A vrai dire, en étendant ainsi à l'extrême la puissance des médiums,
nous nous munissons d'explications qui préviennent presque tout, barrent
toutes les routes et enlèvent à peu près complètement aux esprits la
faculté de se manifester de la manière qu'ils paraissent avoir choisie.
Mais pourquoi choisissent-ils cette manière-là? Pourquoi se
restreignent-ils ainsi? Pourquoi se cantonnent-ils aussi obstinément
dans l'étroite bande de terrain que la mémoire occupe aux confins des
deux mondes, et d'où ne peuvent nous venir que des témoignages indécis
ou suspects? Ils n'ont donc point d'autres issues ni d'autres horizons?
Pourquoi s'attardent-ils à végéter autour de nous dans leur petit passé,
alors que débarrassés de la chair ils devraient pouvoir errer librement
dans les étendues vierges de l'espace et du temps? Ignorent-ils encore
que ce n'est pas parmi nous mais chez eux, de l'autre côté de la tombe,
qu'ils trouveront le signe qui nous attestera qu'ils survivent? Pourquoi
s'en reviennent-ils les mains et les paroles vides? Est-ce là ce qu'on
trouve quand on baigne à même l'infini? Tout est-il nu, sans forme et
sans lumière par delà notre dernière heure? S'il en est ainsi, qu'ils le
disent; et le témoignage des ténèbres aura du moins une grandeur qui
manque trop à ces façons de procureur et à ces procédés de juge
d'instruction. A quoi bon mourir si toutes les petitesses de la vie
continuent? Est-ce vraiment la peine d'avoir passé par les défilés
effrayants qui débouchent dans les champs éternels, pour nous rappeler
que notre grand-oncle portait le nom de Pierre et que Paul, notre cousin
germain, était affligé de varices et d'une maladie d'estomac? A ce
compte, j'aimerais mieux pour ceux que j'aime, la solitude auguste et
glacée du néant. S'il leur est difficile, comme ils s'en plaignent, de
se faire entendre à travers un organisme étranger et profondément
endormi, ils nous disent sur le passé assez de choses minutieuses et
précises pour nous prouver qu'ils en pourraient révéler d'analogues,
sinon sur l'avenir qu'ils ne connaissent peut-être pas encore, du moins
sur de moindres secrets qui nous entourent de toutes parts et que seul
notre corps nous empêche d'approcher. Il y a mille choses, grandes ou
petites et de nous ignorées, qu'on doit apercevoir lorsque des yeux
infirmes n'arrêtent plus le regard. C'est dans ces régions dont un rien
nous sépare, et non point parmi d'imbéciles ragots d'autrefois qu'ils
trouveraient enfin la véritable et claire preuve qu'ils paraissent
chercher avec tant de passion. Sans exiger un grand miracle, il semble
cependant qu'on ait le droit d'attendre d'une intelligence que plus rien
ne contraint, d'autres propos que ceux qu'elle évitait quand elle était
encore soumise à la matière.