XII

Dès l'aube de ce douze mai, Claude s'éveilla. Un peu de lune pâle se

fondait dans un azur vierge qui faisait rêver à l'enfance du monde.

Il crut entendre pour la première fois des chants d'oiseaux. Il lui

parut que c'était lui, le jeune époux, au seuil du jour de ses noces et

qu'entouraient des effarouchements d'ailes. Il se donna cette fausse

joie, il entretint dans son cœur cette erreur que le monde saluait en

lui le bien-aimé. Ses yeux, à travers les baguenaudiers, cherchèrent

par où, ce soir, elle viendrait vers lui. Alors seulement il osa se

dire qu'un autre à côté d'elle serait assis. Il se vêtit à la hâte,

traversa la cuisine où Maria regardait une femme de Viridis allumer le

feu. Il entendit à peine sa mère se réjouir de ce que aujourd'hui la

cuisinière du _Cheval blanc_ était chargée du repas:

--Je suis tellement habituée à l'ouvrage, que déjà je m'ennuie.

On serait dix-huit, sous le hangar, à festoyer en l'honneur de la

demoiselle. Il y avait quatre gigots, six poulardes, une tourtière et

du vin à tire larigo. Elle ajouta:

--Toi qui sais faire ça, mets des fleurs partout dans le château.

Mademoiselle admirait comme tu faisais bien les bouquets.

Claude alla au verger. Les hautes herbes mouillèrent ses jambes à

travers le pantalon de toile bleue. Les papillons palpitaient dans le

soleil levant. Il choisit entre tous un prunier pour y appuyer son

front et qui fut pour lui l'arbre de la science du bien et du mal. Il

laissa sourdre le désir mauvais, le charnel désir. Des mots ignobles de

caserne lui revenaient, au souvenir de May, défaillante, consentante:

«Elle aurait marché», se disait-il.

La table à tréteaux qui sert aux vendanges fut dressée sous le hangar.

Favereau parut sur le seuil de la cuisine, énuméra aux invités les

plats qui devaient illustrer cette ripaille. Il insista sur les vins:

on aurait douze bouteilles de 1906.

--Depuis 1893, il n'y a pas eu de meilleure année.

Les hommes approuvèrent Favereau. Inlassablement, ils échangèrent en

patois les phrases liturgiques sur le vin; ils ne discutaient pas; tous

étaient du même avis; nul ne variait sur le dogme des meilleurs crus.

Les filles se touchèrent du coude avec des rires et des gloussements

lorsque Claude parut: son col de monsieur le congestionnait; ses

épaules faisaient craquer son habit trop étroit. Dès que la soupe fuma

sur la table, les hommes «mirent bas la veste». Claude s'assit près de

Fourtille, et tout de suite il sentit un genou presser le sien; bientôt

il eut rempli et vidé plusieurs fois son verre. Une odeur humaine

se mêla à celle des plats. Maria se réjouissait de voir son Claude

rire, boire et crier comme les autres. «Puisqu'il ne veut pas être un

monsieur, se disait-elle, mieux vaut qu'il redevienne pareil à nous.»

Indulgente et complaisante, elle voyait Fourtille amoureuse s'appuyer à

Claude.

--Mon coq est lâché, gardez vos poules! cria-t-elle en patois, et

les gros rires d'éclater. Abel était trop saoul déjà pour entendre

l'avis. Claude atteignait ce premier état d'ivresse où l'homme domine

sa destinée et, lucide, mesure sa misère. Il mangeait lentement, comme

un bœuf, comme tous ceux qui étaient assis là et dont le plaisir de

ce repas était ce qu'ils aimaient le mieux au monde. Il se laissait

aller au vertige de cette chute dans un abîme de sensations. Le corps

de Fourtille brûlait le sien. A cette heure de défaite, il appelait

l'assouvissement si proche de la mort, il voulait s'enfoncer dans ces

délices où le fantôme de la jeune fille perdue ne le poursuivrait

plus. Favereau violet, les yeux injectés, se leva, sortit; quelqu'un

l'imita. Les poules, autour de la table, picoraient. Dans les instants

de silence, la campagne était sonore d'aiguisements de faux, de coqs,

d'abois. Claude vida son verre une fois encore. Maintenant, sa détresse

même le dégrisait. Les fleurs cueillies le matin et dont il n'avait

pas eu le temps d'orner le château lui donnèrent une raison de prendre

congé.

