le dos. Mais, au moment de souffler la bougie,

il songea qu'elle ne verrait plus clair, il attendit. D'abord, il ne

l'avait pas entendue remuer: sans doute elle était demeurée toute droite

à la même place, contre le lit de fer. Puis, à présent, il saisissait un

petit bruit d'étoffe, des mouvements lents et étouffés, comme si elle

s'y était reprise à dix fois, écoutant elle aussi, dans l'inquiétude de

cette lumière qui ne s'éteignait pas. Enfin, après de longues minutes,

le sommier cria faiblement, il se fit un grand silence.

«Êtes-vous bien, mademoiselle?» demanda Claude d'une voix très adoucie.

Elle répondit d'un souffle à peine distinct, encore chevrotant

d'émotion.

«Oui, monsieur, très bien.

--Alors, bonsoir.

--Bonsoir.» Il souffla la lumière, le silence retomba, plus profond.

Malgré sa lassitude, ses paupières bientôt se rouvrirent, une insomnie

le laissa les yeux en l'air, sur la baie vitrée.

Le ciel était redevenu très pur, il voyait les étoiles étinceler, dans

l'ardente nuit de juillet; et, malgré l'orage, la chaleur restait si

forte, qu'il brûlait, les bras nus, hors du drap.

Cette fille l'occupait, un sourd débat bourdonnait en lui, le mépris

qu'il était heureux d'afficher, la crainte d'encombrer son existence,

s'il cédait, la peur de paraître ridicule, en ne profitant pas de

l'occasion; mais le mépris finissait par l'emporter, il se jugeait très

fort, il imaginait un roman contre sa tranquillité, ricanant d'avoir

déjoué la tentation. Il étouffa davantage et sortit ses jambes, pendant

que, la tête lourde, dans l'hallucination du demi-sommeil, il suivait,

au fond du braisillement des étoiles, des nudités amoureuses de femmes,

toute la chair vivante de la femme, qu'il adorait.

Puis, ses idées se brouillèrent davantage. Que faisait-elle? Longtemps,

il l'avait crue endormie, car elle ne soufflait même pas; et,

maintenant, il l'entendait se retourner, comme lui, avec d'infinies

précautions, qui la suffoquaient. Dans son peu de pratique des femmes,

il tâchait de raisonner l'histoire qu'elle lui avait contée, frappé à

cette heure de petits détails, devenu perplexe; mais toute sa logique

fuyait, à quoi bon se casser le crâne inutilement? Qu'elle eût dit la

vérité ou qu'elle eût menti, pour ce qu'il voulait faire d'elle, il s'en

moquait! Le lendemain, elle reprendrait la porte: bonjour, bonsoir, et

ce serait fini, on ne se reverrait jamais plus.

Au jour seulement, comme les étoiles pâlissaient, il parvint à

s'endormir. Derrière le paravent, elle, malgré la fatigue écrasante du

voyage, continuait à s'agiter, tourmentée par la lourdeur de l'air, sous

le zinc chauffé du toit; et elle se gênait moins, elle eut une brusque

secousse d'impatience nerveuse, un soupir irrité de vierge, dans le

malaise de cet homme, qui dormait là, près d'elle.

Le matin, Claude, en ouvrant les yeux, battit des paupières. Il était

très tard, une large nappe de soleil tombait de la baie vitrée. C'était

une de ses théories, que les jeunes peintres du plein air devaient louer

les ateliers dont ne voulaient pas les peintres académiques, ceux que le

soleil visitait de la flamme vivante de ses rayons.

Mais un premier ahurissement l'avait fait s'asseoir, les jambes nues.

Pourquoi diable se trouvait-il couché sur son divan? et il promenait ses

yeux, encore troubles de sommeil, quand il aperçut, à moitié caché par

le paravent, un paquet de jupes. Ah! oui, cette fille, il se souvenait!

Il prêta l'oreille, il entendit une respiration longue et régulière,

d'un bien-être d'enfant. Bon! elle dormait toujours, et si calme, que ce

serait dommage de la réveiller.

Il restait étourdi, il se grattait les jambes, ennuyé de cette aventure

dans laquelle il retombait, et qui allait lui gâter sa matinée de

travail. Son coeur tendre l'indignait, le mieux était de la secouer,

pour qu'elle filât tout de suite.

Cependant, il passa un pantalon doucement, chaussa des pantoufles,

marcha sur la pointe des pieds.

Le coucou sonna neuf heures, et Claude eut un geste inquiet. Rien

n'avait bougé, le petit souffle continua.

