Deux jours plus tard, vers sept heures, comme Octave arrivait chez les
Campardon pour le dîner, il trouva Rose seule, vêtue d'un peignoir de soie
crème, garni de dentelles blanches.
--Vous attendez quelqu'un? demanda-t-il.
--Mais non, répondit-elle, un peu gênée. Nous nous mettrons à table, dès
qu'Achille rentrera.
L'architecte se dérangeait, n'était jamais là pour l'heure des repas,
arrivait très rouge, l'air effaré, en maudissant les affaires. Puis, il
filait tous les soirs, il épuisait les prétextes, parlant de rendez-vous
dans des cafés, inventant des réunions lointaines. Souvent alors, Octave
tenait compagnie à Rose jusqu'à onze heures, car il avait compris que le
mari le gardait comme pensionnaire, pour occuper sa femme; et elle se
plaignait doucement, elle disait ses craintes: mon Dieu! elle laissait
Achille bien libre, seulement elle était si inquiète, quand il revenait
après minuit!
--Vous ne le trouvez pas triste depuis quelque temps? dit-elle d'une voix
tendrement effrayée.
Le jeune homme n'avait pas remarqué.
--Je le trouve préoccupé peut-être.... Les travaux de Saint-Roch lui
donnent du souci.
Mais elle hocha la tête, sans insister davantage. Puis, elle se montra très
bonne pour Octave, l'interrogea comme de coutume sur l'emploi de sa
journée, avec une affection de mère et de soeur. Depuis près de neuf mois
qu'il mangeait chez eux, elle le traitait ainsi en enfant de la maison.
Enfin, l'architecte parut.
--Bonsoir, mon chat, bonsoir, ma cocotte, dit-il, en la baisant de son air
passionné de bon mari. Encore un imbécile, qui m'a retenu une heure sur un
trottoir!
Octave s'était écarté, et il les entendit échanger quelques mots à voix
basse.
--Viendra-t-elle?
--Non, à quoi bon? et surtout ne te tourmente pas.
--Tu m'avais juré qu'elle viendrait.
--Eh bien! oui, elle va venir. Es-tu contente? C'est bien pour toi que je
l'ai fait.
On se mit à table. Pendant tout le dîner, il fut question de la langue
anglaise, que la petite Angèle apprenait depuis quinze jours. Campardon
avait brusquement soutenu la nécessité de l'anglais pour une demoiselle;
et, comme Lisa sortait de chez une actrice qui revenait de Londres, chaque
repas était employé à discuter les noms des plats qu'elle apportait. Ce
soir-là, après de longs essais inutiles sur la prononciation du mot
«rumsteack», il fallut remporter le rôti, oublié au feu par Victoire, et
dur comme des semelles de botte.
On était au dessert, lorsqu'un coup de timbre fit tressaillir madame
Campardon.
--C'est la cousine de madame, revint dire Lisa, du ton blessé d'une
domestique qu'on a négligé de mettre dans une confidence de famille.
Et Gasparine, en effet, entra. Elle était en robe de laine noire, très
simple, avec son visage maigre et son air pauvre de fille de magasin. Rose,
douillettement enveloppée dans son peignoir de soie crème, grasse et
fraîche, se leva, si émue, que des larmes lui montaient aux paupières.
--Ah! ma chère, murmura-t-elle, tu es bien gentille.... Oublions tout,
n'est-ce pas?
Elle l'avait prise entre les bras, elle lui donna deux gros baisers.
Octave, par discrétion, voulut partir. Mais on se fâcha: il pouvait rester,
il était de la famille. Alors, il s'amusa à regarder la scène. Campardon,
d'abord plein d'embarras, détournait les yeux des deux femmes, soufflant,
cherchant un cigare; tandis que Lisa, qui enlevait le couvert d'une main
brutale, échangeait des coups d'oeil avec Angèle étonnée.
--C'est ta cousine, dit enfin l'architecte à sa fille. Tu nous as entendus
parler d'elle.... Embrasse-la donc.
Elle l'embrassa de son air maussade, inquiète du regard d'institutrice dont
Gasparine la déshabillait, après avoir posé des questions sur son âge et
sur son éducation. Puis, lorsqu'on passa au salon, elle préféra suivre
Lisa, qui fermait violemment la porte, en disant, sans même craindre d'être
entendue:
--Ah bien! ça va devenir drôle, ici!
Dans le salon, Campardon, toujours fiévreux, se mit à se défendre.
--Parole d'honneur! la bonne idée n'est pas de moi.... C'est Rose qui a
voulu se réconcilier. Tous les matins, voici plus de huit jours, elle me
répétait: Va donc la chercher.... Alors, moi, j'ai fini par aller vous
chercher.
Et, comme s'il eût senti le besoin de convaincre Octave, il l'emmena devant
la fenêtre.
--Hein? les femmes sont les femmes.... Moi, ça m'embêtait, parce que j'ai
peur des histoires. L'une à droite, l'autre à gauche, il n'y avait pas de
tamponnement possible.... Mais j'ai dû céder, Rose assure que nous serons
tous plus contents. Enfin, nous essayerons. Ça dépend d'elles deux,
maintenant, d'arranger ma vie.
Cependant, Rose et Gasparine s'étaient assises côte à côte sur le canapé.
Elles parlaient du passé, des jours vécus à Plassans, chez le bon père
Domergue. Rose alors avait le teint plombé, les membres grêles d'une
fillette malade de sa croissance, tandis que Gasparine, femme à quinze ans,
était grande et désirable, avec ses beaux yeux; et elles se regardaient
aujourd'hui, elles ne se reconnaissaient plus, l'une si fraîchement grasse
dans sa chasteté forcée, l'autre séchée par la vie de passion nerveuse dont
elle brûlait. Gasparine, un instant, souffrit de son teint jaune et de sa
robe étriquée, en face de Rose vêtue de soie, noyant sous des dentelles la
délicatesse douillette de son cou blanc. Mais elle dompta ce frisson de
jalousie, elle accepta tout de suite une situation de parente pauvre, à
genoux devant les toilettes et les grâces de sa cousine.
--Et ta santé? demanda-t-elle à demi-voix. Achille m'a parlé.... Ça ne va
pas mieux?
--Non, non, répondit Rose, mélancolique. Tu vois, je mange, j'ai l'air très
bien.... Et ça ne se remet pas, ça ne se remettra jamais.
Comme elle pleurait, Gasparine la prit à son tour dans ses bras, la garda
contre sa poitrine plate et ardente, pendant que Campardon accourait les
consoler.
--Pourquoi pleures-tu? disait-elle avec maternité. Le principal est que tu
ne souffres pas.... Qu'est-ce que ça fait, si tu as toujours autour de toi
des gens pour t'aimer?
Rose se calmait, souriait déjà au milieu de ses larmes. Alors,
l'architecte, emporté par l'attendrissement, les saisit toutes les deux
dans une même étreinte, leur donna des baisers, en balbutiant:
--Oui, oui, nous nous aimerons bien, nous t'aimerons bien, ma pauvre
cocotte.... Tu verras comme tout s'arrangera, à présent que nous sommes
réunis.
Et, se tournant vers Octave:
--Ah! mon cher, on a beau dire, il n'y a encore que la famille!
La fin de la soirée fut charmante. Campardon, qui s'endormait d'habitude au
sortir de table, s'il restait chez lui, retrouva sa gaieté d'artiste, les
vieilles farces et les chansons raides de l'École des Beaux-Arts. Lorsque,
vers onze heures, Gasparine se retira, Rose voulut l'accompagner, malgré la
difficulté qu'elle éprouvait à marcher, ce jour-là; et, penchée sur la
rampe, dans le silence grave de l'escalier:
--Reviens souvent! cria-t-elle.
Le lendemain, Octave, intéressé, tâcha de faire causer la cousine au
_Bonheur des Dames_, comme ils recevaient ensemble un arrivage de lingerie.
Mais elle répondit d'une voix brève, il la sentit hostile, fâchée de
l'avoir eu pour témoin, la veille. D'ailleurs, elle ne l'aimait pas, elle
lui témoignait, dans leurs rapports forcés, une sorte de rancune. Depuis
longtemps, elle comprenait son jeu auprès de la patronne, et elle
l'assistait à sa cour assidue, avec des regards noirs, une moue méprisante
des lèvres, dont il restait parfois troublé. Lorsque cette grande diablesse
de fille allongeait ses mains sèches entre eux, il éprouvait la sensation
nette et désagréable, que jamais il n'aurait madame Hédouin.
Cependant, Octave s'était donné six mois. Quatre à peine venaient de
s'écouler, et des impatiences le prenaient. Chaque matin, il se demandait
s'il ne devait pas brusquer les choses, en voyant le peu de progrès fait
dans les tendresses de cette femme, toujours si glacée et si douce. Elle
avait fini pourtant par lui témoigner une véritable estime, gagnée à ses
idées larges, à ses rêves de grands comptoirs modernes, déballant des
millions de marchandises sur les trottoirs de Paris. Souvent, lorsque son
mari n'était pas là et qu'elle ouvrait la correspondance avec le jeune
homme, le matin, elle le retenait, le consultait, se trouvait bien de ses
avis; et une sorte d'intimité commerciale s'établissait ainsi entre eux.
C'étaient des liasses de factures où leurs mains se rencontraient, des
chiffres dont ils s'effleuraient la peau avec leur haleine, des abandons
devant la caisse, à la suite des recettes heureuses. Même, il abusait de
ces moments, sa tactique avait fini par être de la toucher dans sa nature
de bonne commerçante et de la vaincre, un jour de faiblesse, au milieu de
la grosse émotion de quelque vente inespérée. Aussi cherchait-il un coup
étonnant, qui la lui livrerait. Du reste, dès qu'il ne la tenait plus à
causer d'affaires, tout de suite elle reprenait sa tranquille autorité, lui
donnait poliment des ordres, comme elle en donnait aux garçons de magasin;
et elle dirigeait la maison avec sa froideur de belle femme, portant une
petite cravate d'homme sur sa gorge de statue antique, sanglée dans la
sévérité d'un corsage éternellement noir.
Vers cette époque, M. Hédouin, étant tombé malade, alla faire une saison
aux eaux de Vichy. Octave, franchement, s'en réjouissait. Madame Hédouin
avait beau être de marbre, elle s'attendrirait dans son veuvage. Mais il
attendit inutilement un frisson, un alanguissement de désir. Jamais elle ne
s'était montrée si active, la tête si libre et l'oeil si clair. Levée avec
le jour, elle recevait elle-même les marchandises dans le sous-sol, la
plume à l'oreille, de l'air affairé d'un commis. On la voyait partout, en
bas et en haut, aux rayons de la soierie et du blanc, veillant à l'étalage
et à la vente; et elle circulait paisible, sans même attraper un grain de
poussière, parmi cet entassement de ballots qui faisait éclater le magasin
trop étroit. Lorsqu'il la rencontrait au milieu de quelque passage
étranglé, entre un mur de lainages et tout un banc de serviettes, Octave se
rangeait maladroitement, pour l'avoir une seconde à lui, sur sa poitrine;
mais elle passait si occupée, qu'il sentait à peine l'effleurement de sa
robe. Il était très gêné, d'ailleurs, par les yeux de mademoiselle
Gasparine, dont il trouvait toujours, à ces moments-là, le regard dur fixé
sur eux.
