--Tu ne dis rien, c'est donc vrai?... A genoux, alors!
Mais Auguste avait gagné la porte. Il se sauvait.
--Inutile! ça ne prend plus, vos comédies!... N'essayez pas de me la coller
encore sur les épaules, c'est trop d'une fois. Entendez-vous, jamais!
j'aimerais mieux plaider. Passez-la à un autre, si elle vous embarrasse.
Et, d'ailleurs, vous ne valez pas mieux qu'elle!
Il attendit d'être dans l'antichambre, il se soulagea de ce dernier cri:
--Oui, quand on a fait une garce de sa fille, on ne la fourre pas à un
honnête homme!
La porte de l'escalier battit, un profond silence régna. Berthe,
machinalement, avait repris sa place devant la table, baissant les yeux,
regardant un reste de café, au fond de son bol; tandis que sa mère marchait
à grands pas, emportée dans la tempête de ses grosses émotions. Le père,
épuisé, avec un visage blême d'agonie, s'était assis tout seul, à l'autre
bout de la pièce, contre un mur. Une odeur de beurre rance, du beurre de
mauvaise qualité acheté exprès aux Halles, empoisonnait la pièce.
--Maintenant que ce grossier est parti, dit madame Josserand, on peut
s'entendre.... Ah! monsieur, voilà les résultats de votre incapacité.
Reconnaissez-vous enfin vos torts? croyez-vous qu'on viendrait chercher des
querelles pareilles à un des frères Bernheim, à un propriétaire de la
cristallerie Saint-Joseph? Non, n'est-ce pas? Si vous m'aviez écouté, si
vous aviez mis vos patrons dans votre poche, ce grossier serait à nos
genoux, car il ne demande évidemment que de l'argent.... Ayez de l'argent
et vous serez considéré, monsieur. Il vaut mieux faire envie que pitié.
Quand j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante....
Mais vous, monsieur, vous vous fichez que j'aille les pieds nus, vous avez
trompé indignement votre femme et vos filles, en les traînant dans une vie
de meurt-de-faim. Oh! ne protestez pas, tous nos malheurs viennent de là!
M. Josserand, les regards éteints, n'avait pas même fait un mouvement. Elle
s'était arrêtée, devant lui, avec le besoin enragé d'une scène; puis, le
voyant immobile, elle reprit sa marche.
--Oui, oui, jouez le dédain. Vous savez que ça ne m'émeut guère.... Et nous
verrons si vous osez encore dire du mal de ma famille, après tout ce qui se
passe dans la vôtre. Mais l'oncle Bachelard est un aigle! mais ma soeur est
très polie! Tenez, voulez-vous connaître mon opinion? eh bien! mon père ne
serait pas mort, que vous l'auriez tué.... Quant au vôtre, de père....
La pâleur de M. Josserand augmentait. Il murmura:
--Je t'en supplie, Éléonore.... Je t'abandonne mon père, je t'abandonne
toute ma famille.... Seulement, je t'en supplie, laisse-moi. Je ne me sens
pas bien.
Berthe, apitoyée, avait levé la tête.
--Maman, laisse-le, dit-elle.
Alors, se tournant contre sa fille, madame Josserand repartit avec plus de
violence.
--Toi, je te gardais, attends un peu!... Oui, depuis hier, j'amasse. Mais,
je te préviens, ça déborde, ça déborde.... Avec ce calicot, si c'est
possible! Tu as donc perdu toute fierté? Moi, je croyais que tu
l'utilisais, que tu étais aimable, juste assez pour lui faire prendre à
coeur la rente, en bas; et je t'aidais, je l'encourageais.... Enfin,
dis-moi quel intérêt as-tu vu là dedans?
--Aucun, bien sûr, balbutia la jeune femme.
--Pourquoi l'as-tu pris alors? C'était encore plus bête que vilain.
--Tu es drôle, maman: on ne sait jamais, dans cas affaires-là.
Madame Josserand s'était remise à marcher.
--Ah! on ne sait jamais! Eh bien! si, il faut savoir!... Je vous demande un
peu, se mal conduire! mais ça n'a pas une ombre de bon sens, c'est ce qui
m'exaspère! Est-ce que je t'ai dit de tromper ton mari? est-ce que j'ai
trompé ton père, moi? Il est là, questionne-le. Qu'il parle, s'il m'a
jamais surprise avec un homme.
Sa marche se ralentissait, devenait majestueuse; et elle donnait, sur son
corsage vert, de grandes tapes qui lui rejetaient la gorge sous les bras.
--Rien, pas une faute, pas un oubli, même en pensée. Ma vie est chaste....