Alors, il pensa que le mieux était de se remettre à son grand tableau:

il ferait son déjeuner plus tard, quand il pourrait remuer. Mais il ne

se décidait point. Lui qui vivait là, dans un désordre abominable, était

gêné par le paquet des jupes, glissées à terre. De l'eau avait coulé,

les vêtements étaient trempés encore. Et, tout en étouffant des

grognements, il finit par les ramasser, un à un, et par les étendre sur

des chaises, au grand soleil. S'il était permis de tout jeter ainsi à la

débandade! Jamais ça ne serait sec, jamais elle ne s'en irait! Il

tournait et retournait maladroitement ces chiffons de femme,

s'embarrassait dans le corsage de laine noire, cherchait à quatre pattes

les bas, tombés derrière une vieille toile. C'étaient des bas de fil

d'Écosse, d'un gris cendré, longs et fins, qu'il examina, avant de les

pendre. Le bord de la robe les avait mouillés, eux aussi; et il les

étira, il les passa entre ses mains chaudes, pour la renvoyer plus vite.

Depuis qu'il était debout, Claude avait envie d'écarter le paravent et

de voir. Cette curiosité, qu'il jugeait bête, redoublait sa mauvaise

humeur. Enfin, avec son haussement d'épaules habituel, il empoignait ses

brosses, lorsqu'il y eut des mots balbutiés, au milieu d'un grand

froissement de linges; et l'haleine douce reprit, et il céda cette fois,

lâchant les pinceaux, passant la tête. Mais ce qu'il aperçut

l'immobilisa, grave, extasié, murmurant:

«Ah! fichtre!... Ah! fichtre!...» La jeune fille; dans la chaleur de

serre qui tombait des vitres, venait de rejeter le drap; et, anéantie

sous l'accablement des nuits sans sommeil, elle dormait, baignée de

lumière, si inconsciente, que pas une onde ne passait sur sa nudité

pure. Pendant la fièvre d'insomnie, les boutons des épaulettes de sa

chemise avaient dû se détacher, toute la manche gauche glissait,

découvrant la gorge. C'était une chair dorée, d'une finesse de soie, le

printemps de la chair, deux petits seins rigides, gonflés de sève, où

pointaient deux roses pâles. Elle avait passé le bras droit sous sa

nuque, sa tête ensommeillée se renversait, sa poitrine confiante

s'offrait, dans une adorable ligne d'abandon; tandis que ses cheveux

noirs, dénoués, la vêtaient encore d'un manteau sombre.

«Ah! fichtre! elle est bigrement bien!» C'était ça, tout à fait ça, la

figure qu'il avait inutilement cherchée pour son tableau, et presque

dans la pose. Un peu mince, un peu grêle d'enfance, mais si souple,

d'une jeunesse si fraîche! Et, avec ça, des seins déjà mûrs. Où diable

la cachait-elle, la veille, cette gorge-là, qu'il ne l'avait pas

devinée? Une vraie trouvaille! Légèrement, Claude courut prendre sa

boîte de pastel et une grande feuille de papier. Puis, accroupi au bord

d'une chaise basse, il posa sur ses genoux un carton, il se mit à

dessiner, d'un air profondément heureux. Tout son trouble, sa curiosité

charnelle, son désir combattu aboutissaient à cet émerveillement

d'artiste, à cet enthousiasme pour les beaux tons et les muscles bien

emmanchés.

Déjà, il avait oublié la jeune fille, il était dans le ravissement de la

neige des seins, éclairant l'ambre délicat des épaules. Une modestie

inquiète le rapetissait devant la nature, il serrait les coudes, il

redevenait un petit garçon, très sage, attentif et respectueux. Cela

dura près d'un quart d'heure, il s'arrêtait parfois, clignait les jeux.

Mais il avait peur qu'elle ne bougeât, il se remettait vite à la

besogne, en retenant sa respiration, par crainte de l'éveiller.

Cependant, de vagues raisonnements recommençaient à bourdonner en lui,

dans son application au travail. Qui pouvait-elle être? À coup sûr, pis

une gueuse, comme il l'avait pensé, car elle était trop fraîche. Mais

pourquoi lui avait-elle conté une histoire si peu croyable? Et il

imaginait d'autres histoires: une débutante tombée à Paris avec un

amant, qui l'avait lâchée; ou bien une petite bourgeoise débauchée par

une amie, n'osait rentrer chez ses parents; ou encore un drame plus

compliqué, des perversions ingénues et extraordinaires, des choses

effroyables qu'il ne saurait jamais. Ces hypothèses augmentaient son

incertitude, il passa à l'ébauche du visage, en l'étudiant avec soin. Le

haut était d'une grande bonté, d'une grande douceur, le front limpide,

uni comme un clair miroir, le nez petit, aux fines ailes nerveuses; et

l'on sentait le sourire des yeux sous les paupières, un sourire qui

devait illuminer toute la face. Seulement, le bas gâtait ce rayonnement

de tendresse, la mâchoire avançait, les lèvres trop fortes saignaient,

montrant des dents solides et blanches. C'était comme un coup de

passion, la puberté grondante et qui s'ignorait, dans ces traits noyés,

d'une délicatesse enfantine.