Au demeurant, le jeune homme ne désespérait pas. Parfois, il se croyait au
but et arrangeait déjà sa vie, pour le jour prochain où il serait l'amant
de la patronne. Il avait gardé Marie, afin de patienter; seulement, si elle
était commode et si elle ne lui coûtait rien, elle pouvait devenir gênante
peut-être, avec sa fidélité de chien battu. Aussi, tout en la reprenant,
les soirs d'ennui, songeait-il déjà à la façon dont il romprait. La lâcher
brutalement lui semblait maladroit. Un matin de fête, comme il allait
retrouver au lit sa voisine, pendant une course matinale du voisin, l'idée
lui était enfin venue, de rendre Marie à Jules, de les mettre aux bras l'un
de l'autre, si amoureux, qu'il pourrait se retirer, la conscience
tranquille. C'était du reste une bonne action, dont le côté attendrissant
lui enlevait tout remords. Pourtant, il attendait, il ne voulait pas se
trouver sans femme.
Chez les Campardon, une autre complication préoccupait Octave. Il sentait
arriver le moment où il devrait prendre ses repas ailleurs. Depuis trois
semaines, Gasparine s'installait dans la maison, avec une autorité de plus
en plus large. Elle était revenue d'abord chaque soir; puis, on l'avait vue
pendant le déjeuner; et, malgré son travail au magasin, elle commençait à
se charger de tout, de l'éducation d'Angèle et des provisions du ménage.
Rose répétait sans cesse devant Campardon:
--Ah! si Gasparine logeait avec nous!
Mais, chaque fois, l'architecte s'écriait, rougissant de scrupule,
tourmenté d'une honte:
--Non, non, ça ne se peut pas.... D'ailleurs, où la coucherais-tu?
Et il expliquait qu'il faudrait donner à la cousine son cabinet comme
chambre, tandis que lui transporterait sa table et ses plans dans le salon.
Certes, ça ne l'aurait aucunement gêné; il se déciderait peut-être un jour
à faire ce déménagement, car il n'avait pas besoin d'un salon, et il
finissait par être trop à l'étroit, pour le travail qui lui arrivait de
tous côtés. Seulement, Gasparine pouvait rester chez elle. A quoi bon se
mettre en tas?
--Quand on est bien, répétait-il à Octave, on a tort de vouloir être mieux.
Vers ce temps-là, il fut obligé d'aller à Évreux passer deux jours. Les
travaux de l'archevêché l'inquiétaient. Il avait cédé à un désir de
monseigneur, sans qu'il y eût de crédit ouvert, et la construction du
fourneau des nouvelles cuisines et du calorifère menaçait d'atteindre un
chiffre très élevé, qu'il lui serait impossible de porter aux frais
d'entretien. D'autre part, la chaire, pour laquelle on avait accordé trois
mille francs, monterait à dix mille au moins. Il désirait s'entendre avec
monseigneur, afin de prendre certaines précautions.
Rose l'attendait seulement le dimanche soir. Il tomba au milieu du
déjeuner, et son entrée brusque causa un effarement. Gasparine se trouvait
à table, entre Octave et Angèle. On affecta d'être à l'aise; mais il
régnait un air de mystère. Lisa venait de refermer la porte du salon, sur
un geste désespéré de madame; tandis que la cousine repoussait du pied,
sous les meubles, des bouts de papier qui traînaient. Lorsqu'il parla de se
déshabiller, tous l'arrêtèrent.
--Attendez donc. Prenez une tasse de café, puisque vous avez déjeuné à
Évreux.
Enfin, comme il remarquait la gêne de Rose, celle-ci alla se jeter à son
cou.
--Mon ami, il ne faut pas me gronder.... Si tu n'étais revenu que ce soir,
tu aurais trouvé tout en ordre.
Tremblante, elle ouvrit les portes, le mena dans le salon et dans le
cabinet. Un lit d'acajou, apporté le matin par un marchand de meubles,
occupait la place de la table à dessiner, qu'on avait transportée au milieu
de la pièce voisine; mais rien n'était encore rangé, des cartons
s'écroulaient parmi des vêtements à Gasparine, la Vierge au coeur saignant
gisait contre le mur, calée par une cuvette neuve.
--C'était une surprise, murmura madame Campardon, le coeur gros, en se
cachant la face dans le gilet de son mari.
Lui, très ému, regardait. Il ne disait rien, il évitait de rencontrer les
yeux d'Octave. Alors, Gasparine demanda de sa voix sèche:
--Mon cousin, est-ce que ça vous contrarie?... C'est Rose qui m'a
persécutée. Mais si vous croyez que je suis de trop, je puis encore m'en
aller.
--Oh! ma cousine! s'écria enfin l'architecte. Tout ce que Rose fait est
bien fait.
Et, celle-ci ayant éclaté en gros sanglots sur sa poitrine:
--Voyons, ma cocotte, es-tu bête de pleurer!... Je suis très content. Tu
veux avoir ta cousine avec toi, eh bien! prends ta cousine avec toi. Moi,
tout m'arrange.... Ne pleure donc plus! Tiens! je t'embrasse comme je
t'aime, bien fort! bien fort!
Il la mangeait de caresses. Alors, Rose, qui fondait en larmes pour un mot,
mais qui souriait tout de suite, au milieu de ses pleurs, se consola. Elle
le baisa à son tour sur la barbe, elle lui dit doucement:
--Tu as été dur. Embrasse-la aussi.
Campardon embrassa Gasparine. On appela Angèle qui, de la salle à manger,
regardait, la bouche ouverte, les yeux clairs; et elle dut l'embrasser
également. Octave s'était écarté, en trouvant qu'on finissait par être trop
tendre, dans cette maison. Il avait remarqué avec étonnement l'attitude
respectueuse, la prévenance souriante de Lisa auprès de Gasparine. Une
fille intelligente décidément, cette coureuse aux paupières bleues!
Cependant, l'architecte s'était mis en manches de chemise, et sifflant,
chantant, pris d'une gaieté de gamin, il employa l'après-midi à organiser
la chambre de la cousine. Celle-ci l'aidait, poussait les meubles avec lui,
déballait le linge, secouait les vêtements; pendant que Rose, assise de
peur de se fatiguer, leur donnait des conseils, plaçait la toilette ici et
le lit de ce côté, pour la commodité de tout le monde. Alors, Octave
comprit qu'il gênait leur expansion; il se sentait de trop dans un ménage
si uni, il les avertit que, le soir, il dînait dehors. D'ailleurs, il était
décidé: le lendemain, il remercierait madame Campardon de sa bonne
hospitalité, en inventant une histoire.
Vers cinq heures, comme il regrettait de ne savoir où rencontrer Trublot,
l'idée lui vint de demander à dîner aux Pichon, pour ne point passer la
soirée seul. Mais, en entrant chez eux, il tomba sur une scène de famille
déplorable. Les Vuillaume étaient là, révoltés, frémissants.
--C'est une indignité, monsieur! disait la mère, debout, le bras tendu vers
son gendre, écrasé sur une chaise. Vous m'aviez donné votre parole
d'honneur.
--Et toi, ajoutait le père, en faisant reculer jusqu'au buffet sa fille
toute tremblante, ne le défends pas, tu es aussi coupable.... Vous voulez
donc mourir de faim?
Madame Vuillaume avait remis son châle et son chapeau. Elle déclara d'un
ton solennel:
--Adieu!... Nous n'encouragerons pas au moins votre désordre par notre
présence. Du moment où vous ne tenez nul compte de nos désirs, nous n'avons
que faire ici.... Adieu!
Et, comme son gendre, par la force de l'habitude, se levait pour les
accompagner:
--Inutile, nous trouverons bien l'omnibus sans vous.... Passez devant,
monsieur Vuillaume. Qu'ils mangent leur dîner, et que ça leur profite, car
ils n'en auront pas toujours!
Octave, stupéfait, dut s'effacer. Quand ils furent partis, il regarda Jules
atterré sur sa chaise et Marie très pâle devant le buffet. Tous deux se
taisaient.
--Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
Mais, sans lui répondre, la jeune femme, d'une voix dolente, gronda son
mari.
--Je t'avais prévenu. Tu aurais dû attendre, pour leur couler la chose en
douceur. Rien ne pressait, ça ne se voit pas encore.
--Qu'est-ce donc? répéta Octave.
Alors, sans même se tourner, elle dit crûment, dans son émotion:
--Je suis enceinte.
--Ils m'embêtent à la fin! cria Jules qui se levait, pris de révolte. J'ai
cru honnête de les prévenir tout de suite de cet ennui.... Est-ce qu'ils
s'imaginent que ça m'amuse! Je suis plus attrapé qu'eux, là dedans.
D'autant plus que, sapristi! il n'y a pas de ma faute.... N'est-ce pas?
Marie, si nous savons comment il a pu pousser, celui-là!
--Ça, c'est bien vrai, affirma la jeune femme.
Octave comptait les mois. Elle était enceinte de cinq mois, et de fin
décembre à fin mai, le compte s'y trouvait. Il en fut tout ému; puis, il
aima mieux douter; mais son attendrissement persistait, il éprouvait le
besoin violent de faire quelque chose de gentil pour les Pichon. Jules
continuait à grogner: on le recevrait tout de même, cet enfant; seulement,
il aurait bien dû rester où il était. De son côté, Marie, d'ordinaire si
douce, se fâchait, finissait par donner raison à sa mère, qui ne pardonnait
jamais la désobéissance. Et le ménage en arrivait à une querelle, se jetant
le petit au visage, s'accusant l'un l'autre de l'avoir fait, lorsque Octave
intervint gaiement.
--Ça n'avance à rien, maintenant qu'il est là.... Voyons, il ne faut pas
dîner ici; ce serait trop triste. Je vous emmène au restaurant,
voulez-vous?
La jeune femme rougit. Dîner au restaurant était sa joie. Elle parla
pourtant de sa fille, qui l'empêchait toujours de prendre des plaisirs.
Mais il fut décidé que, cette fois, Lilitte serait de la partie. Et ce fut
une soirée charmante. Octave les avait menés au _Boeuf à la mode_, dans un
cabinet, pour être plus libre, disait-il. Là, il les accabla de nourriture,
avec une prodigalité émue, ne songeant pas à l'addition, heureux de les
voir manger. Même, au dessert, quand on eut allongé Lilitte entre deux
oreillers du divan, il demanda du champagne; et ils s'oublièrent, les
coudes sur la table, les yeux humides, tous trois pleins de coeur, alanguis
par la chaleur suffocante du cabinet. Enfin, à onze heures, ils parlèrent
de rentrer; mais ils étaient très rouges, l'air frais de la rue les grisa.
Alors, comme la petite, tombant de sommeil, refusait de marcher, Octave,
pour bien faire les choses jusqu'au bout, voulut absolument prendre une
voiture, malgré le voisinage de la rue de Choiseul. Dans le fiacre, il eut
le scrupule de ne pas serrer entre les siennes les jambes de Marie.
Seulement, en haut, pendant que Jules bordait Lilitte, il posa un baiser
sur le front de la jeune femme, le baiser d'adieu d'un père qui cède sa
fille à un gendre. Puis, les voyant, très amoureux, se regarder d'un air
ivre, il les coucha, il leur souhaita à travers la porte une bonne nuit,
avec beaucoup de jolis rêves.
--Ma foi, pensait-il en se fourrant tout seul dans son lit, ça m'a coûté
cinquante francs, mais je leur devais bien ça.... Après tout, je n'ai qu'un
désir, c'est que son mari la rende heureuse, cette petite femme!
Et, attendri de son bon coeur, il résolut, avant de s'endormir, de tenter
le grand coup, le lendemain soir.
