LES COMMUNICATIONS AVEC LES MORTS

I

Les spirites communiquent, ou croient communiquer avec les morts, par ce

qu'ils appellent la parole et l'écriture automatiques. Celles-ci

s'obtiennent par l'intermédiaire d'un médium[5] en état d'extase ou

plutôt de «trance» ou «entrancé», pour nous servir du vocabulaire de la

nouvelle science. Cet état n'est pas le sommeil hypnotique, ne semble

pas une manifestation hystérique et s'allie souvent, comme chez le

médium Piper, à la plus parfaite santé, au plus complet équilibre

intellectuel et physique. C'est plutôt l'émergence, plus ou moins

facultative, de l'une des personnalités ou consciences secondes ou

subliminales du sujet; ou encore, si l'on admet la théorie spirite, sa

prise de possession, son «invasion psychique», dit Myers, par des forces

d'un autre monde. Chez le sujet «entrancé», la conscience et la

personnalité normales sont entièrement abolies, et il répond

«automatiquement», parfois par la parole, plus souvent par l'écriture,

aux questions qu'on lui pose. Il arrive qu'il parle et écrive en même

temps; la voix étant prise par un esprit et la main par un autre, qui

mènent deux conversations indépendantes. Plus rarement, la voix et les

deux mains sont simultanément «possédées», et l'on a trois

communications différentes. Il est évident que de pareilles

manifestations prêtent aux fraudes et aux simulations de tout genre; et

la méfiance est d'abord invincible. Mais il en est qui se présentent

entourées de telles garanties de bonne foi et de sincérité, si souvent,

si longuement et si rigoureusement contrôlées par des savants d'un

caractère, d'une autorité incontestés et d'un scepticisme d'abord

intraitable, qu'il devient difficile de nourrir un dernier soupçon[6].

Je ne puis malheureusement entrer ici dans les détails de certaines de

ces séances purement scientifiques, celles de Mme Piper, par exemple, le

célèbre médium avec lequel Myers, le docteur Hodgson, le professeur

Newbold, de l'Université de Pensylvanie, Sir Oliver Lodge et William

James travaillèrent durant nombre d'années. D'autre part, c'est

précisément l'accumulation, les coïncidences, la nature anormale de ces

détails qui peu à peu font naître et affermissent la conviction qu'on se

trouve devant un phénomène entièrement nouveau, invraisemblable mais

authentique et qu'il est parfois difficile de classer parmi les

phénomènes exclusivement terrestres. Il faudrait consacrer à ces

«communications» une étude spéciale qui déborderait le cadre de cet

essai; je me bornerai donc à renvoyer ceux qui seraient curieux d'en

savoir davantage, au livre de Sir Oliver Lodge: _The Survival of Man_,

récemment traduit en français sous ce titre: _La Survivance humaine_; et

surtout aux vingt-cinq gros volumes des _Proceedings_ S. P. R.,

particulièrement aux déclarations et commentaires de William James au

sujet des séances Piper-Hodgson (tome XXIII), ainsi qu'au tome XIII, où

Hodgson examine et analyse les faits et arguments qu'on peut invoquer

pour ou contre l'intervention des morts; et enfin, à l'ouvrage capital

de Myers: _Human Personality_.

[5] Ceux qui abordent l'étude de ces manifestations surnormales, se

demandent généralement: pourquoi des médiums, pourquoi ces

intermédiaires souvent suspects, toujours insuffisants?--Parce que

jusqu'ici, on n'a pas trouvé le moyen de s'en passer. Si l'on admet

la théorie spirite, les esprits désincarnés qui de toutes parts nous

entourent et sont séparés de nous par la cloison étanche et

mystérieuse de la mort, cherchent, pour communiquer avec nous, la

ligne de moindre résistance entre les deux mondes; et la trouvent

dans le médium, sans qu'on sache pourquoi, de même qu'on ignore pour

quelles raisons un courant électrique passe le long d'un fil de

cuivre et se trouve arrêté par un godet de verre ou de porcelaine.

Si, d'autre part, on admet la théorie télépathique, qui est la plus

probable, on constate que les pensées, les intentions ou les

suggestions, dans la plupart des cas, ne se transmettent pas de

subconscient à subconscient. Il faut un organisme en même temps

récepteur et transmetteur; cet organisme se rencontre dans le

médium. Pourquoi? Encore une fois, on n'en sait absolument rien, de

même qu'on ne sait pas pourquoi tel corps ou tel agencement de corps

est affecté par les ondes concentriques dans la télégraphie sans

fil, tandis que tel autre n'y est pas sensible. On tâtonne ici,

comme d'ailleurs on tâtonne presque partout, dans le domaine obscur

des faits incontestés mais inexplicables. Ceux qui voudraient avoir

sur la théorie de la médiumnité des notions plus précises, liront

avec fruit l'admirable discours prononcé le 29 janvier 1897, par

William Crookes, en qualité de président de la S. P. R.

[6] Ces questions de fraude et de simulation sont naturellement les

premières qui se posent quand on aborde l'étude de ces phénomènes.

Il suffit de s'être quelque peu familiarisé avec la vie, les

habitudes, les procédés des trois ou quatre grands médiums dont nous

allons parler, pour que le moindre soupçon ne vous effleure même

plus. De toutes les explications imaginables, celle qui

n'invoquerait que l'imposture et la supercherie serait, sans

contredit, la plus extraordinaire et la moins vraisemblable. On

peut, du reste, se rendre compte, en lisant le rapport de Richard

Hodgson, «_Observations of certain phenomena of trance_»

(_Proceedings_, tome VIII; et le rapport de J.-H. Hyslop, tome

XIII), des précautions prises, allant jusqu'à l'emploi de détectives

spéciaux, pour s'assurer que Mme Piper, par exemple, ne pouvait,

normalement et humainement, avoir aucune connaissance des faits

qu'elle révélait. Je le répète, dès qu'on a pris pied dans cette

étude, les soupçons se dissipent sans laisser de traces, et l'on est

bientôt convaincu que ce n'est pas du côté de la fraude que se

trouve le mot de l'énigme. Toutes les manifestations de la

personnalité muette, mystérieuse et opprimée qui se cache en chacun

de nous subissent tour à tour la même épreuve; et celles qui se

rapportent à la baguette divinatoire, pour n'en pas citer d'autres,

passent en ce moment par la même crise d'incrédulité. Il n'y a pas

cinquante ans, la plupart des phénomènes hypnotiques, aujourd'hui

scientifiquement classés, étaient également tenus pour frauduleux.

Il semble que l'homme répugne à reconnaître qu'il recèle bien plus

de choses qu'il ne l'imaginait.

La Mort · 第 34 / 78 题