Le Bal des Boudenfles

I

--. . . . . Si confessa

Que la Fenice muore e poi rinasce.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Erba nè biado in sua vita non pasce

Ma sol d’incenso, lagrime e d’amono;

E nardo e mirra son l’ultima fasce.

--E qual à quei che cade, e non sa como.

Per forza di demon ch’ a terra il tira

O d’altra oppilazion che lega l’uomo,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Tal era il peccator levato poscia.

Oh! giustizia di Dio, quanto è severa

Che cotai colpi per vendetta croscia!

_Inferno_, canto XXIV.

Prenez la gauche, en quittant la gare Matabiau, et suivez les bords du

canal.--Et puis, allez.--Je ne citerai pas de noms de rues; ils ont

peut-être changé depuis trente ans. Mais il est probable qu’en beaucoup

d’endroits le paysage est resté le même; certainement quiconque

connaîtra Toulouse n’aura pas grand’peine à repérer les lieux dont je

parlerai à l’occasion.

Dominant la ville, au bout d’une longue et noble échappée, vous

apparaîtra bientôt une colline où il y a,--à moins que je ne doive dire:

où il y avait,--des cyprès et, je crois, aussi, un cimetière. Je dis «à

moins», parce que je ne sais pas si les cyprès, implacables fuseaux,

continuent encore aujourd’hui à dévider un peu de tristesse céleste

au-dessus de la Cité latine; je dis «je crois» à propos du cimetière

parce que je ne me suis jamais renseigné personnellement auprès de

quiconque, et qu’un cimetière, en pareil site, m’a toujours si bien

semblé à sa place que j’ai mieux aimé y croire que d’y aller voir.

Ma maison fut un peu plus loin,--toujours en suivant le canal sur la

rive gauche,--dès que la ville me parut tout ensemble assez lointaine et

assez proche, et que mes yeux purent avoir la double récréation de ses

arbres et de ses bâtisses. Celles-ci étaient de briques roses, ceux-là

d’un vert grisâtre, même sous le plus jovial soleil. O symbolique

mélange de couleurs,--sang déteint et palmes tôt ternies,--qui résume

pour qui sait rêver l’histoire d’une race et d’un sol vainement appelés

il y a mille ans à devenir la tête et le cœur du plus beau des Empires!

* * * * *

Ma maison fut une sorte de villa sans style, ici délabrée, là

confortable, trop grande et néanmoins facile à meubler drôlement, un

refuge comme les pays vraiment latins peuvent seuls en offrir aux

blessés de l’esprit et du cœur, aux désœuvrés et aux inutiles, que

d’autres appellent des lâches. Elle me plut tout de suite, et c’est la

cause probable pour quoi il me tardait perpétuellement de la quitter

pour la retrouver, ou d’en partir pour tenter d’en guérir.

Elle m’avait été signalée par quelqu’un que je ne m’attendais guère à

retrouver en pareille occurrence. Un soir, dans une rue louche, un être

falot me rejoignit à la terrasse d’un café sans gloire. Il lia

conversation avec moi sous le premier des prétextes à utiliser dans ce

but: feu à offrir, dissertations sur la pluie et le beau temps. Son

visage offrait un curieux mélange de finesse, de distinction même, à

côté des stigmates les plus déconcertants de toutes les lassitudes et de

tous les appétits, de tous les dégoûts et de tous les vices. C’est

pourquoi je me gardai de le rabrouer du premier coup. Il me semblait

drôle.

Et puis, je m’ennuyais tant, mon Dieu!

Je jugeai inutile de nous présenter l’un à l’autre, mais il ne me cacha

pas qu’il s’appelait Durand. Ce fut dans un moment où je me

sentais,--comme on le comprendra mieux par ailleurs,--à la somme du

découragement, de ce que les romantiques ont appelé, sans trop savoir

pourquoi, la désespérance; il me parla de ses malheurs, des bêtises

qu’il avait, quelque quinze ans plus tôt, commises, et qui l’avaient

fait renier à jamais par les siens... Choses banales. Je l’enviais

parfois, en revanche, de s’appeler tout simplement Durand et j’en

éprouvais même quelque admiration pour lui.