Brusquement, un frisson courut, pareil à une moire sur le satin de sa

peau. Peut-être avait-elle senti enfin ce regard d'homme qui la

fouillait. Elle ouvrit les paupières toutes grandes, elle poussa un cri.

«Ah! mon Dieu!» Et une stupeur la paralysa, ce lieu inconnu, ce garçon

en manches de chemise, accroupi devant elle, la mangeant des yeux. Puis,

dans un élan éperdu, elle ramena la couverture, elle l'écrasa de ses

deux bras sur sa gorge, le sang fouetté d'une telle angoisse pudique,

que la rougeur ardente de ses joues coula jusqu'à la pointe de ses

seins, en un flot rose.

«Eh bien, quoi donc? cria Claude, mécontent, le crayon en l'air, que

vous prend-il?» Elle ne parlait plus, elle ne bougeait plus, le drap

serré au cou, pelotonnée, repliée sur elle-même, bossuant à peine le

lit.

«Je ne vous mangerai pas peut-être... Voyons, soyez gentille,

remettez-vous comme vous étiez.» Un nouveau flot de sang lui rougit les

oreilles. Elle finit par bégayer. «Oh! non, oh! non, monsieur!...» Mais lui

se fâchait peu à peu, dans une de ces brusques poussées de colère dont

il était coutumier. Cette obstination lui semblait stupide.

«Dites, qu'est-ce que ça peut vous faire? En voilà un grand malheur, si

je sais comment vous êtes bâtie!... J'en ai vu d'autres.» Alors, elle

sanglota, et il s'emporta tout à fait, désespéré devant son dessin, jeté

hors de lui par la pensée qu'il ne l'achèverait pas, que la pruderie de

cette fille l'empêcherait d'avoir une bonne étude pour son tableau.

«Vous ne voulez pas, hein? mais c'est imbécile! Pour qui me

prenez-vous?... Est-ce que je vous ai touchée, dites? Si j'avais songé à

des bêtises, j'aurais eu l'occasion belle, cette nuit... Ah! ce que je

m'en moque, ma chère!... Vous pouvez bien tout montrer... Et puis,

écoutez, ce n'est pas très gentil de me refuser ce service, car enfin je

vous ai ramassée, vous avez couché dans mon lit.» Elle pleurait plus

fort, la tête cachée au fond de l'oreiller.

«Je vous jure que j'en ai besoin, autrement je ne vous tourmenterais

pas.» Tant de larmes le surprenaient, une honte lui venait de sa

rudesse; et il se tut, embarrassé, il la laissa se calmer un peu;

ensuite, il recommença, d'une voix très douce:

«Voyons, puisque ça vous contrarie, n'en parlons plus...

Seulement, si vous saviez! J'ai là une figure de mon tableau qui

n'avance pas du tout, et vous étiez si bien dans la note! Moi, quand il

s'agit de cette sacrée peinture; j'égorgerais père et mère. N'est-ce

pas? vous m'excusez...

Et, tenez! si vous étiez aimable, vous me donneriez encore quelques

minutes. Non, non, restez donc tranquille! pas le torse, je ne demande

pas le torse! La tête, rien que la tête! Si je pouvais finir la tête, au

moins!... De grâce, soyez aimable, remettez votre bras comme il était,

et je vous en serai reconnaissant, voyez-vous, oh! reconnaissant toute

ma vie!» À cette heure, il suppliait, il agitait pitoyablement son

crayon, dans l'émotion de son gros désir d'artiste. Du reste, il n'avait

pas bougé, toujours accroupi sur la chaise basse, loin d'elle. Alors,

elle se risqua, découvrit son visage apaisé. Que pouvait-elle faire?

Elle était à sa merci, et il avait l'air si malheureux! Pourtant elle

eut une hésitation, une dernière gêne. Et, lentement, sans dire un mot,

elle sortit son bras nu, elle le glissa de nouveau sous sa tête, en

ayant bien soin de tenir, de son autre main, restée cachée, la

couverture tamponnée autour de son cou. «Ah! que vous êtes bonne!... Je

vais me dépêcher, vous serez libre tout de suite.» Il s'était courbé sur

son dessin, il ne lui jetait plus que ces clairs regards du peintre,

pour qui la femme a disparu, et qui ne voit que le modèle. D'abord, elle

était redevenue rose, la sensation de son bras nu, de ce peu d'elle-même

qu'elle aurait montré ingénument dans un bal, l'emplissait là de

confusion. Puis, ce garçon lui parut si raisonnable, qu'elle se

tranquillisa, les joues refroidies, la bouche détendue en un vague

sourire de confiance. Et, entre ses paupières mi-closes, elle l'étudiait

à son tour.