Sur le billard, des monceaux de lilas emplissaient la salle d'odeur.

Il commença de les arranger dans les vases; l'un d'eux était de grès

et il se souvint que May en admirait les sourdes flammes bleues; il y

disposa les premières roses et se dit qu'il convenait de le placer sur

la cheminée de la chambre. Il monta donc au premier étage, ouvrit la

porte. Les draps faisaient dans l'ombre une ligne immaculée. Un parfum

de lavande et de fenouil flottait à leur entour.

Claude s'assit, il ne souffrait plus et amusait son âme endolorie d'une

histoire que, depuis sa convalescence, indéfiniment il se racontait:

il imaginait la révolte de la jeune femme; elle chercherait dans les

bras du petit paysan qu'elle avait aimé un refuge, des consolations,

l'oubli; les mots vinrent aux lèvres de Claude qu'il lui dirait alors,

mots brûlants mais chastes et dont elle ne s'offenserait pas. Il

poserait même sa bouche sur les yeux brûlés par le sel des larmes. Les

heures, les jours, les semaines, les mois, les années ne pourraient-ils

s'écouler sans que se dénouât leur étreinte et les deux amants ne

pourraient-ils entrer ainsi liés et confondus dans l'éternité?

Il se leva enfin et dans le crépuscule acheva d'orner la maison

avec les lilas déjà mourants. Il ne serait pas obligé de souper ce

soir-là: Favereau cuvait son vin. Maria préparait le dîner du jeune

couple. Claude, traversant la salle à manger, regarda longuement les

deux couverts qui se faisaient face. Il sortit. La verdure jeune et

drue recevait la lumière horizontale qui allongeait sur la prairie

l'ombre ondulante des peupliers. Les trois notes d'un rossignol se

détachèrent comme des gouttes d'eau. Des hannetons accolés tombèrent

des marronniers feuillus. C'était la saison de l'année où Vénus large

et merveilleuse fleurit l'éther encore inondé de soleil.

Claude s'accouda à la terrasse: sur la route grise, dans l'ombre

enfin venue s'avançaient, grossissaient deux aveuglantes lueurs. Les

feuillages de l'allée s'éclairèrent brièvement comme d'un feu de

bengale. La voix de Maria dominait le bruit de la machine trépidante.

Il y eut un éclat de rire, le bruit d'une porte refermée et, de

nouveau, les flûtes des crapauds se répondirent. Il s'éleva des

prairies cette vibration nocturne qui annonce l'approche des grandes

chaleurs.

Claude dormit d'un sommeil d'enfant, se leva dès l'aube parce qu'il

n'avait pas fini de sarcler les allées. Oserait-elle, dès le matin,

montrer sa figure défaite? Saurait-elle ne rien révéler de sa stupeur,

de son horreur? Ou bien les signes du dégoût apparaîtraient-ils sur son

visage? Ah! avec quelle avide joie Claude saurait les recueillir!

Un «Bonjour, mon brave» le fit se retourner: il vit Marcel Castagnède

en pyjama. Ses bonnes joues, fouettées par l'air matinal, s'épanouirent

et, entre les paupières bouffies, les yeux gris luisaient, minuscules:

--Prêtez-moi un sécateur. Je veux la réveiller avec des roses.

Il s'éloigna, saccageant les rosiers.

«L'imbécile n'a rien vu, n'a rien compris, se disait Claude, il ne

s'apercevra même pas qu'elle souffre.»

Il lui semblait qu'il y eût dans Lur plus de silence que lorsque la

vieille maison était vide. Les hommes, mais aussi le vent, les choses

faisaient autour de ces murs un univers muet. Claude regardait, entre

toutes, deux fenêtres du premier étage aux volets entre-bâillés;

il voyait se défaire des anneaux de fumée au-dessus de la cuisine.