Cela m’amena à lui confier que j’avais eu moi-même un grand malheur dans

ma vie et que je désirais trouver une maison où vivre en paix à

Toulouse, de préférence un peu hors ville, et vers l’endroit dont j’ai

déjà parlé. Ce fut lui qui se mit en quatre pour «me dénicher mon

affaire», comme il disait, moyennant une petite commission. Par exemple,

le jour où le contrat fut signé, il fit une bien étrange figure, tandis

qu’il en prenait connaissance.

Ce ne fut, d’ailleurs, que bien plus tard,--au delà de cette

histoire,--qu’il m’apprit qu’il était mon frère aîné: oui, celui dont on

ne parlait plus chez nous depuis des ans... En attendant, il resta mon

ami. Et je croirai toujours que cela valut mieux pour l’un comme pour

l’autre.

J’avais connu aussi, depuis mon arrivée à Toulouse, un personnage bien

curieux que je vais essayer de décrire, moins par un portrait en règle

que par ce qui pourra suivre le concernant.

Au sommet de _ma_ colline, quand je n’avais pas envie de me rendre en

ville, je rejoignais volontiers vers les cinq heures de l’après-midi une

sorte d’établissement public, moitié guinguette, moitié

«restaurant-chic», hanté à la fois par de jeunes hommes chargés d’or ou

par des voyous sinistres, mais calme en semaine et où les yeux

jouissaient des plus rares fins de jour, surtout en automne. Et je

l’avais découvert en automne. Le patron, M. Meysounave, était un hercule

hémiplégique, bégayant et bavant, autour duquel s’empressaient avec une

affection touchante sa maritorne d’épouse et ses deux fillettes de

quinze à vingt ans, d’une beauté incontestable mais déjà crapuleuse et

comme par avance marquée, retenue, vendue. L’établissement consistait en

un vaste jardin peuplé de parfums en toutes saisons, en une sorte de

chaumine assez pittoresque et vaste où gîtaient les maîtres du lieu et

où ils servaient à boire à leurs familiers, en deux ou trois pavillons

où les clients pouvaient amener des compagnes, en une salle de danse

organisée parmi les ruines d’un couvent détruit. La terre et le vent y

sentaient adorablement bon, qu’il fît soleil ou pluie, et, d’autre part,

entre le lundi et le samedi,--les jours de fêtes sonnées non

compris,--on pouvait y respirer l’arome du silence humain et de la

solitude.

Car j’y étais seul ou tout comme, presque quotidiennement, à côté d’un

homme d’une quarantaine d’années, très courtois et de grande allure,

dont la patronne et ses filles disaient, quand elles parlaient de lui:

monsieur Labbé. Comme il me l’expliqua lorsque nous eûmes lié

connaissance, il était devenu un familier de la maison Meysounave non

seulement comme moi, par amitié pour les nobles paysages, mais aussi par

goût de certain vieux vin de Cahors que les caves contenaient en

abondance et dont il buvait de même, en montrant d’étonnantes

dispositions à tenir le coup sans broncher.

Il était maigre, haut sur pattes, avec des épaules un peu voûtées et un

beau visage passionné, aux traits accusés, aux yeux trop noirs, au nez

trop long, au menton trop aigu, au front trop haut et trop large. Il

s’exprimait avec recherche et abondance; dans ses moments d’expansion,

qu’ils fussent provoqués par le vieux vin ou par toute autre cause, il

tenait des propos dont le pédantisme imaginatif rappelait (en mieux)

ceux où se complaisait M. de Fontès-Houeilhacq.

Quand nous en fûmes au point de converser plus familièrement et de faire

allusion à nos existences particulières, j’appris, non sans étonnement,

qu’il s’appelait Gilbert Fiste, et que j’avais mal orthographié dans mon

esprit la dénomination qu’on lui donnait chez Meysounave et ailleurs: on

disait de lui et on lui disait: monsieur l’abbé, parce qu’il était ou

plutôt avait été prêtre.

--M. Fiste, fis-je assez niaisement, je vous prie de m’excuser si...