Comme il l'avait terrifiée depuis la veille, avec sa forte barbe, sa

grosse tête, ses gestes emportés! Il n'était pas laid pourtant, elle

découvrait au fond de ses yeux bruns une grande tendresse, tandis que

son nez la surprenait, lui aussi, un nez délicat de femme, perdu dans

les poils hérissés des lèvres. Un petit tremblement d'inquiétude

nerveuse le secouait, une continuelle passion qui semblait faire vivre

le crayon au bout de ses doigts minces, et dont elle était très touchée,

sans savoir pourquoi. Ce ne pouvait être un méchant. Il ne devait avoir

que la brutalité des timides. Tout cela, elle ne l'analysait pas très

bien, mais elle le sentait, elle se mettait à l'aise, comme chez un ami.

L'atelier, il est vrai, continuait à l'effarer un peu. Elle y jetait des

regards prudents, stupéfaite d'un tel désordre et d'un tel abandon.

Devant le poêle, les cendres du dernier hiver s'amoncelaient encore.

Outre le lit, la petite table de toilette et le divan, il n'y avait

d'autres meubles qu'une vieille armoire de chêne disloquée, et qu'une

grande table de sapin, encombrée de pinceaux, de couleurs, d'assiettes

sales, d'une lampe à esprit-de-vin, sur laquelle était restée une

casserole, barbouillée de vermicelle. Des chaises dépaillées se

débandaient, parmi des chevalets boiteux. Près du divan, la bougie de la

veille traînait par terre, dans un coin du parquet, qu'on devait balayer

tous les mois; et il n'y avait que le coucou, un coucou énorme, enluminé

de fleurs rouges, qui parût gai et propre, avec son tic-tac sonore. Mais

ce dont elle s'effrayait surtout, c'était des esquisses pendues aux

murs, sans cadres, un flot épais d'esquisses qui descendait jusqu'au

sol, où il s'amassait en un éboulement de toiles jetées pêle-mêle.

Jamais elle n'avait vu une si terrible peinture, rugueuse, éclatante,

d'une violence de tons qui la blessait comme un juron de charretier,

entendu sur la porte d'une auberge.

Elle baissait les yeux, attirée pourtant par un tableau retourné, le

grand tableau auquel travaillait le peintre, et qu'il poussait chaque

soir vers la muraille, afin de le mieux juger le lendemain, dans la

fraîcheur du premier coup d'oeil. Que pouvait-il cacher, celui-là, pour

qu'on n'osât même pas le montrer? Et, au travers de la vaste pièce, la

nappe de brûlant soleil, tombée des vitres, voyageait, sans être

tempérée par le moindre store, coulant ainsi qu'un or liquide sur tous

ces débris de meuble, dont elle accentuait l'insoucieuse misère.

Claude finit par trouver le silence lourd. Il voulut dire un mot,

n'importe quoi, dans l'idée d'être poli, et surtout pour la distraire de

la pose. Mais il eut beau chercher, il n'imagina que cette

question: «Comment vous nommez-vous?» Elle ouvrit les yeux qu'elle avait

fermés, comme reprise de sommeil.

«Christine.» Alors, il s'étonna. Lui non plus n'avait pas dit son nom:

Depuis la veille, ils étaient là, côte à côte, sans se connaître.

«Moi, je me nomme Claude.» Et, l'ayant regardée à ce moment, il la vit

qui éclatait d'un joli rire. C'était l'échappée joueuse d'une grande

fille encore gamine. Elle trouvait drôle cet échange tardif de leurs

noms. Puis une autre idée l'amusa.

«Tiens! Claude, Christine, ça commence par la même lettre.» Le silence

retomba. Il clignait les paupières, s'oubliait, se sentait à bout

d'imagination. Mais il crut remarquer en elle un malaise d'impatience,

et dans la terreur qu'elle ne bougeât, il reprit au hasard, pour

l'occuper:

«Il fait un peu chaud.» Cette fois, elle étouffa son rire, cette gaieté

native qui renaissait et partait malgré elle, depuis qu'elle se

rassurait.

La chaleur devenait si forte, qu'elle était dans le lit comme dans un

bain, la peau, moite et pâlissante, de la pâleur laiteuse des camélias.

«Oui, un peu chaud», répondit-elle sérieusement, tandis que ses yeux

s'égayaient.

Claude, alors, conclut de son air bonhomme:

«C'est ce soleil qui entre. Mais, bah! ça fait du bien, un bon coup de

soleil dans la peau... Dites donc, cette nuit, nous aurions eu besoin

de ça, sous la porte.» Tous deux éclatèrent, et lui, enchanté d'avoir

découvert enfin un sujet de conversation, la questionna sur son

aventure, sans curiosité, se souciant peu au fond de savoir la vérité

vraie, uniquement désireux de prolonger la séance.

Christine, simplement, en quelques paroles, conta les choses. C'était la

veille au matin qu'elle avait quitté Clermont, pour venir à Paris, où

elle allait entrer comme lectrice chez la veuve d'un général, Mme

Vanzade, une vieille dame très riche, qui habitait Passy. Le train,

réglementairement, arrivait à neuf heures dix, et toutes les précautions

étaient prises, une femme de chambre devait l'attendre, on avait même

fixé par lettres un signe de reconnaissance, une plume grisé à son

chapeau noir.