Chaque lundi, après le dîner, Octave aidait madame Hédouin à examiner les
commandes de la semaine. Pour cette besogne, tous deux se retiraient dans
le cabinet du fond, une étroite pièce où il y avait seulement une caisse,
un bureau, deux chaises et un canapé. Mais, ce lundi-là, les Duveyrier
menaient justement madame Hédouin à l'Opéra-Comique. Aussi, vers trois
heures, appela-t-elle le jeune homme. Malgré le clair soleil, ils durent
allumer le gaz, car le cabinet ne recevait qu'un jour livide par une cour
intérieure. Comme il poussait le verrou et qu'elle le regardait, étonnée:
--Personne ne viendra nous déranger, murmura-t-il.
Elle l'approuva de la tête, ils se mirent au travail. Les nouveautés d'été
allaient magnifiquement, toujours les affaires de la maison s'étendaient.
Cette semaine-là surtout, la vente des petits lainages s'annonçait
tellement bien, qu'elle laissa échapper un soupir.
--Ah! si nous avions de la place!
--Mais, dit-il, commençant l'attaque, cela dépend de vous.... J'ai une
idée, depuis quelque temps, dont je veux vous parler.
C'était l'affaire d'audace qu'il cherchait. Il s'agissait d'acheter la
maison voisine, sur la rue Neuve-Saint-Augustin, de donner congé à un
marchand d'ombrelles et à un bimbelotier, puis d'agrandir les magasins, où
l'on pourrait créer de vastes rayons. Et il s'échauffait, se montrait plein
de mépris pour l'ancien commerce, au fond de boutiques humides, noires,
sans étalage, évoquait du geste un commerce nouveau, entassant tout le luxe
de la femme dans des palais de cristal, remuant les millions au plein jour,
flambant le soir ainsi qu'une fête de gala princier.
--Vous tuerez le commerce du quartier Saint-Roch, disait-il, vous attirerez
à vous les petites clientèles. Ainsi, la maison de soierie de monsieur
Vabre vous fait du tort aujourd'hui; développez vos vitrines sur la rue,
créez un rayon spécial, et vous le réduisez à la faillite avant cinq
ans.... Enfin, il est toujours question d'ouvrir cette rue du Dix-Décembre,
qui doit aller du nouvel Opéra à la Bourse. Mon ami Campardon m'en parle
quelquefois. Cela peut décupler le mouvement d'affaires du quartier.
Madame Hédouin, le coude sur un registre, sa belle tête grave appuyée dans
la main, l'écoutait. Elle était née au _Bonheur des Dames_, fondé par son
père et son oncle, elle aimait la maison, elle la voyait s'élargir, dévorer
les maisons voisines, étaler une façade royale; et ce rêve allait à son
intelligence vive, à sa volonté droite, à l'intuition délicate de femme
qu'elle avait du nouveau Paris.
--Jamais l'oncle Deleuze ne voudra, murmura-t-elle. Puis, mon mari est trop
souffrant.
Alors, la voyant ébranlée, Octave prit sa voix de séduction, une voix
d'acteur, douce et chantante. Il la chauffait en même temps de ses yeux
couleur de vieil or, que des femmes disaient irrésistibles. Mais, le bec de
gaz avait beau brûler près de sa nuque, elle restait sans une chaleur à la
peau, elle tombait seulement dans une rêverie, sous l'étourdissement des
paroles intarissables du jeune homme. Il en était arrivé à étudier
l'affaire au point de vue des chiffres, à établir déjà un devis
approximatif, de l'air passionné dont un page romantique aurait déclaré un
amour longtemps contenu. Lorsque, brusquement, elle sortit de ses
réflexions, elle se trouva dans ses bras. Il la poussait sur le canapé,
croyant qu'elle cédait enfin.
--Mon Dieu! c'était pour ça! dit-elle avec un accent de tristesse, en se
débarrassant de lui comme d'un enfant importun.
--Eh bien! oui, je vous aime, cria-t-il. Oh! ne me repoussez pas. Avec
vous, je ferai de grandes choses....
Et il alla ainsi jusqu'au bout de la tirade, qui sonnait faux. Elle ne
l'interrompait pas, elle s'était remise à feuilleter le registre, debout.
Puis, quand il se tut:
--Je sais tout ça, on me l'a déjà dit.... Mais je vous croyais plus
intelligent que les autres, monsieur Octave. Vous me faites de la peine,
vraiment, car j'avais compté sur vous. Enfin, tous les jeunes gens manquent
de raison.... Nous avons besoin de beaucoup d'ordre, dans une maison telle
que la nôtre, et vous commencez par vouloir des choses qui nous
dérangeraient du matin au soir. Je ne suis pas une femme ici, j'ai trop
d'affaires.... Voyons, vous qui êtes si bien organisé, comment n'avez-vous
pas compris que jamais je ne ferai ça, parce que c'est bête d'abord,
inutile ensuite, et que, heureusement pour moi, je n'en ai pas la moindre
envie?
Il l'aurait préférée dans une colère d'indignation, étalant de grands
sentiments. Sa voix calme, son tranquille raisonnement de femme pratique,
sûre d'elle-même, le déconcertaient. Il se sentait devenir ridicule.
--Ayez pitié, madame, balbutia-t-il encore. Voyez ce que je souffre.
--Non, vous ne souffrez pas. En tous cas, vous guérirez.... Tenez! on
frappe, vous feriez mieux d'ouvrir la porte.
Alors, il dut tirer le verrou. C'était mademoiselle Gasparine qui désirait
savoir si l'on attendait des chemises à entre-deux. Le verrou poussé
l'avait surprise. Mais elle connaissait trop bien madame Hédouin; et, quand
elle la vit avec son air glacé, devant Octave plein de malaise, elle eut un
mince sourire moqueur, en regardant ce dernier. Il en fut exaspéré, il
l'accusa d'avoir fait manquer le coup.
--Madame, déclara-t-il brusquement, lorsque la demoiselle de magasin fut
partie, je quitte la maison ce soir.
Ce fut un étonnement pour madame Hédouin. Elle le regarda.
--Pourquoi donc? Je ne vous renvoie pas.... Oh! ça ne change rien, je n'ai
pas peur.
Cette phrase acheva de le mettre hors de lui. Il partait tout de suite, il
ne voulait pas endurer son martyre une minute de plus.
--C'est bien, monsieur Octave, reprit-elle avec sa sérénité. Je vais vous
régler à l'instant.... N'importe, la maison vous regrettera, car vous étiez
un bon commis.
Dans la rue, Octave comprit qu'il venait de se conduire comme un sot.
Quatre heures sonnaient, le gai soleil printanier jaunissait tout un angle
de la place Gaillon. Et, furieux contre lui-même, il descendit au hasard la
rue Saint-Roch, en discutant la façon dont il aurait dû agir. D'abord,
pourquoi n'avait-il pas pincé les hanches à cette Gasparine? C'était ce
qu'elle demandait sans doute; mais il ne les aimait pas, comme Campardon, à
ce degré de sécheresse; puis, il se serait peut-être mal adressé encore,
car celle-là lui semblait une de ces particulières d'une vertu rigide avec
les messieurs du dimanche, lorsqu'elles ont un homme de semaine qui les met
sur le flanc, du lundi au samedi. Ensuite, quelle idée jeune, d'avoir voulu
quand même devenir l'amant de la patronne! Ne pouvait-il donc faire son
affaire d'argent dans la maison, sans exiger d'y trouver, tout à la fois,
le pain et le lit? Un instant, très combattu, il fut sur le point de
retourner au _Bonheur des Dames_, avouer ses torts. Puis, la pensée de
madame Hédouin, si tranquillement superbe, réveilla sa vanité souffrante,
et il redescendit vers Saint-Roch. Tant pis! c'était fait. Il allait voir
si Campardon n'était pas dans l'église, pour l'emmener au café prendre un
madère. Ça le distrairait. Il entra par le vestibule où s'ouvre une porte
de la sacristie, une allée noire et sale de maison louche.
--Vous cherchez peut-être monsieur Campardon? dit une voix près de lui,
comme il hésitait, fouillant la nef du regard.
C'était l'abbé Mauduit, qui venait de le reconnaître. L'architecte étant
absent, il voulut absolument faire visiter au jeune homme les travaux du
Calvaire, pour lesquels il se passionnait. Il le mena derrière le choeur,
lui montra d'abord la chapelle de la Vierge, aux murs de marbre blanc, et
dont l'autel est surmonté du groupe de la Crèche, un Jésus entre un saint
Joseph et une sainte Vierge d'un style rococo; puis, derrière encore, il
lui fit traverser la chapelle de l'Adoration perpétuelle, aux sept lampes
d'or, aux candélabres d'or, à l'autel d'or luisant dans l'ombre fauve des
vitraux couleur d'or. Mais, là, à droite et à gauche, des cloisons de
planches barraient le fond de l'abside; et, au milieu du silence
frissonnant, au-dessus des ombres noires agenouillées, balbutiant des
prières, retentissaient des coups de pic, des voix de maçons, tout un
tapage violent de chantier.
--Entrez donc, dit l'abbé Mauduit en retroussant sa soutane. Je vais vous
expliquer.
De l'autre côté des planches, il y avait un écroulement de plâtras, un coin
d'église ouvert au grand air du dehors, blanc de chaux envolée, humide
d'eau répandue. On voyait encore, à gauche, la dixième station, Jésus cloué
sur la croix, et à droite, la douzième, les saintes femmes autour de Jésus.
Mais, au milieu, le groupe de la onzième station, Jésus sur la croix, avait
été enlevé, puis déposé contre un mur; et c'était là que les ouvriers
travaillaient.
--Voici, continua le prêtre. J'ai eu l'idée d'éclairer par un jour d'en
haut, pris dans la coupole, le groupe central du Calvaire.... Vous
comprenez l'effet à obtenir?
--Oui, oui, murmura Octave, que cette promenade parmi des matériaux tirait
de ses préoccupations.
L'abbé Mauduit, la voix haute, avait un air de machiniste en chef indiquant
la plantation de quelque grand décor.
--Naturellement, la plus sévère nudité, rien que des murs de pierre, sans
un bout de peinture, sans le moindre filet d'or. Il faut que nous soyons
dans une crypte, dans quelque chose de souterrain et de désolé.... Mais le
gros effet est le Christ en croix, ayant à ses pieds la Vierge et
Madeleine. Je le plante au sommet d'un rocher, je détache les statues
blanches sur un fond gris; et c'est alors que mon jour de coupole les
éclaire comme d'un rayon invisible, d'une clarté vive qui les fait venir en
avant, qui les anime d'une vie surnaturelle.... Vous verrez ça, vous verrez
ça!
Et il se tourna pour crier à un ouvrier:
--Enlevez donc la Vierge, vous allez finir par lui casser la cuisse.
L'ouvrier appela un camarade. A eux deux, ils empoignèrent la Vierge par
les reins, puis la portèrent à l'écart, comme une grande fille blanche,
tombée raide d'une attaque nerveuse.
--Méfiez-vous! répétait le prêtre qui les suivait au milieu des gravats, sa
robe est déjà fêlée. Attendez!
Il leur donna un coup de main, saisit Marie par le dos et sortit tout
plâtreux de cet embrassement.
--Alors, reprit-il en revenant vers Octave, imaginez que les deux baies de
la nef, là, devant nous, soient ouvertes, et allez vous placer dans la
chapelle de la Vierge. Par-dessus l'autel, à travers la chapelle de
l'Adoration perpétuelle, tout au fond, vous apercevrez le Calvaire.... Et
vous imaginez-vous l'effet, ces trois grandes figures, ce drame simple et
nu, dans cet enfoncement de tabernacle, au delà de cette nuit mystérieuse
des vitraux, de ces lampes et de ces candélabres d'or.... Hein? je crois
que ce sera irrésistible?
