IX

A vrai dire, en étendant ainsi à l'extrême la puissance des médiums,

nous nous munissons d'explications qui préviennent presque tout, barrent

toutes les routes et enlèvent à peu près complètement aux esprits la

faculté de se manifester de la manière qu'ils paraissent avoir choisie.

Mais pourquoi choisissent-ils cette manière-là? Pourquoi se

restreignent-ils ainsi? Pourquoi se cantonnent-ils aussi obstinément

dans l'étroite bande de terrain que la mémoire occupe aux confins des

deux mondes, et d'où ne peuvent nous venir que des témoignages indécis

ou suspects? Ils n'ont donc point d'autres issues ni d'autres horizons?

Pourquoi s'attardent-ils à végéter autour de nous dans leur petit passé,

alors que débarrassés de la chair ils devraient pouvoir errer librement

dans les étendues vierges de l'espace et du temps? Ignorent-ils encore

que ce n'est pas parmi nous mais chez eux, de l'autre côté de la tombe,

qu'ils trouveront le signe qui nous attestera qu'ils survivent? Pourquoi

s'en reviennent-ils les mains et les paroles vides? Est-ce là ce qu'on

trouve quand on baigne à même l'infini? Tout est-il nu, sans forme et

sans lumière par delà notre dernière heure? S'il en est ainsi, qu'ils le

disent; et le témoignage des ténèbres aura du moins une grandeur qui

manque trop à ces façons de procureur et à ces procédés de juge

d'instruction. A quoi bon mourir si toutes les petitesses de la vie

continuent? Est-ce vraiment la peine d'avoir passé par les défilés

effrayants qui débouchent dans les champs éternels, pour nous rappeler

que notre grand-oncle portait le nom de Pierre et que Paul, notre cousin

germain, était affligé de varices et d'une maladie d'estomac? A ce

compte, j'aimerais mieux pour ceux que j'aime, la solitude auguste et

glacée du néant. S'il leur est difficile, comme ils s'en plaignent, de

se faire entendre à travers un organisme étranger et profondément

endormi, ils nous disent sur le passé assez de choses minutieuses et

précises pour nous prouver qu'ils en pourraient révéler d'analogues,

sinon sur l'avenir qu'ils ne connaissent peut-être pas encore, du moins

sur de moindres secrets qui nous entourent de toutes parts et que seul

notre corps nous empêche d'approcher. Il y a mille choses, grandes ou

petites et de nous ignorées, qu'on doit apercevoir lorsque des yeux

infirmes n'arrêtent plus le regard. C'est dans ces régions dont un rien

nous sépare, et non point parmi d'imbéciles ragots d'autrefois qu'ils

trouveraient enfin la véritable et claire preuve qu'ils paraissent

chercher avec tant de passion. Sans exiger un grand miracle, il semble

cependant qu'on ait le droit d'attendre d'une intelligence que plus rien

ne contraint, d'autres propos que ceux qu'elle évitait quand elle était

encore soumise à la matière.

La Mort · 第 41 / 78 题