LA CORRESPONDANCE CROISÉE

I

On en était là quand, ces dernières années, les médiums, les spirites ou

plutôt les esprits eux-mêmes, paraît-il,--car on ne sait au juste à qui

l'on a affaire,--peut-être mécontents de n'être pas plus nettement

reconnus et compris, afin de prouver plus efficacement leur existence,

imaginèrent ce qu'on a appelé «la correspondance croisée», ou «Cross

correspondence». Ici, la situation est retournée; il ne s'agit plus

d'esprits divers et plus ou moins nombreux qui se révèlent par

l'intermédiaire d'un même médium, mais d'un esprit unique qui se

manifeste presque simultanément à travers plusieurs médiums souvent fort

éloignés les uns des autres, et sans entente préalable entre ceux-ci.

Chacun de ces messages, pris isolément, est le plus souvent

inintelligible, et ne révèle un sens que lorsqu'il est laborieusement

combiné avec tous les autres.

Comme le dit Sir Oliver Lodge, «Le but de ces efforts ingénieux et

compliqués est, clairement, de prouver que ces phénomènes sont l'oeuvre

de quelque intelligence bien définie, distincte de celle de l'un

quelconque des automatistes. La transmission par fragments d'un message

ou d'une allusion littéraire qui sera inintelligible pour chacun des

écrivains pris séparément exclut la possibilité d'une communication

télépathique entre eux. Ainsi, on écarte ou l'on essaye d'écarter celle,

de toutes les hypothèses semi-normales, que les membres de la S. P. R.

ont considérée comme la plus troublante et la plus difficile à éliminer.

Ces efforts ont encore un autre objet: ils tendent évidemment à prouver,

dans la mesure du possible, par la substance et la qualité du message,

que celui-ci est caractéristique de la personnalité particulière de qui

semble émaner la communication, et de nulle autre[11].»

[11] _La survivance humaine._ Trad. du Dr H. Bourbon, p. 255.

L'expérience n'en est qu'au début; et les derniers volumes des

_Proceedings_ lui sont consacrés. Bien que la masse de documents

recueillis soit déjà considérable, il n'est pas encore possible d'en

tirer une conclusion; en tout cas, quoi qu'en disent les spirites, la

suspicion télépathique ne semble nullement écartée. C'est un exercice

littéraire assez bizarre et, intellectuellement, très supérieur aux

manifestations habituelles des médiums; mais il n'y a, jusqu'ici, aucune

raison d'en situer le mystère dans l'autre monde plutôt qu'en celui-ci.

On a voulu y voir la preuve que s'étend quelque part, dans le temps ou

l'espace, ou bien hors de ceux-ci, une sorte d'immense réservoir

cosmique de connaissances où vont librement puiser les esprits. Mais ce

réservoir, s'il existe, ce qui est fort possible, rien ne nous dit que

ce ne soient pas plutôt les vivants que les morts qui s'y rendent. Il

est bien étrange que ceux-ci, s'ils ont vraiment accès à

l'incommensurable trésor, n'en rapportent qu'une espèce de «puzzle»

puérilement ingénieux. Il doit cependant s'y entasser des myriades de

connaissances et d'acquisitions oubliées et perdues, accumulées depuis

des millénaires en des abîmes où notre pensée alourdie par le corps ne

peut plus pénétrer, mais que rien ne paraît fermer aux investigations

d'activités plus subtiles et plus libres. Ils sont évidemment entourés

de mystères innombrables, de vérités insoupçonnées et formidables qui

surplombent de toutes parts. La plus petite révélation astronomique ou

biologique, le moindre secret d'autrefois, par exemple celui de la

trempe du cuivre que possédèrent les anciens, un détail archéologique,

un poème, une statue, un remède retrouvé, un lambeau de l'une de ces

sciences inconnues qui fleurirent en Égypte ou dans l'Atlantide, serait

un argument autrement péremptoire que des centaines de réminiscences

plus ou moins littéraires. Pourquoi nous parlent-ils si rarement de

l'avenir, et pour quelles raisons, lorsqu'ils s'y aventurent, se

trompent-ils avec une régularité décourageante? Il semble cependant,

qu'aux regards d'un être délivré du corps et du temps, les années,

qu'elles soient passées ou futures, doivent s'étaler toutes sur le même

plan[12]. On peut donc dire que l'ingéniosité de la preuve se retourne

contre elle. En somme, comme dans les autres tentatives, et notamment

celles du fameux médium Stainton Moses, c'est la même impuissance

caractéristique à nous apporter ne fût-ce qu'une parcelle de n'importe

quelle vérité ou connaissance dont on ne trouverait pas trace dans un

cerveau vivant, ou dans un livre écrit sur cette terre. Et cependant, il

n'est pas admissible qu'il n'existe point quelque part d'autres vérités

ou d'autres connaissances que celles que nous possédons ici-bas. Le cas

de ce Stainton Moses, dont nous venons de prononcer le nom, est, sous ce

rapport, très frappant. Stainton Moses était un clergyman américain,

dogmatique, consciencieux, et, à l'état normal, son instruction, au dire

de Myers, ne dépassait pas celle d'un maître d'école ordinaire. Mais à

peine se trouvait-il «entrancé», que certains esprits de l'antiquité ou

du moyen âge, qui ne sont guère connus que des érudits, entre autres

saint Hippolyte, évêque d'Ostie, Plotin, Athénodore, précepteur de

Tibère, et surtout Grocyn, ami d'Érasme, prenaient possession de sa

personne et se manifestaient par son intermédiaire. Or, Grocyn, par

exemple, donna sur Érasme divers renseignements qu'on crut d'abord

recueillis dans l'autre monde, mais qui furent postérieurement retrouvés

en des livres oubliés, mais néanmoins accessibles. D'autre part, la

probité de Stainton Moses ne fut jamais mise en doute par ceux qui le

connurent; il est donc permis de le croire lorsqu'il affirme n'avoir pas

lu les livres en question. Ici encore, le mystère, pour inexplicable

qu'il soit, semble bien se cacher au milieu de nous. C'est de la

réminiscence inconsciente, si l'on veut, de la suggestion à distance, de

la lecture subliminale; mais non plus que dans la correspondance

croisée, il n'est indispensable d'avoir recours aux morts et de les

faire entrer à toute force dans l'énigme; celle-ci, vue du côté de la

tombe où nous sommes, est déjà suffisamment épaisse et passionnante. Au

surplus, n'insistons pas davantage sur cette correspondance croisée.

N'oublions pas qu'il s'agit d'une expérience à peine commencée, et que

les morts ont l'air de comprendre assez péniblement les exigences des

vivants.

[12] On trouve cependant, dans cet ordre d'idée, deux ou trois faits

assez troublants, notamment, dans une réunion provoquée par William

Stead, la prédiction du meurtre du roi Alexandre et de la reine

Draga, avec les détails les plus circonstanciés. On fit de cette

prédiction un procès-verbal signé d'une trentaine de témoins; et

Stead alla le lendemain supplier le ministre de Serbie à Londres, de

prévenir le roi du danger qui le menaçait. Quelques mois après,

l'événement s'accomplissait tel qu'il avait été annoncé. Mais la

«précognition» n'exige pas nécessairement l'intervention des morts;

et puis, chaque fait de ce genre, avant d'être définitivement

accepté, demanderait une longue et minutieuse étude.

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