Il devenait éloquent, il riait d'aise, très fier de son idée.
--Les plus sceptiques seront remués, dit Octave pour lui faire plaisir.
--N'est-ce pas? cria-t-il. Il me tarde de voir tout cela en place.
En revenant dans la nef, il s'oublia, il garda sa voix haute, son allure
d'entrepreneur; et il parlait de Campardon avec les plus grands éloges: un
garçon qui, au moyen âge, disait-il, aurait eu un sens religieux très
remarquable. Il avait fait sortir Octave par la petite porte du fond, il le
retint encore un instant dans la cour du presbytère, où l'on voit le chevet
de l'église, noyé sous des constructions voisines. C'était là qu'il
demeurait, au second étage d'une grande maison à façade rouillée, occupée
tout entière par le clergé de Saint-Roch. Une odeur discrète de prêtre, un
silence chuchotant de confessionnal sortaient du vestibule, surmonté d'une
Vierge, et des hautes fenêtres, voilées d'épais rideaux.
--J'irai voir monsieur Campardon ce soir, dit enfin l'abbé Mauduit.
Priez-le de m'attendre.... Je veux causer à l'aise d'une amélioration.
Et il salua de son air mondain. Octave était calmé. Saint-Roch, avec ses
voûtes fraîches, avait détendu ses nerfs. Il regarda curieusement cette
entrée d'église à travers une maison particulière, cette loge de concierge
où l'on devait la nuit tirer le cordon pour le bon Dieu, tout ce coin de
couvent perdu dans le grouillement noir du quartier. Sur le trottoir, il
leva encore les yeux: la maison étendait sa façade nue, aux fenêtres
grillées et sans rideaux; mais des barres de fer retenaient des caisses de
fleurs, sur les fenêtres du quatrième étage; et, en bas, dans les murs
épais, s'ouvraient d'étroites boutiques dont le clergé tirait profit, un
savetier, un horloger, une brodeuse, même un marchand de vin, rendez-vous
des croque-mort, les jours d'enterrement. Octave, disposé par son insuccès
aux renoncements de ce monde, regretta la tranquille existence que les
vieilles servantes des curés devaient mener là-haut, dans ces chambres
garnies de verveines et de pois de senteur.
Le soir, à six heures et demie, comme il entrait sans sonner chez les
Campardon, il tomba net sur l'architecte et sur Gasparine, en train de se
baiser à pleine bouche dans l'antichambre. Celle-ci, qui arrivait du
magasin, n'avait pas même pris le temps de refermer la porte. Tous deux
restèrent saisis.
--Ma femme se donne un coup de peigne, balbutia Campardon pour dire quelque
chose. Voyez-la donc.
Octave, aussi gêné qu'eux, se hâta d'aller frapper à la chambre de Rose, où
il pénétrait d'habitude en parent. Décidément, il ne pouvait continuer de
manger là, maintenant qu'il les surprenait derrière les portes.
--Entrez! cria la voix de Rose. C'est vous, Octave.... Oh! il n'y a pas de
mal.
Elle n'avait pourtant pas remis son peignoir, les épaules et les bras nus,
d'une délicatesse et d'une blancheur de lait. Attentive devant la glace,
elle roulait en petits frisons ses cheveux d'or. Tous les jours, pendant
des heures, c'étaient ainsi des soins de toilette excessifs, une continue
préoccupation à s'étudier les grains de la peau, à se parer, pour
s'allonger ensuite sur une chaise longue, dans un luxe et une beauté
d'idole sans sexe.
--Vous vous faites donc superbe encore ce soir, dit Octave en souriant.
--Mon Dieu! puisque je n'ai que cette distraction, répondit-elle. Ça
m'amuse.... Vous savez, je n'ai jamais été femme de ménage; et puis, à
présent que Gasparine va être là.... Hein? les frisons m'avantagent. Ça me
console un peu, quand je suis bien habillée et que je me sens jolie.
Comme le dîner n'était pas prêt, il conta son départ du _Bonheur des
Dames_, il inventa une histoire, une autre situation guettée par lui depuis
longtemps; et il se réservait ainsi un prétexte, pour expliquer sa
résolution de prendre ses repas ailleurs. Elle s'étonna qu'il pût quitter
ainsi une maison où il avait de l'avenir. Mais elle était tout à sa glace,
elle l'écoutait mal.
--Voyez donc cette rougeur, là, derrière l'oreille.... Est-ce que c'est un
bouton?
Il dut lui examiner la nuque, qu'elle lui tendait, avec sa belle
tranquillité de femme sacrée.
--Ce n'est rien, dit-il. Vous vous serez débarbouillée trop fort.
Et, quand il l'eut aidée à remettre son peignoir, tout de satin bleu et
brodé d'argent, ce soir-là, ils passèrent dans la salle à manger. Dès le
potage, on causa du départ d'Octave de chez les Hédouin. Campardon
s'exclamait, pendant que Gasparine avait aux lèvres son mince sourire; du
reste, ils étaient très à l'aise l'un devant l'autre. Le jeune homme finit
même par être touché des tendres prévenances dont ils accablaient Rose.
Campardon lui versait à boire, Gasparine choisissait à son intention le
meilleur morceau du plat. Était-elle contente du pain, car on aurait changé
le boulanger? voulait-elle un oreiller pour lui soutenir le dos? Et Rose,
pleine de gratitude, les suppliait de ne pas se déranger ainsi. Elle
mangeait beaucoup, trônait entre eux, avec sa gorge douillette de belle
blonde, dans son peignoir de reine, ayant à sa droite son mari essoufflé,
qui maigrissait, et à sa gauche la cousine sèche, noire, les épaules
rétrécies sous sa robe sombre, la chair fondue par la passion.
Au dessert, Gasparine tança vertement Lisa qui répondait mal à madame, au
sujet d'un morceau de fromage égaré. La femme de chambre devint très
humble. Déjà, Gasparine avait mis la main sur le ménage et dompté les
bonnes; d'un mot, elle faisait trembler Victoire elle-même devant ses
casseroles. Aussi Rose reconnaissante lui adressa-t-elle un regard mouillé;
on la respectait, depuis qu'elle était là, et son rêve était de lui faire
quitter, à elle aussi, le _Bonheur des Dames_, pour la charger de
l'éducation d'Angèle.
--Voyons, murmura-t-elle d'une voix caressante, il y a pourtant assez à
s'occuper ici.... Angèle, supplie ta cousine, dis-lui combien ça te ferait
plaisir.
La jeune fille supplia sa cousine, tandis que Lisa approuvait de la tête.
Mais Campardon et Gasparine restèrent graves: non, non, il fallait
attendre, on ne se lâchait point ainsi des pieds dans la vie, sans se tenir
des mains.
Maintenant, au salon, les soirées étaient délicieuses. L'architecte ne
sortait plus. Justement, ce soir-là, il devait accrocher, dans la chambre
de Gasparine, des gravures, qui revenaient de l'encadreur: Mignon aspirant
au ciel, une vue de la fontaine de Vaucluse, d'autres encore. Et il était
d'une gaieté de gros homme, sa barbe jaune en coup de vent, les joues
rouges d'avoir trop mangé, heureux et satisfait dans tous ses appétits. Il
appela la cousine pour l'éclairer, on l'entendit enfoncer des clous, monté
sur une chaise. Alors, Octave, se trouvant seul avec Rose, reprit son
histoire, expliqua qu'à la fin du mois il serait forcé de prendre pension
ailleurs. Elle parut surprise, mais elle avait la tête occupée, elle revint
tout de suite à son mari et à la cousine, qu'elle écoutait rire.
--Hein? s'amusent-ils, à pendre ces tableaux!... Que voulez-vous? Achille
ne se dérange plus, voici quinze jours qu'il ne me quitte pas, le soir;
non, plus de café, plus de réunions d'affaires, plus de rendez-vous; et
vous vous rappelez comme j'étais inquiète, lorsqu'il rentrait après
minuit!... Ah! c'est aujourd'hui pour moi une bien grande tranquillité! Je
le garde, au moins.
--Sans doute, sans doute, murmura Octave.
Et elle parla encore de l'économie qui résultait du nouvel arrangement.
Tout marchait mieux dans le ménage, on y riait du matin au soir.
--Lorsque je vois Achille content, reprit-elle, ça me contente.
Puis, ramenée aux affaires du jeune homme:
--Alors, vraiment, vous nous quittez?... Restez donc, puisque nous allons
tous être heureux.
Il recommença ses explications. Elle comprit, elle baissa les yeux: en
effet, ce garçon devenait gênant, dans leurs expansions de famille, et
elle-même éprouvait comme un soulagement de son départ, n'ayant plus
d'ailleurs besoin de lui, pour tuer ses soirées. Il dut jurer de la venir
voir souvent.
--Emballée, Mignon aspirant au ciel! cria la voix joyeuse de Campardon.
Attendez, cousine, je vas vous descendre.
On l'entendit qui la prenait dans ses bras et qui la déposait quelque part.
Il y eut un silence, puis un petit rire. Mais déjà l'architecte rentrait
dans le salon; et il présenta sa joue échauffée à sa femme.
--C'est fini, ma cocotte.... Embrasse ton loup, qui a bien travaillé.
Gasparine vint, avec une broderie, s'asseoir près de la lampe. Campardon
s'était mis à découper en plaisantant une croix d'honneur dorée, trouvée
sur une étiquette; et il rougit fortement, lorsque Rose voulut lui attacher
cette croix de papier avec une épingle: on en faisait un mystère, quelqu'un
lui avait promis la décoration. De l'autre côté de la lampe, Angèle, qui
apprenait une leçon d'histoire sainte, levait par moments la tête, coulait
des regards, de son air énigmatique de fille bien élevée, instruite à ne
rien dire, et dont on ignore les pensées vraies. C'était une soirée douce,
un coin patriarcal d'une grande bonhomie.
Mais l'architecte, brusquement, eut une révolte de pudeur. Il venait de
s'apercevoir que la petite, par-dessus son histoire sainte, lisait la
_Gazette de France_, traînant sur la table.
--Angèle, dit-il sévèrement, que fais-tu là?... Ce matin, j'ai barré
l'article au crayon rouge. Tu sais bien que tu ne dois pas lire ce qui est
barré.
--Papa, je lisais à côté, répondit la jeune fille.
Il ne lui en enleva pas moins le numéro, en se plaignant tout bas à Octave
de la démoralisation de la presse. Il y avait encore, ce jour-là, un crime
abominable. Si les familles ne pouvaient plus admettre la _Gazette de
France_, alors à quel journal s'abonner? Et il levait les yeux au ciel,
lorsque Lisa annonça l'abbé Mauduit.
--Tiens! c'est vrai, dit Octave, il m'avait prié de vous avertir de sa
visite.
L'abbé entra, souriant. Comme l'architecte avait oublié d'enlever sa croix
de papier, il balbutia devant ce sourire. Justement, l'abbé était la
personne dont on cachait le nom et qui s'occupait de l'affaire.
--Ce sont ces dames, murmurait Campardon. Sont-elles assez folles!
--Non, non, gardez-la, répondit le prêtre très aimable. Elle est bien où
elle est, et nous la remplacerons par une autre plus solide.
Tout de suite, il demanda à Rose des nouvelles de sa santé, et approuva
beaucoup Gasparine de s'être fixée auprès d'une personne de sa famille. Les
demoiselles seules, à Paris, couraient tant de risques! Il disait ces
choses avec son onction de bon prêtre, n'ignorant rien cependant. Ensuite,
il causa des travaux, il proposa une modification heureuse. Et il semblait
être venu pour bénir la bonne union de la famille et sauver ainsi une
situation délicate, dont on pouvait causer dans le quartier. L'architecte
du Calvaire devait avoir le respect des honnêtes gens.