Mais voilà que son train était tombé, un peu au-dessus de Nevers, sur

un train de marchandises dont les voitures déraillées et brisées

obstruaient la voie. Alors avait commencé une série de contretemps et de

retards, d'abord une interminable pause dans les wagons immobiles, puis

l'abandon forcé de ces wagons, les bagages, laissés là en arrière, les

voyageurs obligés de faire trois kilomètres à pied pour atteindre une

station, où l'on s'était décidé à former un train de sauvetage. On avait

perdu deux heures, et deux autres furent perdues encore, dans le trouble

que l'accident occasionnait, d'un bout à l'autre de la ligne; si bien

qu'on était entré en gare avec quatre heures de retard, à une heure du

matin seulement.

«Pas de chance! interrompit Claude, toujours incrédule, combattu

pourtant, surpris de la façon aisée dont s'arrangeaient les

complications de cette histoire. Et, naturellement, personne ne vous

attendait plus?» En effet, Christine n'avait pas trouvé la femme de

chambre de Mme Vanzade, qui sans doute s'était lassée.

Et elle disait son émoi dans la gare de Lyon, cette grande halle

inconnue, noire, vide, bientôt déserte, à cette heure avancée de la

nuit. D'abord, elle n'avait point osé prendre une voiture, se promenant

avec son petit sac, espérant que quelqu'un viendrait. Puis, elle s'était

décidée, mais trop tard, car il n'y avait plus là qu'un cocher très

sale, empestant le vin, qui rôdait autour d'elle, en s'offrant d'un air

goguenard.

«Oui, un rouleur, reprit Claude, intéressé maintenant, comme s'il eût

assisté à la réalisation d'un conte bleu.

Et vous êtes montée dans sa voiture?» Les yeux au plafond, Christine

continua, sans quitter la pose:

«C'est lui qui m'a forcée. Il m'appelait sa petite, il me faisait

peur... Quand il a su que j'allais à Passy, il s'est fâché, il a

fouetté son cheval si fort, que j'ai dû me cramponner aux portières.

Puis, je me suis rassurée un peu, le fiacre roulait doucement dans des

rues éclairées, je voyais du monde sur les trottoirs. Enfin, j'ai

reconnu la Seine. Je ne suis jamais venue à Paris, mais j'avais regardé

un plan... Et je pensais qu'il filerait tout le long des quais, lorsque

j'ai été reprise de peur, en m'apercevant que nous passions sur un pont.

Justement, la pluie commençait, le fiacre, qui avait tourné dans un

endroit très noir, s'est brusquement arrêté. C'était le cocher qui

descendait de son siège et qui voulait entrer avec moi dans la

voiture... Il disait qu'il pleuvait trop...» Claude se mit à rire. Il

ne doutait plus, elle ne pouvait inventer ce cocher-là. Comme elle se

taisait, embarrassée:

«Bon! bon! le farceur plaisantait.--Tout de suite, j'ai sauté sur le

pavé, par l'autre portière. Alors, il a juré, il m'a dit que nous étions

arrivés et qu'il m'arracherait mon chapeau, si je ne le payais pas...

La pluie tombait à torrents, le quai était absolument désert. Je perdais

la tête, j'ai sorti une pièce de cinq francs, et il a fouetté son

cheval, et il est parti en emportant mon petit sac, où il n'y avait

heureusement que deux mouchoirs, une moitié de brioche et la clef de ma

malle, restée en route.

--Mais on prend le numéro de la voiture!» cria le peintre indigné.

Maintenant, il se souvenait d'avoir été frôlé par un fiacre fuyant à

toutes roues, comme il traversait le pont Louis-Philippe, dans le

ruissellement de l'orage. Et il s'émerveillait de l'invraisemblance de

la vérité, souvent. Ce qu'il avait imaginé, pour être simple et logique,

était tout bonnement stupide, à côté de ce cours naturel des infinies

combinaisons de la vie.

«Vous pensez si j'étais heureuse, sous cette porte! acheva Christine. Je

savais bien que je n'étais pas à Passy, j'allais donc coucher la nuit

là, dans ce Paris terrible. Et ces tonnerres, et ces éclairs, oh! ces

éclairs tout bleus, tout rouges, qui me montraient des choses à faire

trembler!» Ses paupières de nouveau s'étaient closes, un frisson pâlit

son visage, elle revoyait la cité tragique, cette trouée des quais

s'enfonçant dans des rougeoiements de fournaise, ce fossé profond de la

rivière roulant des eaux de plomb, encombré de grands corps noirs, de

chalands pareils à des baleines mortes, hérissé de grues immobiles, qui

allongeaient des bras de potence. Était-ce donc là une bienvenue? Il y

eut un silence. Claude s'était remis à son dessin.