Mais lui, souriant:

--Pourquoi, s’il vous plaît? _Sum sacerdos in æternum_ et je tiens à ce

titre; je l’ai désiré par vocation et conquis par mes études, le tout en

aidant le ciel qui voulait bien m’aider. L’Archevêque, dont j’ai été

longtemps le précieux auxiliaire, a trouvé mauvais que je m’occupasse,

étant bon chrétien, autant du Diable que de Dieu. Et il me mit en

disgrâce. C’en était trop pour mes facultés de pécher par orgueil, qui

sont incommensurables. Je me suis révolté.

Je m’inclinai approbativement.

--Oh! des histoires sans importance, continua-t-il... Ma vocation, au

sens strictement chrétien ou administratif du mot, était une erreur de

ma part. Je croyais en Dieu et j’étais sûr de déployer toute ma bonne

volonté pour le servir, mais à la condition qu’il eût l’occasion de

faire appel à mes faibles armes. Il s’en est bien gardé, encore que

j’aie publié il y a quatre ans, sous mon nom, ainsi qu’il se devait, un

rituel de la Messe Noire qui fait autorité dans cette ville et dans les

alentours. Je continue à croire en Dieu et à l’aimer; mais, quand nous

nous trouverons face à face, je ne lui dissimulerai point que j’étais

entré dans les ordres pour être son soldat et non point le domestique de

ses domestiques. C’est ce que j’ai en vain tenté d’expliquer à

l’Archevêque, personnage obtus. J’estimais que Dieu n’avait pas besoin

de défenseurs s’il se sentait en sécurité autant que le proclame

l’Archevêque. J’ai donc tiré ma révérence à celui-ci. J’ai une fortune

personnelle, vous comprenez; et l’Archevêque était très ennuyé--très!...

Mais, moi, je pensais: pour éclairer ma religion en dehors de toute

routine, ne vaut-il pas mieux, décidé à _LE_ servir, que je fasse

connaissance avec... avec _L’AUTRE_, ou _LES AUTRES_, sans lesquels

lui-même ne mériterait pas d’exister? Car il faut avouer que, dans le

cas de son omnipotence absolue, sa profession ressemblerait à une

sinécure, ce à quoi je ne voulais point penser un seul moment, crainte

que je n’en fusse peu ou prou détaché de lui.

On apporta deux nouvelles bouteilles.

--Un soldat, je vous dis, et non pas un valet, et encore moins le valet

d’un valet... Et je dis à l’Archevêque: «Ne me parlez donc pas des

basses règles de notre métier, et ne me parlez pas de Dieu, avec qui je

suis (j’en resterai certain _in sæcula_) en bien meilleurs termes que

vous. Parlez-moi plutôt du Diable. Avez-vous jamais vu le Diable?...» Il

me demanda si pareille horreur m’avait été octroyée, et je fus bien

obligé de lui répondre affirmativement. Oui, je l’avais évoqué et vu,

l’Autre... et aussi les Autres... Cela parut faire sur Monseigneur une

forte impression. Il me demanda des détails et je les lui donnai

abondants. Je conclus mon exposé rapide des faits par ces mots: «Dieu

devrait bien se faire voir aussi souvent que LUI, qui se montre chaque

fois qu’on l’appelle honnêtement.» Et, le résultat de ce colloque, vous

le voyez d’ici, n’est-ce pas?

--A la vérité, je...

--Non, ne cherchez pas, cher vicomte... C’est trop simple!

L’internement... dans une maison de fous, entre Toulouse et Bordeaux...

sur la grande ligne, vous savez?... Oh! ça a été très dur... Mais je me

suis débrouillé. Je vous ai dit que j’avais une certaine fortune,

n’est-ce pas? Trois mois de captivité... Je priais, je priais... Dieu ne

me parlait plus, même à voix basse Alors, une nuit de solitude et de

désespoir, j’ai fait appel à l’Autre, qui s’est montré tout de suite,

lui. Les pauvres vieux, qui disaient qu’on vend son âme au Diable,

étaient des naïfs en professant qu’on était volé à ce marché; car il ne

m’a rien demandé. Nous avons causé amicalement, ni plus ni moins que de

vous à moi. Nous nous sommes aperçus tout de suite que nous croyions en

Dieu autant l’un que l’autre et,--ce que j’admire de sa part et dont il

faudra bien que je rende compte à Dieu lors de ma dernière heure,--c’est

qu’il me dit indulgemment: «Tu t’expliqueras avec _Lui_, plus tard...