Octave pourtant, à l'entrée de l'abbé Mauduit, avait souhaité le bonsoir
aux Campardon. Comme il traversait l'antichambre, il entendit, dans la
salle à manger toute noire, la voix d'Angèle, qui s'était échappée, elle
aussi.
--C'est pour le beurre qu'elle criait? demandait-elle.
--Bien sûr, répondait une autre voix, celle de Lisa. Elle est méchante
comme une gale. Vous avez bien vu, à table, de quelle façon elle m'a
ramassée.... Mais je m'en fiche! Faut avoir l'air d'obéir, avec une
particulière de cette espèce, et ça n'empêche pas, on rigole tout de même!
Alors, Angèle dut se jeter au cou de Lisa, car sa voix s'étouffa dans le
cou de la bonne.
--Oui, oui.... Et, après, tant pire! c'est toi que j'aime!
Octave montait se coucher, lorsqu'un besoin de grand air le fit descendre.
Il était au plus dix heures, il irait jusqu'au Palais-Royal. Maintenant, il
se retrouvait garçon: pas de femme, ni Valérie ni madame Hédouin n'avaient
voulu de son coeur, et il s'était trop pressé de rendre à Jules Marie, la
seule qu'il eût conquise, encore sans avoir rien fait pour ça. Il tâchait
d'en rire, mais il éprouvait une tristesse; il se rappelait avec amertume
ses succès de Marseille et voyait un mauvais présage, une véritable
atteinte à sa fortune, dans la déroute de ses séductions. Un froid le
glaçait, quand il n'avait pas des jupes autour de lui. Jusqu'à madame
Campardon qui le laissait partir sans larmes! C'était une terrible revanche
à prendre. Est-ce que Paris allait se refuser?
Comme il posait le pied sur le trottoir, une voix de femme l'appela; et il
reconnut Berthe, sur le seuil du magasin de soierie, dont un garçon mettait
les volets.
--Est-ce vrai? monsieur Mouret, demanda-t-elle, vous avez donc quitté le
_Bonheur des Dames_?
Il fut surpris qu'on le sût déjà dans le quartier. La jeune femme avait
appelé son mari. Puisqu'il voulait monter le lendemain, pour causer avec M.
Mouret, il pouvait bien lui parler tout de suite. Et Auguste, la mine
maussade, sans transition, offrit à Octave d'entrer chez eux. Ce dernier,
pris à l'improviste, hésitait, était sur le point de refuser, en songeant
au peu d'importance de la maison. Mais il aperçut le joli visage de Berthe,
qui lui souriait de son air de bon accueil, avec le gai regard qu'il avait
déjà rencontré deux fois, le jour de son arrivée et le jour des noces.
--Eh bien! oui, dit-il résolument.
X
Alors, Octave se trouva rapproché des Duveyrier. Souvent, lorsque madame
Duveyrier rentrait, elle traversait le magasin de son frère, s'arrêtait à
causer un instant avec Berthe; et, la première fois qu'elle aperçut le
jeune homme, installé derrière un comptoir, elle lui fit d'aimables
reproches sur son manque de parole, en lui rappelant son ancienne promesse
de venir un soir, chez elle, essayer sa voix au piano. Justement, elle
voulait donner une seconde audition de la Bénédiction des Poignards, à un
de ses premiers samedis de l'hiver suivant, mais avec deux ténors de plus,
quelque chose de très complet.
--Si cela ne vous contrarie pas, dit un jour Berthe à Octave, vous pourrez
monter après votre dîner chez ma belle-soeur. Elle vous attend.
Elle gardait à son égard une attitude de patronne simplement polie.
--C'est que, ce soir, fit-il remarquer, je comptais mettre un peu d'ordre
dans ces cases.
--Ne vous inquiétez pas, reprit-elle, il y a ici du monde pour cette
besogne.... Je vous donne votre soirée.
Vers neuf heures, Octave trouva madame Duveyrier qui l'attendait, dans son
grand salon blanc et or. Tout était prêt, le piano ouvert, les bougies
allumées. Une lampe posée sur un guéridon, à côté de l'instrument,
éclairait mal la pièce, dont une moitié restait obscure. En voyant la jeune
femme seule, il crut devoir lui demander comment M. Duveyrier se portait.
Elle répondit qu'il allait parfaitement; ses collègues l'avaient chargé
d'un rapport, dans une affaire très grave, et il était justement sorti pour
se renseigner sur certains faits.
--Vous savez, cette affaire de la rue de Provence, dit-elle avec
simplicité.
--Ah! il s'en occupe! s'écria Octave.
C'était un scandale qui passionnait Paris, toute une prostitution
clandestine, des enfants de quatorze ans livrés à de hauts personnages.
Clotilde ajouta:
--Oui, ça lui donne beaucoup de mal. Depuis quinze jours, ses soirées sont
prises.
Il la regarda, sachant par Trublot que l'oncle Bachelard, ce jour-là, avait
invité Duveyrier à dîner, et qu'on devait ensuite finir la soirée chez
Clarisse. Mais elle était très sérieuse, elle parlait toujours de son mari
avec gravité, contait de son grand air honnête des histoires
extraordinaires, où elle expliquait pourquoi on ne le trouvait jamais au
domicile conjugal.
--Dame! il a charge d'âmes, murmura-t-il, gêné par son clair regard.
Elle lui paraissait très belle, seule dans l'appartement vide. Ses cheveux
roux pâlissaient son visage un peu long, d'une obstination tranquille de
femme cloîtrée au fond de ses devoirs; et, vêtue de soie grise, la gorge et
la taille sanglées dans un corset cuirassé de baleines, elle le traitait
avec une amabilité sans chaleur, comme séparée de lui par un triple airain.
--Eh bien! monsieur, voulez-vous que nous commencions? reprit-elle. Vous
excusez mon importunité, n'est-ce pas?... Et lâchez-vous, donnez tous vos
moyens, puisque monsieur Duveyrier n'est pas là.... Vous l'avez peut-être
entendu se vanter de ne pas aimer la musique?
Elle mettait un tel mépris dans cette phrase, qu'il crut devoir risquer un
léger rire. C'était d'ailleurs l'attaque unique qui lui échappait parfois
contre son mari devant le monde, exaspérée des plaisanteries de ce dernier
sur son piano, elle qui était assez forte pour cacher la haine et la
répulsion physique qu'il lui inspirait.
--Comment peut-on ne pas aimer la musique? répétait Octave d'un air
d'extase, afin de lui être agréable.
Alors, elle s'assit. Un recueil d'anciens airs était ouvert sur le pupitre.
Elle avait choisi un morceau de _Zémire et Azor_, de Grétry. Comme le jeune
homme lisait tout au plus ses notes, elle le lui fit d'abord déchiffrer à
demi-voix. Puis, elle joua le prélude, et il commença.
Du moment qu'on aime,
L'on devient si doux....
--Parfait! cria-t-elle ravie, un ténor, il n'y a pas à en douter, un
ténor!... Continuez, monsieur.
Octave, très flatté, fila les deux autres vers.
Et je suis moi-même
Plus tremblant que vous.
Elle rayonnait. Voilà trois ans qu'elle en cherchait un! Et elle lui conta
ses déboires, M. Trublot par exemple; car, c'était un fait dont on aurait
dû étudier les causes, il n'y avait plus de ténors parmi les jeunes gens de
la société: sans doute le tabac.
--Attention, maintenant! reprit-elle, nous allons y mettre de
l'expression.... Attaquez avec franchise.
Son visage froid prit une langueur, ses yeux se tournèrent vers lui d'un
air mourant. Croyant qu'elle s'échauffait, il s'animait aussi, la trouvait
charmante. Pas un bruit ne venait des pièces voisines, l'ombre vague du
grand salon semblait les envelopper d'une volupté assoupie; et, penché
derrière elle, frôlant son chignon de sa poitrine, pour mieux voir la
musique, il soupirait dans un frisson les deux vers:
Et je suis moi-même
Plus tremblant que vous.
Mais, la phrase mélodique achevée, elle laissa tomber son expression
passionnée comme un masque. Sa froideur était dessous. Il se recula,
inquiet, ne voulant pas recommencer son aventure avec madame Hédouin.
--Vous irez très bien, disait-elle. Accentuez seulement davantage la
mesure.... Tenez, comme ça.
Et elle chanta elle-même, elle répéta à vingt reprises: «Plus tremblant que
vous,» en détachant les notes avec une rigueur de femme impeccable, dont la
passion musicale était à fleur de peau, dans la mécanique. Sa voix montait
peu à peu, emplissait la pièce de cris aigus, lorsque tous deux entendirent
brusquement, derrière leur dos, quelqu'un dire très fort:
--Madame! madame!
Elle eut un sursaut, et reconnaissant sa femme de chambre Clémence:
--Hein? quoi?
--Madame, c'est monsieur votre père qui est tombé le nez dans ses écritures
et qui ne bouge plus.... Il nous fait peur.
Alors, sans bien comprendre, pleine de surprise, elle quitta le piano, elle
suivit Clémence. Octave, qui n'osait l'accompagner, resta à piétiner au
milieu du salon. Cependant, après quelques minutes d'hésitation et de gêne,
comme il entendait des pas précipités, des voix éperdues, il se décida, il
traversa une pièce obscure, puis se trouva dans la chambre de M. Vabre.
Tous les domestiques étaient accourus, Julie en tablier de cuisine,
Clémence et Hippolyte, l'esprit encore occupé d'une partie de dominos
qu'ils venaient de lâcher; et, debout, l'air ahuri, ils entouraient le
vieillard, pendant que Clotilde, penchée à son oreille, l'appelait, le
suppliait de dire un mot, un seul mot. Mais il ne bougeait toujours pas, le
nez dans ses fiches. Il avait tapé du front sur son encrier. Une
éclaboussure d'encre lui couvrait l'oeil gauche, coulant en minces gouttes
jusqu'à ses lèvres.
--C'est une attaque, dit Octave. On ne peut le laisser là. Il faut le
mettre sur son lit.
Mais madame Duveyrier perdait la tête. Peu à peu, l'émotion montait dans
ses veines lentes. Elle répétait:
--Vous croyez, vous croyez.... O mon Dieu! ô mon pauvre père!
Hippolyte ne se hâtait point, travaillé d'une inquiétude, d'une répulsion
visible à toucher le vieux, qui allait peut-être passer entre ses bras. Il
fallut qu'Octave lui criât de l'aider. A eux deux, ils le couchèrent.
--Apportez donc de l'eau tiède! reprit le jeune homme, en s'adressant à
Julie. Débarbouillez-le.
Maintenant, Clotilde s'irritait contre son mari. Est-ce qu'il aurait dû
être dehors? Qu'allait-elle devenir, s'il arrivait un accident? C'était
comme un fait exprès, jamais il ne se trouvait à la maison, quand on avait
besoin de lui; et Dieu savait cependant qu'on en avait rarement besoin!
Octave l'interrompit pour lui conseiller d'envoyer chercher le docteur
Juillerat. Personne n'y songeait. Hippolyte partit tout de suite, heureux
de prendre l'air.
--Me laisser seule! continua Clotilde. Moi, je ne sais pas, il doit y avoir
toutes sortes d'affaires à régler.... O mon pauvre père!
--Voulez-vous que je prévienne la famille? offrit Octave. Je puis appeler
vos deux frères.... Ce serait prudent.