Mais elle remua, son bras s'engourdissait.

«Le coude un peu rabattu, je vous prie.» Puis, d'un air d'intérêt, pour

s'excuser:

«Ce sont vos parents qui doivent être dans la désolation, s'ils ont

appris la catastrophe.

--Je n'ai pas de parents.

--Comment! ni père ni mère... Vous êtes seule?

--Oui, toute seule.» Elle avait dix-huit ans, et elle était née à

Strasbourg, par hasard, entre deux changements de garnison de son père,

le capitaine Hallegrain. Comme elle entrait dans sa douzième année, ce

dernier, un Gascon de Montauban, était mort à Clermont, où une paralysie

des jambes l'avait forcé de prendre sa retraite. Pendant près de cinq

ans, sa mère, qui était Parisienne, avait vécu là-bas, en province,

ménageant sa maigre pension, travaillant, peignant des éventails, pour

achever d'élever sa fille en demoiselle; et, depuis quinze mois, elle

était morte à son tour, la laissant seule au monde, sans un sou, avec

l'unique amitié d'une religieuse, la supérieure des Soeurs de la

Visitation, qui l'avait gardée dans son pensionnat. C'était du couvent

qu'elle arrivait tout droit, la supérieure ayant fini par lui trouver

cette place de lectrice, chez sa vieille amie, Mme Vanzade, devenue

presque aveugle.

Claude restait muet, à ces nouveaux détails. Ce couvent, cette orpheline

bien élevée, cette aventure qui tournait au romanesque le rendaient à

son embarras, à sa maladresse de gestes et de paroles. Il ne travaillait

plus, les yeux baissés sur son croquis.

«C'est joli, Clermont? demanda-t-il enfin.

--Pas beaucoup, une ville noire... Puis, je ne sais guère, je sortais à

peine.» Elle s'était accoudée, elle continua très bas, comme se parlant

à elle-même, d'une voix encore brisée des sanglots de son deuil:

«Maman, qui n'était pas forte, se tuait à la besogne...

Elle me gâtait, il n'y avait rien de trop beau pour moi, j'avais des

professeurs de tout; et je profitais si peu, d'abord j'étais tombée

malade, puis je n'écoutais pas, toujours à rire, le sang à la tête...

La musique m'ennuyait, des crampes me tordaient les bras au piano. C'est

encore la peinture qui allait le mieux...» Il leva la tête, il

l'interrompit d'une exclamation.

«Vous savez peindre!--Oh! non, je ne sais rien, rien du tout... Maman,

qui avait beaucoup de talent, me faisait faire un peu d'aquarelle, et je

l'aidais parfois pour les fonds de ses éventails...

Elle en peignait de si beaux!» Elle eut, malgré elle, un regard autour

de l'atelier, sur les esquisses terrifiantes, dont les murs flambaient;

et, dans ses yeux clairs, un trouble reparut, l'étonnement inquiet de

cette peinture brutale. De loin, elle voyait à l'envers l'étude que le

peintre avait ébauchée d'après elle, si consternée des tons violents,

des grands traits de pastel sabrant les ombres, qu'elle n'osait demander

à la regarder de près. D'ailleurs, mal à l'aise dans ce lit où elle

brûlait, elle s'agitait, tourmentée de l'idée de s'en aller, d'en finir

avec ces choses qui lui semblaient un songe depuis la veille.

Sans doute, Claude eut conscience de cet énervement.

Une brusque honte l'emplit de regret. Il lâcha son dessin inachevé, il

dit très vite:

«Merci bien de votre complaisance, mademoiselle...

Pardonnez-moi, j'ai abusé, vraiment... Levez-vous, levez-vous, je vous

en prie. Il est temps d'aller à vos affaires.»

Et, sans comprendre pourquoi elle ne se décidait pas, rougissante,

renfonçant au contraire son bras nu, à mesure qu'il s'empressait devant

elle, il lui répétait de se lever.

Puis, il eut un geste de fou, il replaça le paravent et gagna l'autre

bout de l'atelier, en se jetant à une exagération de pudeur, qui lui fit

ranger bruyamment sa vaisselle, pour qu'elle pût sauter du lit et se

vêtir, sans craindre d'être écoutée.

Au milieu du tapage qu'il déchaînait, il n'entendait pas une voix

hésitante.

«Monsieur, monsieur...»! Enfin, il tendit l'oreille.

«Monsieur, si vous étiez assez Obligeant... Je ne trouve pas mes bas.»

Il se précipita. Où avait-il la tête? que voulait-il qu'elle devînt, en

chemise derrière ce paravent, sans les bas et les jupes qu'il avait

étendus au soleil? Les bas étaient secs, il s'en assura en les frottant

doucement; puis, il les passa par-dessus la mince cloison, et il aperçut

une dernière fois le bras nu, frais et rond, d'un charme d'enfance. Il

lança ensuite les jupes sur le pied du lit, poussa les bottines, ne

laissa que le chapeau pendu à un chevalet.