Et Dieu sait pourtant si ton père m'en a fait supporter! J'aurais eu toutes
les excuses, bien des femmes se seraient payé des vengeances. Mais j'avais
du bon sens, ça m'a sauvée.... Aussi, tu le vois, il n'a pas un mot à dire.
Il reste là, sur une chaise, sans trouver une raison. J'ai tous les droits,
je suis honnête.... Ah! grande cruche, tu ne te doutes pas de ta bêtise!
Et, doctement, elle fit un cours pratique de morale, dans la question de
l'adultère. Est-ce que, maintenant, Auguste n'était pas autorisé à la
traiter en maître? Elle lui avait fourni une arme terrible. Même s'ils se
remettaient ensemble, elle ne pourrait lui chercher la moindre dispute,
sans recevoir immédiatement son paquet. Hein? la jolie position! comme elle
prendrait de l'agrément, à plier l'échine toujours! C'était fini, elle
devait dire adieu aux petits bénéfices qu'elle aurait tirés d'un mari
obéissant, des gentillesses et des égards. Non, plutôt vivre honnête, que
de ne plus être la maîtresse de crier chez soi!
--Devant Dieu! dit-elle, moi, je jure que je me serais retenue, même si
l'empereur m'avait tourmentée!... On y perd trop.
Elle fit quelques pas en silence, parut réfléchir, puis ajouta:
--D'ailleurs, c'est la plus grande des hontes.
M. Josserand la regardait, regardait sa fille, remuant les lèvres sans
parler; et tout son être meurtri les conjurait de cesser cette explication
cruelle. Mais Berthe, qui pliait devant les violences, restait blessée de
la leçon de sa mère. A la fin, elle se révoltait, car elle avait
l'inconscience de sa faute, dans son ancienne éducation de fille à marier.
--Dame! dit-elle, en mettant carrément les coudes sur la table, il ne
fallait pas me faire épouser un homme que je n'aimais pas.... Maintenant,
je le hais, j'en ai pris un autre.
Et elle continua. L'histoire entière de son mariage revenait, dans ses
phrases courtes, lâchées par lambeaux: les trois hivers de chasse à
l'homme, les garçons de tous poils aux bras desquels on la jetait, les
insuccès de cette offre de son corps, sur les trottoirs autorisés des
salons bourgeois; puis, ce que les mères enseignent aux filles sans
fortune, tout un cours de prostitution décente et permise, les
attouchements de la danse, les mains abandonnées derrière une porte, les
impudeurs de l'innocence spéculant sur les appétits des niais; puis, le
mari fait un beau soir, comme un homme est fait par une gueuse, le mari
raccroché sous un rideau, excité et tombant au piège, dans la fièvre de son
désir.
--Enfin, il m'embête et je l'embête, déclara-t-elle. Ce n'est pas ma faute,
nous ne nous comprenons pas.... Dès le lendemain, il a eu l'air de croire
que nous l'avions mis dedans; oui, il était refroidi, désolé, comme les
jours où il rate une vente.... Moi, de mon côté, je ne le trouvais guère
drôle. Vrai! si le mariage n'offrait pas plus d'agrément! Et c'est parti de
là. Tant pis! ça devait arriver, je ne suis pas la plus coupable.
Elle se tut, puis ajouta avec une conviction profonde:
--Ah! maman, comme je te comprends, aujourd'hui!... Tu te rappelles! quand
tu nous disais que tu en avais par-dessus la tête.
Madame Josserand, debout devant elle, l'écoutait depuis un instant, dans
une stupeur indignée.
--Moi! j'ai dit ça! cria-t-elle.
Mais Berthe, lancée, ne s'arrêtait plus.
--Tu l'as dit vingt fois.... Et, d'ailleurs, j'aurais voulu te voir à ma
place. Auguste n'est pas gentil comme papa. Vous vous seriez battus pour
l'argent, au bout de huit jours.... C'est celui-là qui t'aurait fait dire
tout de suite que les hommes ne sont bons qu'à être fichus dedans!
--Moi! j'ai dit ça! répéta la mère hors d'elle.
Elle s'avança si menaçante sur sa fille, que le père tendit les mains, dans
un geste de prière qui demandait grâce. Les éclats de voix des deux femmes
le frappaient au coeur, sans relâche; et, à chaque secousse, il sentait la
blessure grandir. Des larmes jaillirent de ses yeux, il balbutia:
--Finissez, épargnez-moi.
--Eh! non, c'est épouvantable, reprit madame Josserand d'une voix plus
haute. Voilà que cette malheureuse à présent me prête son dévergondage!