Elle ne répondit pas. Deux grosses larmes gonflaient ses yeux, pendant que
Julie et Clémence tâchaient de déshabiller le vieillard. Puis, elle retint
Octave: son frère Auguste était absent, ayant ce soir-là un rendez-vous; et
quant à Théophile, il ferait bien de ne pas monter, car sa vue seule
achèverait leur père. Elle conta alors que celui-ci s'était présenté en
face, chez ses enfants, pour toucher des termes arriérés; mais ils
l'avaient reçu brutalement, Valérie surtout, refusant de payer, réclamant
la somme promise par lui, lors de leur mariage; et l'attaque venait sans
aucun doute de cette scène, car il était rentré dans un état pitoyable.
--Madame, fit remarquer Clémence, il a déjà un côté tout froid.
Ce fut, pour madame Duveyrier, un redoublement de colère. Elle ne parlait
plus, de peur d'en trop dire en présence des bonnes. Son mari se moquait
bien de leurs intérêts! Si elle avait seulement connu les lois! Et elle ne
pouvait tenir en place, elle marchait devant le lit. Octave, distrait par
la vue des fiches, regardait l'appareil formidable dont elles couvraient la
table: c'était, dans une grande boîte de chêne, des séries de cartons
méticuleusement classés, toute une vie de travail imbécile. Au moment où il
lisait sur un de ces cartons: «Isidore Charbotel: Salon de 1857,
_Atalante_; Salon de 1859, _le Lion d'Androclès_; Salon de 1861, portrait
de M. P----, Clotilde se planta devant lui et dit à voix basse, résolument:
--Allez le chercher.
Et, comme il s'étonnait, elle sembla, d'un haussement d'épaules, jeter de
côté l'histoire du rapport sur l'affaire de la rue de Provence, un de ces
éternels prétextes qu'elle inventait pour le monde. Dans son émotion, elle
lâchait tout.
--Vous savez, rue de la Cerisaie.... Tous nos amis le savent.
Il voulut protester.
--Je vous jure, madame....
--Ne le défendez donc pas! reprit-elle. Je suis trop heureuse, il peut y
rester.... Ah! mon Dieu! si ce n'était pas pour mon pauvre père!
Octave s'inclina. Julie était en train de débarbouiller l'oeil de M. Vabre,
avec le coin d'une serviette; mais l'encre séchait, l'éclaboussure
demeurait dans la peau, marquée en taches livides. Madame Duveyrier
recommanda de ne pas le frotter si fort; puis, elle revint au jeune homme,
qui se trouvait déjà près de la porte.
--Pas un mot à personne, murmura-t-elle, il est inutile de bouleverser la
maison.... Prenez un fiacre, frappez là-bas, ramenez-le quand même.
Quand il fut parti, elle se laissa tomber sur une chaise, au chevet du
malade. Il n'avait pas repris connaissance, sa respiration seule, un
souffle long et pénible, troublait le silence morne de la chambre. Alors,
comme le médecin n'arrivait pas, se voyant seule avec les deux bonnes qui
regardaient, l'air effaré, elle éclata en gros sanglots, dans une crise de
profonde douleur.
C'était au Café anglais que l'oncle Bachelard avait invite Duveyrier, sans
qu'on sût pourquoi, peut-être pour le plaisir de traiter un conseiller à la
cour, et de lui montrer comment on savait dépenser l'argent, dans le
commerce. Il avait amené en outre Trublot et Gueulin, quatre hommes et pas
de femmes, car les femmes ne savent pas manger: elles font du tort aux
truffes, elles gâtent la digestion. Du reste, on connaissait l'oncle sur
toute la ligne des boulevards pour ses dîners fastueux, quand un client
tombait chez lui du fond de l'Inde ou du Brésil, des dîners à trois cents
francs par tête, dans lesquels il soutenait noblement l'honneur de la
commission française. Une rage de dépense le prenait, il exigeait tout ce
qu'il y avait de plus cher, des curiosités gastronomiques, même
immangeables, des sterlets du Volga, des anguilles du Tibre, des grousses
d'Écosse, des outardes de Suède, des pattes d'ours de la Forêt noire, des
bosses de bison d'Amérique, des navets de Teltow, des courgerons de Grèce;
et c'étaient encore des primeurs extraordinaires, des pêches en décembre et
des perdreaux en juillet, puis un luxe de fleurs, d'argenterie, de
cristaux, un service qui mettait le restaurant en l'air; sans parler des
vins, pour lesquels il faisait bouleverser la cave, réclamant des crus
inconnus, n'estimant rien d'assez vieux, d'assez rare, rêvant des
bouteilles uniques à deux louis le verre.
Ce soir-là, comme on se trouvait en été, saison où tout abonde, il avait eu
du mal à enfler l'addition. Le menu, arrêté dès la veille, fut pourtant
remarquable: un potage crème d'asperges, puis des petites timbales à la
Pompadour; deux relevés, une truite à la genevoise et un filet de boeuf à
la Chateaubriand; deux entrées, des ortolans à la Lucullus et une salade
d'écrevisses; enfin comme rôt un cimier de chevreuil, et comme légumes des
fonds d'artichaut à la jardinière, suivis d'un soufflé au chocolat et d'une
sicilienne de fruits. C'était simple et grand, élargi d'ailleurs par un
choix de vins vraiment royal: madère vieux au potage, château-filhot 58 aux
hors-d'oeuvre, johannisberg et pichon-longueville aux relevés,
château-lafite 48 aux entrées, sparling-moselle au rôti, roederer frappé au
dessert. Il regretta beaucoup une bouteille de johannisberg, âgée de cent
cinq ans, qu'on avait vendue dix louis à un Turc, trois jours plus tôt.
--Buvez donc, monsieur, répétait-il sans cesse à Duveyrier; quand les vins
sont bons, ils ne grisent pas.... C'est comme la nourriture, elle ne fait
jamais de mal, si elle est délicate.
Lui, cependant, se surveillait. Ce jour-là, il posait pour l'homme bien,
une rose à la boutonnière, peigné et rasé, se retenant de casser la
vaisselle, ainsi qu'il en avait l'habitude. Trublot et Gueulin mangeaient
de tout. La théorie de l'oncle semblait vraie, car Duveyrier lui-même, qui
souffrait de l'estomac, avait bu considérablement et était revenu à la
salade d'écrevisses, sans être troublé, les taches rouges de sa face
avivées seulement d'un sang violâtre.
A neuf heures, le dîner durait encore. Les candélabres, dont une croisée
ouverte effarait les flammes, allumaient les pièces d'argenterie et les
cristaux; et, au milieu de la débandade du couvert, quatre corbeilles de
fleurs superbes se fanaient. Outre les deux maîtres d'hôtel, il y avait
derrière chaque convive un valet, spécialement chargé de veiller au pain,
au vin, au changement des assiettes. Il faisait chaud, malgré l'air frais
du boulevard. Une plénitude montait, dans les épices fumantes des plats et
dans l'odeur vanillée des grands crus.
Alors, lorsqu'on eut apporté le café, avec des liqueurs et des cigares, et
que tous les garçons se furent retirés, l'oncle Bachelard, se renversant
tout d'un coup sur sa chaise, lâcha un soupir de satisfaction.
--Ah! déclara-t-il, on est bien.
Trublot et Gueulin s'étaient également renversés, les bras ouverts.
--Complet! dit l'un.
--Jusqu'aux yeux! ajouta l'autre.
Duveyrier, qui soufflait, hocha la tête et murmura:
--Oh! les écrevisses!
Tous quatre, ils se regardèrent en ricanant. Ils avaient la peau tendue, la
digestion lente et égoïste de quatre bourgeois qui venaient de s'emplir, à
l'écart des ennuis de la famille. Ça coûtait très cher, personne n'en avait
mangé avec eux, aucune fille n'était là pour abuser de leur
attendrissement; et ils se déboutonnaient, ils mettaient leurs ventres sur
la table. Les yeux à demi clos, ils évitèrent même d'abord de parler,
absorbé chacun dans son plaisir solitaire. Puis, libres, tout en se
félicitant qu'il n'y eût pas de femmes, ils posèrent les coudes sur la
nappe, rapprochèrent leurs visages allumés, et ne causèrent que des femmes,
interminablement.
--Moi, je suis désabusé, déclara l'oncle Bachelard. La vertu est encore ce
qu'il a de meilleur.
Duveyrier approuva d'un signe de tête.
--Aussi ai-je dit adieu au plaisir.... Ah! j'ai roulé, je le confesse.
Tenez! rue Godot-de-Mauroy, je les connais toutes. Des créatures blondes,
brunes, rouges, et qui des fois, pas souvent, ont des corps très bien....
Puis, il y a les sales coins, vous savez, des hôtels garnis à Montmartre,
des bouts de ruelle noire dans mon quartier, où l'on en rencontre
d'étonnantes, très laides, avec des machines extraordinaires....
--Oh! les filles! interrompit Trublot de son air supérieur, quelle blague!
C'est moi qui ne coupe pas là dedans!... On n'en a jamais pour son argent,
avec elles.
Cette conversation risquée chatouillait délicieusement Duveyrier. Il buvait
du kummel à petits coups, sa face raide de magistrat tiraillée par de
courts frissons sensuels.
--Moi, dit-il, je ne puis admettre le vice. Il me révolte.... N'est-ce pas?
pour aimer une femme, il faut l'estimer? Ça me serait impossible
d'approcher une de ces malheureuses, à moins, bien entendu, qu'elle ne
témoignât du repentir, qu'on ne l'eût tirée de sa vie de désordre, pour lui
refaire une honnêteté. L'amour ne saurait avoir de plus noble mission....
Enfin, une maîtresse honnête, vous m'entendez. Alors, je ne dis pas, je
suis sans force.
--Mais j'en ai eu, des maîtresses honnêtes! cria Bachelard. Elles sont
encore plus assommantes que les autres; et salopes avec ça! Des gaillardes
qui, derrière votre dos, font une noce à vous flanquer des maladies!... Par
exemple, ma dernière, une petite dame très bien, que j'avais rencontrée à
la porte d'une église. Je lui loue, aux Ternes, un commerce de modes,
histoire de la poser; pas une cliente, d'ailleurs. Eh bien! monsieur, vous
me croirez si vous voulez, mais elle couchait avec toute la rue.
Gueulin ricanait, ses cheveux rouges plus hérissés que de coutume, le front
en sueur sous ce flamboiement. Il murmura, en suçant son cigare:
--Et l'autre, la grande de Passy, celle au magasin de bonbons.... Et
l'autre, celle en chambre, là-bas, avec ses trousseaux pour les
orphelins.... Et l'autre, la veuve du capitaine, rappelez-vous! qui
montrait sur son ventre un coup de sabre.... Toutes, l'oncle, toutes, elles
se sont fichues de vous! Maintenant, n'est-ce pas? je puis vous le dire. Eh
bien! j'ai dû me défendre, un soir, contre celle au coup de sabre. Elle
voulait, mais moi pas si bête! On ne sait jamais où ça vous mène, des
femmes pareilles!
Bachelard parut vexé. Il se remit, il pinça ses grosses paupières
clignotantes.
--Mon petit, tu peux toutes les prendre, j'ai mieux que ça.
Et il refusa de s'expliquer, heureux de la curiosité, des autres. Pourtant,
il brûlait d'être indiscret, de laisser deviner son trésor.
--Une jeune fille, dit-il enfin, mais une vraie, parole, d'honneur!
--Pas possible! cria Trublot. On n'en fait plus.
--De bonne famille? demanda Duveyrier.