Elle avait dit merci, elle ne parlait plus, il distinguait à peine des

frôlements de linges, des bruits discrets d'eau remuée. Mais lui,

continuait de s'occuper d'elle.

«Le savon est dans une soucoupe, sur la table... Ouvrez le tiroir,

n'est-ce pas? et prenez une serviette propre...

Voulez-vous de l'eau davantage? Je vous passerai le broc.» L'idée qu'il

retombait dans ses maladresses l'exaspéra tout à coup.

«Allons, voilà que je vous embête encore! Faites comme chez vous.» Il

retourna à son ménage. Un débat l'agitait. Devait-il lui offrir à

déjeuner? Il était difficile de la laisser partir ainsi. D'autre part,

ça n'en finirait plus, il allait perdre décidément sa matinée de

travail. Sans rien résoudre, après avoir allumé sa lampe à

esprit-de-vin, il lava la casserole et se mit à faire du chocolat, ce

qu'il jugeait plus distingué, sourdement honteux de son vermicelle, une

pâtée où il coupait du pain et qu'il baignait d'huile à la mode du Midi.

Mais il émiettait encore le chocolat dans la casserole, lorsqu'il eut

une exclamation! «Comment! déjà!» C'était Christine qui repoussait le

paravent et qui apparaissait, nette et correcte dans ses vêtements

noirs, lacée, boutonnée, équipée en un tour de main. Son visage rosé ne

gardait même pas l'humidité de l'eau; son lourd chignon se tordait sur

sa nuque, sans qu'une mèche dépassât. Et Claude restait béant devant ce

miracle de promptitude, cet entrain de petite ménagère à s'habiller vite

et bien.

«Ah! fichtre, si vous faites tout comme ça!» Il la trouvait plus grande

et plus belle qu'il n'aurait cru. Ce qui le frappait surtout, c'était

son air de tranquille décision. Elle ne le craignait plus, évidemment.

Il semblait qu'au sortir de ce lit défait, où elle se sentait sans

défense, elle eût remis son armure, avec ses bottines et sa robe.

Elle soudait, le regardait droit dans les yeux. Et il dit ce qu'il

hésitait encore à dire! «Vous allez déjeuner avec moi, n'est-ce pas?»

Mais elle refusa.

«Non, merci... Je vais courir à la gare, où ma malle est sûrement

arrivée, et je me ferai conduire ensuite à Passy.» Vainement, il lui

répéta qu'elle devait avoir faim, que ce n'était guère raisonnable de

sortir ainsi sans manger.

«Alors, je descends vous chercher un fiacre.

--Non, je vous en prie, ne vous donnez pas cette peine.

--Voyons, vous ne pouvez faire un pareil voyage à pied. Permettez-moi,

au moins, de vous accompagner jusqu'à la station de voitures, puisque

vous ne connaissez point Paris.

--Non, non, je n'ai, pas besoin de vous... Si vous voulez être aimable,

laissez-moi m'en aller toute seule.» C'était un parti pris. Sans doute,

elle se révoltait à l'idée d'être rencontrée avec un homme, même par des

inconnus: elle tairait sa nuit, elle mentirait et garderait pour elle le

souvenir de l'aventure. Lui, d'un geste de colère, affecta de l'envoyer

au diable. Bon débarras! ça l'arrangeait de ne pas descendre. Et il

demeurait blessé au fond, il la trouvait ingrate.

«Comme il vous plaira, après tout. Je n'emploierai pas la force.»

À cette phrase, le sourire vague de Christine augmenta, abaissa

finement les coins délicats de ses lèvres. Elle ne dit rien; elle prit

son chapeau, chercha du regard une glace; puis, n'en trouvant pas, elle

se décida à nouer les brides au petit bonheur des doigts. Les coudes

levés, elle roulait, tirait les rubans sans hâte, le visage dans le

reflet doré du soleil. Surpris, Claude ne reconnaissait plus les traits

d'une douceur enfantine qu'il venait de dessiner, le haut semblait noyé,

le front limpide, les yeux tendres, c'était à présent le bas qui

avançait, la mâchoire passionnée, la bouche saignante, aux belles dents.

Et toujours ce sourire énigmatique des jeunes filles, qui raillait

peut-être.

«En tout cas, reprit-il, agacé, je ne pense pas que vous ayez un

reproche à me faire.»

Alors, elle ne put retenir son rire, un léger rire nerveux.

«Non, non, monsieur, pas le moindre.» Il continuait à la regarder, rendu

au combat de ses timidités et de ses ignorances, craignant d'avoir été

ridicule.