Vous allez voir que ce sera moi bientôt qui aurai trompé son mari....
Alors, c'est ma faute? car, au fond, ça veut dire ça.... C'est ma faute?
Berthe restait les deux coudes sur la table, très pâle, mais résolue.
--Bien sûr que si tu m'avais élevée autrement....
Elle n'acheva pas. A toute volée, sa mère lui allongea une gifle, et si
forte, qu'elle la cloua du coup sur la toile cirée. Depuis la veille, elle
avait cette gifle dans la main; ça lui démangeait les doigts, comme aux
jours lointains où la petite s'oubliait encore en dormant.
--Tiens! cria-t-elle, voilà pour ton éducation!... Ton mari aurait dû
t'assommer.
La jeune femme sanglotait, sans se relever, la joue contre le bras. Elle
oubliait ses vingt-quatre ans, cette gifle la ramenait aux gifles
d'autrefois, à tout un passé d'hypocrisie craintive. Sa résolution de
grande personne émancipée se fondait dans une grosse douleur de petite
fille.
Mais, à l'entendre pleurer si fort, une émotion terrible s'était emparée du
père. Il se levait enfin, éperdu; et il repoussait la mère, en disant:
--Vous voulez donc me tuer toutes les deux.... Dites? faut-il que je me
mette à genoux?
Madame Josserand, soulagée, n'ayant rien à ajouter, se retirait dans un
royal silence, lorsque, derrière la porte, brusquement ouverte, elle trouva
Hortense, l'oreille tendue. Ce fut un nouvel éclat.
--Ah! tu écoutais ces saletés, toi! L'une commet des horreurs, l'autre s'en
régale: vous faites la paire! Mais, grand Dieu! qui est-ce qui vous a donc
élevées?
Hortense, sans s'émouvoir, entra en disant.
--Je n'avais pas besoin d'écouter, on vous entend du fond de la cuisine. La
bonne se tord.... D'ailleurs, je suis d'âge à être mariée, je puis bien
savoir.
--Verdier, n'est-ce pas? reprit la mère avec amertume. Voilà les
satisfactions que tu me donnes, toi aussi.... Maintenant, tu attends la
mort d'un mioche. Tu peux attendre, il est gros et gras, on me l'a dit.
C'est bien fait.
Tout un flot de bile avait jauni le visage maigre de la jeune fille. Elle
répondit, les dents serrées:
--S'il est gros et gras, Verdier peut le lâcher. Et je le lui ferai lâcher
plus tôt qu'on ne pense, pour vous attraper tous.... Oui, oui, je me
marierai seule. Ils sont trop solides, les mariages que tu bâcles!
Puis, comme sa mère revenait sur elle:
--Ah! tu sais, on ne me gifle pas, moi!... Prends garde.
Elles se regardèrent fixement, et madame Josserand céda la première,
cachant sa retraite sous un air de domination dédaigneuse. Mais le père
avait cru à un recommencement de la bataille. Alors, pris entre les trois
femmes, lorsqu'il vit cette mère et ces filles, toutes les créatures qu'il
avait aimées, finir par se manger entre elles, il sentit un monde crouler
sous lui, il s'en alla de son côté, se réfugia au fond de la chambre, comme
frappé à mort, et désireux d'y mourir seul. Il répétait au milieu de ses
sanglots:
--Je ne peux plus.... je ne peux plus....
La salle à manger retomba dans le silence. Berthe, la joue contre le bras,
soulevée encore de longs soupirs nerveux, se calmait. Tranquillement,
Hortense s'était assise de l'autre côté de la table, beurrant un reste de
rôtie, afin de se remettre. Ensuite, elle désespéra sa soeur par des
raisonnements tristes: ça devenait inhabitable chez eux; à sa place, elle
préférerait recevoir des gifles de son mari que de sa mère, car c'était
plus naturel; elle, d'ailleurs, quand elle aurait épousé Verdier,
flanquerait carrément sa mère à la porte, pour ne pas avoir des scènes
pareilles dans son ménage. A ce moment, Adèle vint desservir la table; mais
Hortense continua, disant qu'on se ferait donner congé, si ça recommençait;
et la bonne partagea cette opinion: elle avait dû fermer la fenêtre de la
cuisine, parce que déjà Lisa et Julie allongeaient le nez. Du reste, ça lui
semblait drôle, elle riait encore; madame Berthe en avait reçu une fameuse;
tant que de tués et de blessés, elle était la plus malade. Puis, roulant sa
taille épaisse, Adèle eut un mot de profonde philosophie: après tout, la
maison s'en fichait, fallait bien vivre, on ne se rappellerait même plus
madame et ses deux messieurs, dans huit jours. Hortense, qui l'approuvait
d'un hochement de tête, l'interrompit pour se plaindre du beurre, dont elle
avait la bouche empestée. Dame! du beurre à vingt-deux sous, ça ne pouvait
être que de la poison. Et, comme il laissait au fond des casseroles un
résidu infect, la bonne expliquait qu'il n'était pas même économique,
lorsqu'un bruit sourd, un lointain ébranlement du plancher, leur fit
brusquement prêter l'oreille.