--Tout ce qu'il y a de mieux comme famille, affirma l'oncle. Imaginez-vous
quelque chose de bêtement chaste. Un hasard. Je l'ai eue comme ça. Elle ne
s'en doute pas encore, positivement.
Gueulin l'écoutait, étonné; puis, il eut un geste sceptique, en murmurant:
--Ah! oui, je sais.
--Comment? tu sais? dit Bachelard, pris de colère. Tu ne sais rien, mon
petit; personne ne sait rien.... Celle-là, c'est pour Bibi. On ne la voit
pas, on n'y touche pas.... A bas les pattes!
Et, se tournant vers Duveyrier:
--Vous comprendrez, monsieur, vous qui avez du coeur. Ça m'attendrit
d'aller là, au point, voyez-vous, que j'en redeviens jeune. Enfin, j'ai un
coin gentil où je me repose de toutes ces roulures.... Et, si vous saviez,
c'est poli, c'est frais, ça vous a une peau de fleur, avec des épaules, des
cuisses, pas maigres du tout, monsieur, rondes et fermes comme des pêches!
Les taches rouges du conseiller saignaient, dans le flot de sang qui
gonflait son visage. Trublot et Gueulin regardaient l'oncle; et une envie
de le gifler les prenait, à le voir avec son râtelier de dents trop
blanches, qui laissait couler des filets de salive aux deux coins de sa
bouche. Comment! cette carcasse d'oncle, cette ruine des noces malpropres
de Paris, dont le grand nez flambant tenait seul encore entre les chairs
tombées des joues, avait quelque part une innocence en chambre, de la chair
en bouton, qu'il salissait de ses anciens vices, embourgeoisés dans sa
bonhomie de vieil ivrogne gâteux!
Cependant, il s'attendrissait, il reprenait, en essuyant du bout de la
langue les bords de son petit verre:
--Après tout, mon seul rêve est de la rendre heureuse, cette enfant! Mais
voilà, le ventre pousse, je suis un papa pour elle.... Parole d'honneur! si
je trouve un garçon bien sage, je la lui donne, oh! en mariage, pas
autrement.
--Vous ferez deux heureux, murmura Duveyrier avec sensibilité.
On commençait à étouffer dans l'étroit salon. Un verre de chartreuse
renversé venait de poisser la nappe, toute noircie de la cendre des
cigares. Ces messieurs avaient besoin d'air.
--Voulez-vous la voir? demanda brusquement l'oncle en se levant.
Ils se consultèrent du regard. Mon Dieu! oui, ils voulaient bien, si ça
pouvait lui faire plaisir; et, dans leur indifférence affectée, il y avait
une satisfaction gourmande, à l'idée d'aller achever le dessert, là-bas,
chez la petite du vieux. Duveyrier rappela seulement que Clarisse les
attendait. Mais Bachelard, pâle et agité depuis sa proposition, jurait
qu'on ne s'asseoirait même pas; ces messieurs la verraient, puis s'en
iraient tout de suite, tout de suite. Ils descendirent et stationnèrent
quelques minutes sur le boulevard, pendant qu'il payait. Gueulin, quand il
reparut, affecta d'ignorer où demeurait la personne.
--En route, l'oncle! De quel côté?
Bachelard revenait grave, torturé par son besoin vaniteux de montrer Fifi
et par sa terreur de se la faire voler. Un instant, il regarda à gauche, il
regarda à droite, d'un air inquiet. Enfin, carrément:
--Eh bien! non, je ne veux pas.
Et il s'entêta, se moquant des plaisanteries de Trublot, ne daignant même
pas expliquer par un prétexte son changement d'avis. On dut se mettre en
marche pour se rendre chez Clarisse. Comme la soirée était superbe, ils
décidèrent d'aller à pied, dans l'idée hygiénique de hâter leur digestion.
Alors, ils descendirent la rue de Richelieu, assez d'aplomb sur leurs
jambes, mais si pleins, que les trottoirs leur semblaient trop étroits.
Gueulin et Trublot marchaient les premiers. Derrière, venaient Bachelard et
Duveyrier, enfoncés dans de fraternelles confidences. Le premier jurait au
second qu'il ne se méfiait pas de lui: il la lui aurait montrée, car il le
savait un homme délicat; mais, n'est-ce pas? c'était toujours imprudent, de
trop demander à la jeunesse. Et l'autre l'approuvait, en confessant
également d'anciennes craintes, au sujet de Clarisse; d'abord, il avait
écarté ses amis; puis, il s'était plu à les recevoir, à se faire là un
intérieur charmant, lorsqu'elle lui avait donné des preuves extraordinaires
de fidélité. Oh! une femme de tête, incapable d'un oubli, et beaucoup de
coeur, et des idées très saines! Sans doute, on pouvait lui reprocher de
petites choses dans le passé, par manque de direction; seulement, elle
était revenue à l'honneur, depuis qu'elle l'aimait. Et, tout le long de la
rue de Rivoli, le conseiller ne tarissait pas; tandis que l'oncle, vexé de
ne plus placer un mot sur la petite, se retenait pour ne pas lui apprendre
que sa Clarisse couchait avec tout le monde.
--Oui, oui, sans doute, murmurait-il. Mais soyez-en convaincu, cher
monsieur, la vertu est encore ce qu'il y a de meilleur.
Rue de la Cerisaie, la maison dormait, dans la solitude et le silence des
trottoirs. Duveyrier resta surpris de ne pas voir de lumière aux fenêtres
du troisième. Trublot disait, de son air sérieux, que Clarisse s'était sans
doute couchée, pour les attendre; ou peut-être, ajoutait Gueulin,
faisait-elle un bézigue, dans la cuisine, en compagnie de sa bonne. Ils
frappèrent. Le gaz de l'escalier brûlait avec la flamme droite et immobile
d'une lampe de chapelle. Pas un bruit, pas un souffle. Mais, comme les
quatre hommes passaient devant la loge du concierge, celui-ci sortit
vivement.
--Monsieur, monsieur, la clef!
Duveyrier resta planté sur la première marche.
--Madame n'est donc pas là? demanda-t-il.
--Non, monsieur.... Et, attendez, il faut que vous preniez une bougie.
En lui donnant le bougeoir, le concierge laissa percer, sous le respect
exagéré de sa face blême, tout un ricanement de blague canaille et féroce.
Ni les jeunes gens, ni l'oncle, n'avaient dit un mot. Ce fut au milieu de
ce silence, le dos rond, qu'ils montèrent l'escalier à la file, mettant le
long des étages mornes le bruit interminable de leurs pas. En tête,
Duveyrier, qui tâchait de comprendre, levait les pieds dans un mouvement
mécanique de somnambule; et la bougie, qu'il tenait d'une main tremblante,
déroulait sur le mur l'étrange montée des quatre ombres, pareille à une
procession de pantins cassés.
Au troisième, il fut pris d'une faiblesse, jamais il ne put trouver le trou
de la serrure. Trublot lui rendit le service d'ouvrir. La clef, en
tournant, eut un bruit sonore et répercuté, comme sous la voûte d'une
cathédrale.
--Fichtre! murmura-t-il, ça n'a pas l'air habité, là dedans.
--Ça sonne le creux, dit Bachelard.
--Un petit caveau de famille, ajouta Gueulin.
Ils entrèrent. Duveyrier passa le premier, tenant la bougie haute.
L'antichambre était vide, les patères elles-mêmes avaient disparu. Vide
aussi le grand salon et vide le petit salon: plus un meuble, plus un rideau
aux fenêtres, plus une tringle. Pétrifié, Duveyrier regardait à ses pieds,
levait les yeux au plafond, faisait le tour des murs, comme s'il eût
cherché le trou par lequel tout s'en était allé.
--Quel nettoyage! laissa échapper Trublot.
--Peut-être qu'on répare, dit sans rire Gueulin. Faut voir la chambre à
coucher. On y aura déménagé les meubles.
Mais la chambre était également nue, de cette nudité laide et glacée du
plâtre, dont on a arraché les tentures. A la place du lit, les ferrures du
baldaquin enlevées laissaient des trous béants; et, une des fenêtres étant
restée entr'ouverte, l'air de la rue avait mis là une humidité et une
fadeur de place publique.
--Mon Dieu! mon Dieu! bégaya Duveyrier, pouvant enfin pleurer, détendu par
la vue de l'endroit où le frottement des matelas avait éraflé le papier
peint.
L'oncle Bachelard se montra paternel.
--Du courage, monsieur! répétait-il. Ça m'est arrivé, et je n'en suis pas
mort.... L'honneur est sauf, que diable!
Le conseiller secoua la tête et passa dans le cabinet de toilette, puis
dans la cuisine. Le désastre continuait. On avait décollé la toile cirée du
cabinet et dévissé les clous des planches de la cuisine.
--Non, ça, c'est trop, c'est de la fantaisie! dit Gueulin, émerveillé. Elle
aurait pu laisser les clous.
Trublot, très las du dîner et de la course, commençait à trouver peu drôle
cette solitude. Mais Duveyrier, qui ne lâchait pas la bougie, allait
toujours, comme pris du besoin de s'enfoncer dans son abandon; et les
autres étaient bien forcés de le suivre. Il traversa de nouveau chaque
pièce, voulut revoir le grand salon, le petit salon, la chambre à coucher,
promena soigneusement la lumière au fond de chaque coin; tandis que,
derrière lui, ces messieurs à la file continuaient la procession de
l'escalier, avec leurs grandes ombres dansantes, qui peuplaient étrangement
le vide des murs. Sur les parquets, dans l'air morne, le bruit de leurs pas
prenait des sonorités tristes. Et, pour comble de mélancolie, l'appartement
était très propre, sans un brin de papier ni de paille, aussi net qu'une
écuelle lavée à grande eau; car le concierge avait eu la cruauté de donner
partout un vigoureux coup de balai.
--Vous savez, je n'en puis plus, finit par déclarer Trublot, comme on
visitait le salon pour la troisième fois.... Vrai! je payerais dix sous une
chaise.
Tous quatre s'arrêtèrent, debout.
--Quand donc l'avez-vous vue? demanda Bachelard.
--Hier, monsieur! cria Duveyrier.
Gueulin hocha la tête. Bigre! ça n'avait pas traîné, c'était joliment fait.
Mais Trublot poussa une exclamation. Il venait d'apercevoir sur la cheminée
un faux-col sale et un cigare détérioré.
--Ne vous plaignez pas, dit-il en riant, elle vous a laissé un souvenir....
C'est toujours ça.
Duveyrier regarda le faux-col avec un brusque attendrissement. Puis, il
murmura:
--Vingt-cinq mille francs de meubles, il y en avait pour vingt-cinq mille
francs!... Eh bien! non, non, ce n'est pas eux que je regrette!
--Vous ne prenez pas le cigare? interrompit Trublot. Alors, si vous
permettez.... Il est troué, mais en y collant un papier à cigarette....
Il l'alluma à la bougie que le conseiller tenait toujours; et, se laissant
glisser le long d'un mur:
--Tant pis! je m'asseois un peu par terre.... J'ai les jambes qui me
rentrent dans le corps.
--Enfin, demanda Duveyrier, expliquez-moi où elle peut être?
Bachelard et Gueulin se regardèrent. C'était délicat. Pourtant, l'oncle
prit une décision virile, et il conta tout au pauvre homme, les farces de
Clarisse, ses continuelles culbutes, les amants qu'elle ramassait derrière
lui, à chacune de leurs soirées. Certainement, elle avait dû filer avec le
dernier, le gros Payan, ce maçon dont une ville du Midi voulait faire un
artiste. Duveyrier écoutait ces abominations d'un air d'horreur. Il laissa
échapper ce cri désespéré:
--Il n'y a plus d'honnêteté sur terre!