Mais, pour l’instant, ne parle plus de moi, si tu veux sortir d’ici...»

Je lui ai obéi et... et me voici. Monseigneur est mort. Je n’ai pas de

rancune. Ceci se passait il y a quatre ans.

* * * * *

«Il y a quatre ans...» Juste l’époque depuis laquelle une mort avait

désorienté ma vie. Je racontai à Fiste tout ce que quiconque m’a lu peut

connaître de mon histoire. Il la trouva «très intéressante» et je lui

devins sympathique. Je sus, il est vrai, dissimuler certains souvenirs

et certains commentaires sentimentaux, dont je prenais soin en avare.

Oh! quatre années de vie, que c’est peu de chose, et comme c’est lourd à

porter!... Il y eut le retour navrant dans la petite ville blanche et

rouge; l’affaire était classée par le Parquet comme par les Parques;

qu’Ève d’Escorral se fût précipitée dans un gouffre quercinol par

irritation de me voir «fréquenter», durant que nous étions fiancés,

Noëlia qu’on appelait aussi Noelle, cela ne fit de doute pour personne.

Après tout, c’était possible; et je dois reconnaître qu’on me plaignit.

Rien de plus déprimant que la pitié bénévolement consentie pour qui

souffre et rage. La vie continuait. Il n’était plus question de me

renvoyer à Paris dans «un état d’esprit comme le mien»... M. de

Fontès-Houeilhacq commentait silencieusement l’aventure et répétait,

chez nous: «_C’était fatal..._» sans qu’on pût lui arracher autre chose.

Mon père fut très tendre et très bon. M. d’Escorral aussi. Mais

celui-ci, pour le grand désespoir de ses consanguins, décida de se

remarier et le fit, se trouvant trop seul sur la terre. Pour ce qui est

de mon père, en revenant du _Poisson frais_, un soir sombre, il ne vit

pas le tournant de la rive et, continuant de marcher droit, tomba de

quinze mètres de haut dans le Lot, qui ne consentit à nous le rendre que

trois jours après.

Alors les années continuèrent de se déployer devant moi, chacune comme

un éventail aux quatre couleurs différentes. Les rêves avaient

recommencé, et Celle que je voyais à présent au fond de Clarecrose,

c’était ma fiancée, enchaînée et captive dans une salle plus lointaine

encore que celle des Dames-en-rose. Là, il n’était plus de jour ni de

nuit. Une immense détresse tombait des voûtes ou venait je ne sais

d’où... Enchaînée et captive... Je n’ai jamais entendu sa voix, mais ses

yeux parlaient si bien! Ils me disaient:

--Ce n’est pas de ma faute, je te le jure! Nous étions nés pour être

forts _à nous deux_.

Moi, dans mon rêve, je répliquais:

--Explique-toi, raconte-moi ce qui s’est passé. Je t’aimais tant!

Alors la bouche restait close et les yeux eux-mêmes ne disaient plus

rien.

L’image me suivait le jour. Quelle étrange existence! J’allais, je

venais, méprisant toutes les joies que pouvait me dispenser la vie; une

rage de plaisir régnait alors dans notre riche et paresseuse province;

vieux ou jeunes rivalisaient de débauche; de l’or tintait jusqu’aux

aurores sur les tapis verts des tripots; de fastueuses putains nous

arrivaient des grandes villes; les filles du pays, éblouies par leurs

toilettes, faisaient de leur mieux pour leur ressembler en tout au plus

tôt. Une immense volupté, une infinie douceur de vivre comblait la nuit

comme le jour; je ne m’y mêlais point, mais j’en jouissais paisiblement

à la façon dont peut profiter de la bonté du ciel une plante de serre, à

travers un vitrage.

Et puis ce fut le printemps... Et puis ce fut l’odeur des tilleuls sur

les boulevards où passaient dans le soir des couples enlacés... Et puis

il y eut un autre soir où deux petites mains embaumées et fraîches

vinrent se poser autour de mon front comme pour l’arracher un peu à son

rêve.

--Mon Dieu, murmurait Noelle... Moi qui te cherchais à Paris! A présent,

viens.

* * * * *

Et je l’avais suivie.

La petite faunesse · 第 21 / 29 题