L'après-midi passa sans que les époux apparussent au jardin. Claude

imagina, au fond de la chambre obscure, un drame sans éclat. Il crut

que le désespoir muet de la jeune femme rejoignait le sien, comme un

fleuve se mêle à la mer, comme naguère la musique de _l'Invitation

au Voyage_ s'était épandue sur son cœur, pareille à une tempête;

avait-elle jamais cessé, depuis, de le creuser dans ses abîmes? Sans

doute, May livrerait au crépuscule sa face brûlée de larmes. Seule,

elle offrirait son front au souffle de la nuit pour qu'il efface la

trace des baisers, pour qu'il la purifie de toute souillure. Ainsi

Claude s'exaltait, s'abandonnait à la jouissance du désespoir pressenti

dans l'être qu'il aimait le plus au monde. Il avait besoin de ce

désespoir pour vivre. L'égoïsme forcené de la passion le défigurait:

bestial, cruel, il attendait l'heure où, caché parmi les branches,

comme un dieu sylvestre et plein de désirs, il pourrait repaître ses

yeux du spectacle d'un jeune corps violé qui se cache, fuit, pleure

d'être à jamais voué aux quotidiennes violences, aux souillures

nocturnes.

Le crépuscule vint. Un coucou s'effaroucha dans les charmilles et

son double cri allait décroissant du côté des Landes. L'essaim

des hannetons de nouveau bourdonna autour des feuillages par eux

déchiquetés. Favereau, qui venait de sulfater, passa vêtu d'une blouse

tachée de bleu. Caubet et Lauret rentraient: leurs côtes étaient

saillantes parce que, à l'époque des grands travaux, ils maigrissent;

leurs flancs haletaient pareils à ceux des taureaux prêts à s'effondrer

sur l'arène. Claude entendit grincer la porte d'entrée, il se jeta dans

le massif d'arbustes et, appuyé contre un chêne, attendit. IL ne vit

rien d'abord, mais il reconnut la voix de Marcel qu'interrompit un rire

frais. Claude se persuada que ce rire sonnait faux, il crut y sentir

une désespérée ironie, mais un doute déjà le torturait. Il retint son

souffle: les jeunes gens s'engageaient dans l'allée parallèle aux

charmilles: au tournant ils apparurent; ils ne se donnaient pas le

bras, mais la main comme des enfants à qui l'on a dit d'aller jouer au

jardin et d'être sages.

--Il n'y a personne, dit May.

--L'ennui, ici, c'est que l'on a toujours les paysans sur le dos.

Claude se rappelle avoir entendu de Mme Gonzalès la même insolente

phrase. Le couple vient à la terrasse; Claude discerne les deux corps

rapprochés: un peu de vent soulève l'écharpe de la jeune femme, sa

tête se penche, pèse à l'épaule de l'homme. Claude essaie de ne pas

comprendre encore, son front se meurtrit à l'écorce du chêne, ses

ongles en arrachent la mousse. La cloche du repas avertit les jeunes

gens. Leurs visages émergent de l'ombre: une sérénité profonde détend

les traits de May, une mollesse les rend moins aigus; ses lèvres,

naguère un peu pâles, trop minces, paraissent à Claude gonflées

de sang. Plus lourdes, les paupières diminuent les yeux: cette

meurtrissure des nuits amoureuses les charge de langueur.

Claude ne songeait plus à se cacher tant il lui parut que cette jeune

femme ne le connaissait pas, qu'elle n'avait rien de commun avec

l'enfant farouche et vaincue de qui l'orgueil s'était humilié devant

lui, un matin d'été. Il ne souffrait pas encore. Il mangea comme

d'habitude, insensible jusqu'au moment où Favereau et Maria, Fourtille

et Abel s'entretinrent des époux. Observations sales et précises;

Fourtille assurait que M. Marcel ne devait pas être manchot...