Berthe, inquiète, avait enfin levé la tête.
--Qu'est-ce donc? demanda-t-elle.
--C'est peut-être madame et l'autre dame, dans le salon, dit Adèle.
Madame Josserand venait d'avoir un sursaut de surprise, en traversant le
salon. Une femme était là, toute seule.
--Comment! c'est encore vous! cria-t-elle, quand elle eut reconnu madame
Dambreville, qu'elle avait oubliée.
Celle-ci ne bougeait pas. Les querelles de la famille, l'éclat des voix, le
battement des portes, semblaient avoir passé sur sa chair, sans qu'elle en
eût même senti le souffle. Elle restait immobile, les regards perdus,
enfoncée et tassée dans sa rage d'amour. Mais un travail se faisait en
elle, les conseils de la mère de Léon la bouleversaient, la décidaient à
acheter chèrement quelques restes de bonheur.
--Voyons, reprit avec brutalité madame Josserand, vous ne pouvez pourtant
pas coucher ici.... Mon fils m'a écrit, je ne l'attends plus.
Alors, madame Dambreville parla, la bouche empâtée de silence, comme si
elle se réveillait.
--Je m'en vais, excusez-moi.... Et vous lui direz de ma part que j'ai
réfléchi. Je consens.... Oui, je réfléchirai encore, je lui ferai peut-être
épouser cette fille, puisqu'il le faut.... Mais c'est moi qui la lui donne,
et je veux qu'il vienne me la demander, à moi, à moi toute seule,
entendez-vous!... Oh! qu'il revienne, qu'il revienne!
Sa voix ardente suppliait. Elle ajouta plus bas, de l'air entêté d'une
femme qui, après avoir tout sacrifié, se cramponne à une satisfaction
dernière:
--Il l'épousera, mais il habitera chez nous.... Autrement rien de fait.
J'aime mieux le perdre.
Et elle s'en alla. Madame Josserand était redevenue charmante. Dans
l'antichambre, elle trouva des consolations, elle promit d'envoyer le soir
même son fils soumis et tendre, en affirmant qu'il serait enchanté de vivre
chez sa belle-maman. Puis, lorsqu'elle eut fermé la porte derrière le dos
de madame Dambreville, elle pensa, pleine d'une tendresse apitoyée:
--Pauvre petit! ce qu'elle va lui vendre ça!
Mais, à ce moment, elle entendit aussi le bruit sourd, dont le plancher
tremblait. Eh bien? quoi donc? est-ce que la bonne cassait la vaisselle,
maintenant? Elle se précipita dans la salle à manger, interpella ses
filles.
--Qu'y a-t-il, c'est le sucrier qui est tombé?
--Non, maman.... Nous ne savons pas.
Elle se retournait, elle cherchait Adèle, lorsqu'elle l'aperçut écoutant à
la porte de la chambre à coucher.
--Que faites-vous donc? cria-t-elle. On brise tout dans votre cuisine, et
vous êtes là, à moucharder monsieur. Oui, oui, on commence par les
pruneaux, et on finit par autre chose. Depuis quelque temps, vous avez des
allures qui me déplaisent, vous sentez l'homme, ma fille....
La bonne, les yeux écarquillés, la regardait. Elle l'interrompit.
--C'est pas tout ça.... Je crois bien que c'est monsieur qui est tombé, là
dedans.
--Mon Dieu! elle a raison, dit Berthe en pâlissant, on aurait dit la chute
d'un corps.
Alors, elles pénétrèrent dans la chambre. Devant le lit, M. Josserand
gisait, pris de faiblesse; sa tête avait porté sur une chaise, un mince
filet de sang coulait de l'oreille droite. La mère, les deux filles, la
bonne, l'entourèrent, l'examinèrent. Berthe seule pleurait, reprise des
gros sanglots dont la gifle l'avait secouée. Et, quand elles voulurent, à
elles quatre, le soulever pour le mettre sur le lit, elles l'entendirent
qui murmurait:
--C'est fini.... Elles m'ont tué.