Que savait-elle donc, cette grande demoiselle? Sans doute ce que les

filles savent en pension, tout et rien. C'est l'insondable, l'obscure

éclosion de la chair et du coeur, où personne ne descend. Dans ce lieu

libre d'artiste, cette pudique sensuelle venait-elle de s'éveiller, avec

sa curiosité et sa crainte confuses de l'homme? Maintenant qu'elle ne

tremblait plus, avait-elle la surprise un peu méprisante d'avoir tremblé

pour rien? Quoi! pas une galanterie, pas même un baiser sur le bout des

doigts! L'indifférence bourrue de ce garçon, qu'elle avait sentie,

devait irriter en elle la femme qu'elle n'était pas encore, et elle s'en

allait ainsi, changée, énervée, faisant la brave dans son dépit,

emportant le regret inconscient des choses inconnues et terribles qui

n'étaient pas arrivées.

«Vous dites, reprit-elle en redevenant grave, que la station de voitures

est au bout du pont, sur l'autre quai?

--Oui, à l'endroit où il y a un bouquet d'arbres.» Elle avait achevé de

nouer ses brides, elle était prête, gantée, les mains ballantes, et

elle ne partait pas, regardant devant elle. Ses yeux ayant rencontré la

grande toile tournée contre le mur, elle eut envie de demander à la

voir, puis elle n'osa pas. Rien ne la retenait plus, elle avait pourtant

l'air de chercher encore, comme si elle avait eu la sensation de laisser

là quelque chose, une chose qu'elle n'aurait pu nommer. Enfin, elle se

dirigea vers la porte.

Claude l'ouvrit, et un petit pain, posé debout, tomba dans l'atelier.

«Vous voyez, dit-il, vous auriez dû déjeuner avec moi.

C'est ma concierge qui me monte ça tous les matins.» Elle refusa de

nouveau d'un signe de tête. Sur le palier, elle se retourna, se tint un

instant immobile. Son gai sourire était revenu, elle tendit la main la

première.

«Merci, merci bien.» Il avait pas la petite main gantée dans sa main

large, tachée de pastel. Toutes deux demeurèrent ainsi quelques

secondes, serrées étroitement, se secouant en bonne amitié.

La jeune fille lui souriait toujours, il avait sur les lèvres une

question! «Quand vous reverrai-je?» Mais une honte l'empêcha de parler.

Alors, après avoir attendu, elle dégagea sa main. «Adieu, monsieur.

--Adieu, mademoiselle.» Christine, déjà, sans lever la tête, descendait

l'échelle de meunier, dont les marches craquaient; et Claude,

brutalement, rentra chez lui, referma la porte à la volée, en disant

très haut! «Ah! ces tonnerres de Dieu de femmes!» Il était furieux,

enragé contre lui, enragé contre les autres. Tout en bousculant du pied

les meubles qu'il rencontrait, il continuait de se soulager, à pleine

voix.

Comme il avait raison de ne jamais en laisser monter une! Ces gueuses-là

n'étaient bonnes qu'à vous faire tourner en bourrique. Ainsi, qui lui

assurait que celle-ci, avec son air innocent, ne s'était pas

abominablement fichue de lui? Et il avait eu la bêtise de croire des

contes à dormir debout: tous ses doutes revenaient, jamais on ne lui

ferait avaler la veuve du général, ni l'accident de chemin de fer, ni

surtout le cocher. Est-ce que des histoires pareilles arrivaient?

D'ailleurs, elle avait une bouche qui en disait long, son air était

drôle, au moment de filer.

Encore, s'il eût compris pourquoi elle mentait! mais non, des mensonges

sans profit, inexplicables, l'art pour l'art! Ah! elle riait bien, à

cette heure! Violemment, il replia le paravent et l'envoya dans un coin.

Elle avait dû lui en laisser un désordre! Et, quand il constata que tout

se trouvait rangé, très propre, la cuvette, la serviette, le savon, il

s'emporta parce qu'elle n'avait pas fait le lit. Il se mit à le faire,

d'un effort exagéré, saisit à pleins bras le matelas tiède encore, tapa

des deux poings l'oreiller odorant, étouffé par cette tiédeur, cette

odeur pure de jeunesse qui montaient des linges.

Ensuite, il se débarbouilla à grande eau, pour se rafraîchir les tempes

et, dans la serviette humide, il retrouva le même étouffement, cette

haleine de vierge dont la douceur éparse, errante par l'atelier,

l'oppressait. Ce fut en jurant qu'il mangea son chocolat dans la

casserole, si enfiévré, si enragé de peindre, qu'il avalait en hâte de

grosses bouchées de pain.

«Mais on meurt ici! cria-t-il brusquement. C'est la chaleur qui me rend

malade.» Le soleil s'en était allé, il faisait moins chaud.

Et Claude, ouvrant une petite fenêtre, au ras du toit, respira d'un air

de profond soulagement la bouffée de vent embrasé qui entrait. Il avait

pris son dessin, la tête de Christine, et il s'oublia longtemps à la

regarder.

L'Œuvre · 第 3 / 14 题