Claude s'évada; son regard s'attacha à une étoile au-dessus du toit,

aux boules noires des poules juchées dans le poirier; il eut pu compter

les cailloux luisants sur l'allée, tant il occupait son esprit aux

choses extérieures, pour reculer la minute où tout s'anéantirait autour

de lui de ce qui ne serait pas son horrible douleur: il la sentait, à

travers les apparences trop faibles, se rapprocher, le brûler. Bien

qu'il ne fît plus très jour, il coupa des roses mortes, tailla des

rosiers; un rire vint du salon aux fenêtres ouvertes, des arpèges, une

voix s'éleva: un chant qui n'était plus pour lui s'épandait sur le

jardin mais, ce soir, n'y cherchait aucun cœur. Ardeur dont un autre,

là-bas, aurait à jamais le bénéfice! Cette voix balaya toutes les

apparences où Claude se raccrochait: dans quelle eau noire se jeter et

sombrer? La mare n'était pas assez profonde; il n'avait pas de fusil;

il ne se sentait d'ailleurs aucune force sinon pour se laisser glisser

les bras étendus et les yeux clos dans un abîme. Alors il songea que le

fleuve n'était pas loin: un indéfini voile de brume, au milieu de la

plaine, marquait sa fuite invisible. Une demi-heure de marche et tout

serait fini, mais cette demi-heure encore! Il gagna la route, se mit à

courir. Des chiens, sous les treilles aboyèrent. Ah! dormir...

Le vent se leva: de lourdes nuées couraient sous la lune mais on eût

dit que c'était elle, la voyageuse silencieuse et limpide. Personne

sur la route où Claude à bout de souffle, dut ralentir le pas. Les

mouvements de sa pensée affolée se réglèrent sur ceux de son corps: il

commença de réfléchir. Vers le sommeil, vers la nuit, il s'enfonçait,

mais la mort était-elle sommeil et nuit? Il s'arrêta, s'appuya contre

un marronnier de la route; l'humidité du fleuve proche rafraîchit sa

face. Il respira cette odeur de menthe mouillée, de vase, l'odeur

du bord des eaux que la nuit exagère. Il était à mi-chemin entre le

fleuve et Lur. Ce besoin d'anéantissement, la mort le comblerait-elle?

Contre l'écorce rugueuse, il meurtrit son front, ses mains, sensation

qu'il rattache depuis son enfance aux heures désolées, lorsque, fuyant

les grandes personnes et le bras replié, il pleurait contre un arbre,

muet consolateur. Claude eut peur qu'il ne fût donné à personne de

s'évader hors la vie. Nous sommes à jamais dans la Vie et ce que les

eaux lourdes, si Claude s'y jetait, emporteraient à l'océan Atlantique,

ce ne serait pas cette part de lui-même, souffrante et désespérée:

au contraire, il introduirait dans l'éternité ce désespoir. Aucune

évasion possible. La mort est jetée sur la vie comme une arche sur un

fleuve et l'ombre des piliers de pierre une fois traversée, les eaux

continuent de rouler éternellement dans la lumière. Échapper au temps

et à l'espace, aux apparences vertes et bleues, à ce sol durci, au bois

qui résiste, aux cailloux, à l'herbe, ce n'est pas échapper à la vie;

il n'est pas donné à l'homme de s'en aller.

Claude avait retrouvé le pouvoir de penser; il remonta jusqu'à la

cause de cet obscur soulèvement en lui des forces de destruction. Il

revit ce visage tel qu'il l'avait connu naguère: cette amertume, cette

sauvagerie, cette insatisfaction, et tel qu'aujourd'hui il lui était

apparu: alangui, d'une lassitude heureuse, bestial; car elle avait pu

trouver seulement cela entre les bras de l'épais garçon: le plaisir.