Et, dans une brusque expansion, il dit ce qu'il avait fait pour elle. Il
parla de son âme, l'accusa d'ébranler sa foi aux meilleurs sentiments de
l'existence, cachant naïvement sous cette douleur sentimentale le désarroi
de ses gros appétits. Clarisse lui était devenue nécessaire. Mais il la
retrouverait, dans le seul but de la faire rougir de son procédé,
disait-il, et pour voir si son coeur avait perdu toute noblesse.
--Laissez donc! cria Bachelard que l'infortune du conseiller enchantait,
elle vous jobardera encore.... Il n'y a que la vertu, entendez-vous!
Prenez-moi une petite sans malice, innocente comme l'enfant qui vient de
naître.... Alors, il n'y a pas de danger, on dort tranquille.
Cependant, Trublot fumait contre le mur, les jambes allongées. Il se
reposait gravement, on l'oubliait.
--Si ça vous démange, je saurai l'adresse, dit-il. Je connais la bonne.
Duveyrier se retourna, étonné de cette voix qui sortait du plancher; et,
quand il l'aperçut fumant tout ce qu'il restait de Clarisse, soufflant de
gros nuages de fumée, où il croyait voir passer les vingt-cinq mille francs
de meubles, il eut un geste de colère, il répondit:
--Non, elle est indigne de moi.... Il faut qu'elle me demande pardon à
genoux.
--Tiens! la voilà qui revient! dit Gueulin en prêtant l'oreille.
En effet, quelqu'un marchait dans l'antichambre, une voix disait: «Eh bien?
qu'est-ce donc? ils sont tous morts!» Et ce fut Octave qui entra. Il était
ahuri de ces pièces vides, de ces portes ouvertes. Mais sa stupéfaction
grandit encore, lorsqu'il vit, au milieu du salon nu, les quatre hommes, un
à terre, trois debout, éclairés seulement par la maigre bougie, que le
conseiller tenait comme un cierge. On le mit au courant d'un mot.
--Pas possible! cria-t-il.
--On ne vous a donc rien dit, en bas? demanda Gueulin.
--Mais non, le concierge m'a tranquillement regardé monter.... Tiens! elle
a filé! Ça ne m'étonne pas. Elle avait des yeux et des cheveux si drôles!
Il demanda des détails, causa un instant, oubliant la triste nouvelle qu'il
apportait. Puis, brusquement, il se tourna vers Duveyrier.
--A propos, c'est votre femme qui m'envoie vous prendre.... Votre beau-père
se meurt.
--Ah! dit simplement le conseiller.
--Le père Vabre! murmura Bachelard. Je m'y attendais.
--Bah! quand on est au bout de son rouleau! fit remarquer philosophiquement
Gueulin.
--Oui, il vaut mieux s'en aller, ajouta Trublot, en train de coller une
seconde feuille de papier à cigarette autour de son cigare.
Ces messieurs, pourtant, se décidèrent à quitter l'appartement vide. Octave
répétait qu'il s'était engagé sur l'honneur à ramener Duveyrier tout de
suite, dans n'importe quel état. Ce dernier ferma la porte soigneusement,
comme s'il avait laissé là ses tendresses mortes; mais, en bas, il fut pris
d'une honte, Trublot dut rendre la clef au concierge. Puis, sur le
trottoir, il se fit un échange silencieux de fortes poignées de main; et,
dès que le fiacre eut emporté Octave et Duveyrier, l'oncle Bachelard dit à
Gueulin et à Trublot, restés dans la rue déserte:
--Tonnerre de Dieu! il faut que je vous la montre.
Il piétinait depuis un instant, très excité par le désespoir de ce grand
serin de conseiller, crevant de son bonheur à lui, de ce bonheur qu'il
croyait dû à sa profonde malice, et qu'il ne pouvait plus contenir.
--Vous savez, l'oncle, dit Gueulin, si c'est encore pour nous mener à la
porte et nous lâcher....
--Non, tonnerre de Dieu! vous allez la voir. Ça me fera plaisir.... Il a
beau être près de minuit: elle se lèvera, si elle est couchée.... Vous
savez, elle est fille d'un capitaine, le capitaine Menu, et elle a une
tante très bien, née à Villeneuve, près de Lille, parole d'honneur! On peut
aller demander des renseignements chez messieurs Mardienne frères, rue
Saint-Sulpice.... Ah! tonnerre de Dieu! nous avons besoin de ça, vous allez
voir ce que c'est que la vertu!
Et il prit leur bras, Gueulin à sa droite, Trublot à sa gauche, allongeant
le pas, en quête d'une voiture pour arriver plus vite.
Cependant, dans le fiacre, Octave avait brièvement raconté l'attaque de M.
Vabre, sans cacher que madame Duveyrier connaissait l'adresse de la rue de
la Cerisaie. Au bout d'un silence, le conseiller demanda d'une voix
dolente:
--Croyez-vous qu'elle me pardonne?
Octave resta muet. Le fiacre roulait toujours, empli d'obscurité, traversé
par moments d'un rayon de gaz. Comme ils arrivaient, Duveyrier, torturé
d'angoisses, posa une nouvelle question.
--N'est-ce pas? ce que j'ai de mieux à faire est encore de me remettre avec
ma femme, en attendant?
--Ce serait peut-être raisonnable, dit le jeune homme, forcé de répondre.
Alors, Duveyrier sentit la nécessité de regretter son beau-père. C'était un
homme bien intelligent, une puissance de travail incroyable. D'ailleurs, on
allait sans doute pouvoir encore le tirer de là. Rue de Choiseul, ils
trouvèrent la porte de la maison ouverte et ils tombèrent sur un groupe,
planté devant la loge de M. Gourd. Julie, descendue pour courir chez le
pharmacien, s'emportait contre les bourgeois qui se laissent crever entre
eux, quand ils sont malades; c'était bon aux ouvriers, de se porter du
bouillon et de se faire chauffer des serviettes; depuis deux heures qu'il
râlait là-haut, le vieux aurait pu avaler vingt fois sa langue, sans que
ses enfants eussent pris seulement la peine de lui mettre un morceau de
sucre dans le gosier. Des coeurs secs, disait M. Gourd, des gens qui ne
savaient pas se servir de leurs dix doigts, qui se seraient crus déshonorés
s'ils avaient donné un lavement à un père; tandis qu'Hippolyte,
renchérissant encore, racontait la tête de madame, là-haut, son air bête,
ses bras ballants en face de ce pauvre monsieur, autour duquel les
domestiques se bousculaient. Mais tous se turent, lorsqu'ils aperçurent
Duveyrier.
--Eh bien? demanda celui-ci.
--Le médecin pose des sinapismes à monsieur, répondit Hippolyte. Oh! j'ai
eu une peine pour le trouver!
En haut, dans le salon, madame Duveyrier vint à leur rencontre. Elle avait
beaucoup pleuré, ses regards brillaient sous ses paupières rougies. Le
conseiller ouvrit les bras, plein de gêne; et il l'embrassa, en murmurant:
--Ma pauvre Clotilde!
Surprise de cette effusion inaccoutumée, elle recula. Octave était demeuré
en arrière; mais il entendit le mari ajouter à voix basse:
--Pardonne-moi, oublions nos torts, dans cette triste circonstance.... Tu
le vois, je te reviens, et pour toujours.... Ah! je suis bien puni!
Elle ne répondit rien, se dégagea. Puis, reprenant devant Octave son
attitude de femme qui veut ignorer:
--Je ne vous aurais pas dérangé, mon ami, car je sais combien cette enquête
sur l'affaire de la rue de Provence est pressée. Mais je me suis vue seule,
j'ai senti votre présence nécessaire.... Mon pauvre père est perdu. Entrez
le voir, le docteur est auprès de lui.
Quand Duveyrier eut passé dans la chambre voisine, elle s'approcha d'Octave
qui, pour se donner une contenance, se tenait devant le piano. L'instrument
était resté ouvert, le morceau de _Zémire et Azor_ se trouvait encore sur
le pupitre; et il affectait de le déchiffrer. La lampe n'éclairait toujours
de sa lumière douce qu'un angle de la vaste pièce. Madame Duveyrier regarda
un instant le jeune homme sans parler, tourmentée d'une inquiétude qui
finit par la jeter hors de sa réserve habituelle.
--Il était là-bas? demanda-t-elle d'une voix brève.
--Oui, madame.
--Alors, quoi donc, qu'y a-t-il?
--Cette personne, madame, l'a lâché, en emportant les meubles.... Je l'ai
trouvé entre les quatre murs, avec une bougie.
Clotilde eut un geste désespéré. Elle comprenait. Sur son beau visage,
parut une expression de répugnance et de découragement. Ce n'était pas
assez de perdre son père, il fallait encore que ce malheur servit de
prétexte à un rapprochement avec son mari! Elle le connaissait bien, il
serait toujours sur elle, maintenant que plus rien au dehors ne la
protégerait; et, dans son respect de tous les devoirs, elle tremblait de ne
pouvoir se refuser à l'abominable corvée. Un instant, elle contempla le
piano. De grosses larmes lui remontaient aux yeux, elle dit simplement à
Octave:
--Merci, monsieur.
Tous deux passèrent à leur tour dans la chambre de M. Vabre. Duveyrier,
très pâle, écoutait le docteur Juillerat qui lui donnait des explications à
demi-voix. C'était une attaque d'apoplexie séreuse; le malade pouvait
traîner jusqu'au lendemain; mais il n'y avait plus aucune espérance.
Clotilde arrivait justement; elle entendit cette condamnation, elle
s'affaissa sur une chaise, en se tamponnant les yeux avec son mouchoir,
déjà trempé de larmes, tordu, réduit à rien. Pourtant, elle trouva la force
de demander au docteur si son pauvre père reprendrait au moins
connaissance. Le docteur en doutait; et, comme s'il eût compris le but de
la question, il exprima l'espoir que M. Vabre avait depuis longtemps réglé
ses affaires. Duveyrier, dont l'esprit semblait être resté rue de la
Cerisaie, parut alors s'éveiller. Il regarda sa femme, puis répondit que M.
Vabre ne se confiait à personne. Il ne savait donc rien, il avait
simplement des promesses en faveur de leur fils Gustave, que son grand-père
souvent parlait d'avantager, pour les récompenser de l'avoir pris chez eux.
En tout cas, s'il existait un testament, on le trouverait.
--La famille est avertie? dit le docteur Juillerat.
--Mon Dieu! non, murmura Clotilde. J'ai reçu un tel coup!... Ma première
pensée a été d'envoyer monsieur chercher mon mari.
Duveyrier lui jeta un nouveau regard. Maintenant, tous deux s'entendaient.
Lentement, il s'approcha du lit, examina M. Vabre, étendu dans sa raideur
de cadavre, et dont le masque immobile se marbrait de taches jaunes. Une
heure sonnait. Le docteur parla de se retirer, car il avait essayé les
révulsifs d'usage, il ne pouvait rien de plus. Le matin, il reviendrait de
bonne heure. Enfin, il partait avec Octave, lorsque madame Duveyrier
rappela ce dernier.
--Attendons demain, n'est-ce pas? dit-elle, vous m'enverrez Berthe sous un
prétexte; je ferai aussi demander Valérie, et ce sont elles qui instruiront
mes frères.... Ah! les pauvres gens, qu'ils dorment encore tranquilles
cette nuit! Il y a bien assez de nous, à veiller dans les larmes.
Et, en face du vieillard dont le râle emplissait la chambre d'un frisson,
elle et son mari restèrent seuls.