L'ANÉANTISSEMENT

I

Nous voici devant l'abîme. Il est vide de tous les songes dont l'avaient

peuplé nos pères. Ils croyaient savoir ce qui s'y trouve; nous savons

seulement ce qui ne s'y trouve point. Il s'est étendu de tout ce que

nous avons appris à ignorer. En attendant qu'une certitude scientifique

y interrompe les ténèbres--car l'homme a le droit d'espérer ce qu'il ne

conçoit pas encore,--le seul point qui nous intéresse, parce qu'il se

trouve dans le petit cercle que trace au plus noir de la nuit notre

intelligence actuelle, est de savoir si l'inconnu où nous allons nous

sera oui ou non redoutable.

Hors des religions, quatre solutions, sans plus, sont imaginables:

l'anéantissement total, la survivance avec notre conscience

d'aujourd'hui, la survivance sans aucune espèce de conscience, enfin la

survivance dans la conscience universelle ou avec une conscience qui ne

soit pas la même que celle dont nous jouissons en ce monde.

L'anéantissement total est impossible. Nous sommes prisonniers d'un

infini sans issue où rien ne périt, où tout se disperse, mais où rien ne

se perd. Ni un corps ni une pensée ne peuvent tomber hors de l'univers,

hors du temps et de l'espace. Pas un atome de notre chair, pas une

vibration de nos nerfs n'iront où ils ne seraient plus, puisqu'il n'est

pas de lieu où rien n'est plus. La clarté d'une étoile éteinte depuis

des millions d'années erre encore dans l'éther où nos yeux la

rencontreront peut-être ce soir, tandis qu'elle poursuit sa route sans

terme. Il en est ainsi de tout ce que nous voyons comme de tout ce que

nous ne voyons point. Pour pouvoir anéantir une chose, c'est-à-dire la

jeter au néant, il faudrait que le néant pût exister; et s'il existe,

sous quelque forme que ce soit, il n'est plus le néant. Dès que nous

tentons de l'analyser, de le définir ou de le comprendre, les

expressions et les pensées nous manquent ou créent ce qu'elles

s'évertuent à nier. Il est aussi contraire à la nature de notre raison

et vraisemblablement de toute raison imaginable, de concevoir le néant

que de concevoir des limites à l'infini. Il n'est au surplus qu'un

infini négatif, une sorte d'infini de ténèbres opposé à celui que notre

intelligence s'efforce d'éclairer, ou plutôt, il n'est qu'un nom

d'enfant dont elle a baptisé ce qu'elle n'avait pas tenté d'embrasser;

car nous appelons néant tout ce qui échappe à nos sens ou à notre raison

et existe à notre insu. Mais, dira-t-on peut-être, si l'anéantissement

de tous les mondes et de toutes choses est impossible, il est moins

certain que leur mort le soit; et pour nous, quelle différence entre le

néant et la mort éternelle? Ici encore notre imagination et les mots

nous induisent en erreur. Non plus que le néant, nous ne pouvons

concevoir la mort. Nous couvrons de ce terme les petites parties du

néant que nous croyons comprendre; mais, en y regardant de près, nous

devons reconnaître que l'idée que nous nous faisons de la mort est trop

puérile pour qu'elle puisse contenir la moindre vérité. Elle n'est pas

plus haute que notre propre corps et ne peut mesurer les destinées de

l'Univers. Nous appelons mort tout ce qui a une vie un peu différente de

la nôtre. Ainsi faisons-nous pour un monde qui nous paraît immobile et

glacé, comme la Lune par exemple, parce que nous sommes persuadés que

toute existence animale ou végétale y est à jamais éteinte. Mais nous

avons appris depuis quelques années que la matière la plus inerte en

apparence est animée de mouvements si puissants et si furieux que toute

vie animale ou végétale n'est plus que sommeil et immobilité au regard

des tourbillons vertigineux et de l'énergie incommensurable que renferme

une pierre du chemin. _There is no room for death!_ «Il n'y a pas de

place pour la mort!» s'écrie quelque part la grande Emily Brontë. Mais

alors même que dans la suite infinie des siècles, toute matière

deviendrait réellement inerte et immobile, elle n'en subsisterait pas

moins sous une forme ou sous une autre; et subsister, fût-ce dans

l'immobilité totale, ne serait en définitive qu'une forme enfin stable

et silencieuse de la vie. Tout ce qui meurt tombe dans la vie; et tout

ce qui naît a le même âge que ce qui meurt. Si la mort nous portait au

néant, la naissance nous tirerait donc de ce même néant? Pourquoi ceci

serait-il plus impossible que cela? Plus s'élève et s'accroît la pensée

humaine, moins le néant et la mort deviennent compréhensibles. En tout

cas, et c'est ce qui importe ici, si le néant était possible, ne pouvant

être quoi que ce soit, il ne saurait être redoutable.

La Mort · 第 18 / 78 题