Elle, May, ce plaisir-là? Claude s'écouta rire dans la nuit. C'est vrai

que ce plaisir donne aussi l'anéantissement, qu'on peut le renouveler

tous les soirs, le prolonger d'alcools et de fumées. Il se rappela

des orgies quand il était soldat, cette plénitude une fois le litre

vidé, ce camarade sur un coin de table grattant du banjo, les femmes

saoules et tournoyantes. Claude regarda contre le fleuve les lumières

de Toulenne. Un kilomètre le séparait de la volupté moins redoutable

que la mort. Il souhaita d'y courir, mais, lucide, songea au réveil

atroce, au retour, à ce rire de son père, surtout à l'indulgence de sa

mère. Sur le marronnier qui l'abritait, la pluie soudain chuchota, le

feuillage dru ne laissait passer aucune goutte, toute l'ombre s'emplit

de ce chuchotement, la terre en fut comme éveillée, la pluie lui

arracha son parfum le plus secret. Claude alors mit sa veste sur sa

tête et revint. Il allait dans la boue fraîche; parfois une flaque, à

travers les espadrilles, lui donnait une sensation froide. Bien avant

d'atteindre Lur, il vit à travers les arbres une lumière, la seule qui

brillât à cette heure sur toute l'étendue qu'embrassait le regard de

Claude; il savait quelle chambre elle éclairait, quel lit, quel était

ce couple incapable encore de se résigner au sommeil. La solitude des

champs pluvieux entourait les amants; sans doute, l'averse sur les

tuiles et sur les feuilles, le monotone ruissellement enveloppait comme

un indéfini soupir d'amour ces deux êtres unis à jamais dans la chair.

Claude songea que la femme la plus hautaine ne demande à l'homme que

d'être jeune et de savoir donner le plaisir; que la plus altière adore

la chaîne de deux bras s'ils ne sont pas débiles et que, pour dormir

sur une épaule robuste et sur une poitrine, les mystiques renoncent

à leur goût d'isolement, de solitaire perfection. Il rentra par un

trou de la haie. Un chien aboya puis jappa doucement, l'ayant reconnu.

Claude gagna la terrasse, s'y assit les jambes pendantes. L'eau avait

traversé ses vêtements mais il demeurait là, incapable d'un geste: il

envia les immobiles et frémissantes ombres des arbres; il souhaita

qu'un dieu de la nuit, plein de pitié, l'immobilisât dans le sol par

des racines profondes et qu'il n'eût plus d'autre voix et qu'il ne fît

pas d'autres signes que le frémissement et le balancement des cimes

au vent pluvieux. Un merle chanta, il y eut des ébrouements d'ailes

dans les feuilles mouillées, des roulades interrompues, un cahot de

charrette. Un lièvre, deux lièvres traversent, au bas de la terrasse,

la prairie, bondissent à petits sauts vers les vignes. Des hirondelles,

à peine sorties du nid, piaillèrent sur une branche et la mère voletait

autour des becs jaunes ouverts. Le tintement d'une cloche se détacha du

ciel. Dans les vignes, les bouviers devancèrent la chaleur. Claude, au

«goutiou» se lava les mains et le visage. Une impression d'allégement,

de vide, naissait de sa fatigue même. Cette nuit d'agonie l'avait comme

délesté de son désespoir. Il voulut vivre, se livrer âme et corps à

la terre, s'abrutir de vie physique, s'attacher à cette argile autant

qu'une jeune vigne et comme ce figuier dru: il se laissa choir dans une

meule odorante et, grelottant un peu, s'endormit.

--Eh! feignant, tu viens donner un coup de main pour sulfater?

Claude se lève, suit son père qui lui attache aux épaules un réservoir

de sulfate. Il faudra tout le jour, au long des règes, trébucher contre

les mottes, malgré l'horrible fatigue de cette nuit. De bon cœur, il

accepte cet abrutissement, cette assurance qu'au crépuscule le sommeil

le prendra avant qu'il ait eu le temps de pleurer sur lui-même. Quel

accablement intérieur! De cette May satisfaite, assouvie, sans doute se

détachera-t-il ou plutôt, c'est elle qui, comme un mirage d'adolescence

et de pureté, se dissipe. Les jeunes filles que nous avons aimées

meurent entre les bras de ceux qui les possèdent. Leur étreinte crée

une femme qui nous est inconnue: Iphigénie immolée disparaît de l'autel

et il ne reste plus, sa place, qu'un doux animal palpitant.

Ainsi songe Claude. Comme les armures neuves des adolescents luisent

les feuilles nouvelles des jeunes peupliers. Les colonnes de nuées des

averses lointaines se détachent au faîte des coteaux. Le vent lustre la

prairie soyeuse. Un nuage prive de soleil cette vigne et en inonde la

croupe de cette colline nue. La rivière débordée est pareille à de la

terre liquide et la lumière s'anéantit dans la boueuse ténèbre des eaux.

La chair et le sang · 第 22 / 27 题