--Vous souffrirez, Claude, vous serez à chaque instant choqué,
froissé...
Le jeune garçon sourit de la théâtrale réponse dont il regrette,
aujourd'hui, d'avoir affligé M. Garros: «Je ne rougis pas de mes
parents!» Il regarde, sur son pantalon de coutil, ses mains énormes
et rouges... Le train, entre Preignac et Toulenne s'emballe, se
croit l'express,--et Claude se rappelle une semaine de Pâques vécue
à Floirac, chez son ami; qu'il avait souffert! A table, l'emploi de
chaque fourchette devenait un problème à résoudre immédiatement sous
le regard attentif des jeunes filles prêtes à pouffer. Ah! certes,
il souffrirait moins dans la cuisine maternelle; d'ailleurs, il
comptait bien retrouver la bibliothèque et ses saouleries de lectures,
d'imaginations et de songes; enfin l'église toujours serait ouverte, si
douce, le soir, et où jamais en vain Claude n'apporta un cœur blessé.
S'avoue-t-il cet arrière espoir que sa retraite à Lur lui sera une
attente? Doute-t-il que sur cette colline la vie vienne le chercher?
L'oreille tendue vers il ne sait quel appel. Claude veut demeurer là
disponible... Il ne redoute pas ses parents; ils ne parleront guère
ensemble, n'ayant rien à se dire, séparés, mais unis par leurs racines,
comme les chênes de Lur.
Claude comptait qu'à l'arrivée de ce train omnibus, la gare de Toulenne
serait déserte. Et d'abord, sur la place rongée de soleil, où les
mouches dansent, il ne voit en effet que la carriole de son père, qui
occupe toute l'ombre sphérique d'un acacia boule: la jument Mignonne
agite contre les taons ses oreilles et sa queue de mulet. Il aperçoit
la coiffe noire et le dos de sa mère immobile. Son père, sans col,
l'estomac et le ventre hors du pantalon, prend Claude par ses épaules
et fait claquer deux «bises» sur ses joues; il va chercher lui-même
la malle noire pareille à celle d'un domestique et la porte à la
main ainsi qu'une valise. Maria Favereau ne fait guère fête à son
fils; elle se résigne moins que son mari à n'être plus la mère d'un
monsieur prêtre, chez qui on finit économiquement ses jours, entourée
de vénération; elle ne doute pas qu'il y ait en tout ceci une histoire
de jupon; elle s'est entendue avec Favereau pour ne pas brusquer le
petit et lui laisser le temps de la réflexion, mais vers l'automne, ils
espèrent le décider à ne pas perdre le profit de tout ce qu'il a lu
dans les livres, à devenir un monsieur.
Claude, assis sur la banquette de derrière, tourne le dos à ses
parents; la route sort de la voiture comme un mètre enroulé de sa
petite boîte. Devant chaque porte de Toulenne, un tas de poussiéreuses
immondices attirent les mouches; des femmes en jupon et mal peignées
paraissent au seuil des corridors voilés de lambeaux d'étoffes. Le pont
suspendu tremble sur la Garonne fauve où, toujours à la même place,
des enfants nus s'ébattent. Maintenant, Mignonne va d'une allure plus
lente, car la route monte; on peut causer. Dominique Favereau n'est
guère parleur. Il est au monde un vignoble, six hommes, deux femmes et
quatre bœufs sur lesquels il a autorité et qu'il commande du ton d'un
chef qui se souvient de son temps d'adjudant. Il se tient devant M.
Gunther, la main à la couture du pantalon; sa raideur militaire lui
permet de ne pas broncher même avec trois litres de vin blanc dans
l'estomac. L'œil droit où jadis il reçut un plomb, est toujours fermé;
pourrait-il au besoin s'en servir? Mais l'autre œil, sans cils ni
sourcils, petite goutte vitrifiée, voit tout ce qui se passe à Lur.
Claude profite de la montée pour interroger son père sur les nouveaux
maîtres; il n'obtient rien que ceci: «Pour un homme dur, c'est un homme
dur,--il n'a pas peur de l'ouvrier,--avec lui, il faut que ça marche,
un sou est un sou.» Claude n'a rien à espérer de sa mère, qui ne parle
guère plus: un foulard noir cache ses cheveux; elle ressemble à ces
religieuses de qui la coiffe empêche que l'on devine l'âge. Sa figure
étroite, fermée, exprime un parti pris de silence, de claustration.
Elle vit dans le souvenir de ses deux fils aînés morts à sept et neuf
ans. L'existence paysanne de travail et de solitude ne saurait lui
dispenser l'oubli; pendant des années, Maria Favereau a vécu d'une
seule idée: avoir un caveau, une concession à perpétuité où mettre
les deux cercueils; pourtant la fosse commune est ici inconnue, mais
ces cercueils, pour cette mère, contiennent tout ce qui reste de ses
fils; bien qu'elle récite son chapelet et parle du bon Dieu, elle croit
qu'ils sont dans la terre et non ailleurs.
Pour soulager Mignonne, Claude descend de la voiture et, regardant le
couple dont il est né qui se découpe en noir sur le ciel, il se dit
(sans aucune pensée de moquerie): il est arbre, elle est volaille. Un
souffle chaud qui ferait croire à l'orage enveloppe trois peupliers
frémissants. Au bas du coteau, Saint-Macaire déjà s'enténèbre autour du
vaisseau roman de l'église, ancrée depuis des siècles dans les saules
du fleuve. Les cloches de Viridis, devant Claude qui marche les bras
écartés, la tête un peu levée, projettent son enfance qui s'éveillait
et souffrait surtout le soir; elle est en lui vivante, inépuisable et
tout à l'heure, l'odeur de la cuisine, le froid des carreaux de sa
chambre à ses pieds nus, et plus tard encore le battement de l'horloge
et le ronflement de son père emplissant la maison endormie, feront
affleurer de son enfance d'autres régions submergées.
Les grands arbres de Lur retiennent entre leurs troncs la mourante
et oblique lumière; Claude se dit qu'ils retiennent aussi les jours
inconnus de sa vie, ce qui, de toute éternité, l'attend ici... Une
douleur, une joie sans nom, dans les cimes agitées des vieux chênes,
lui font signe. Il sent, il voit confusément que le calme de cette fin
d'après-midi, ces bœufs accablés qui rentrent une dernière charge de
sulfate, tous les symboles de la sérénité le trompent peut-être et que
son heure est proche.
La lampe Pigeon se reflète sur la toile cirée, déchirée par le petit
couteau d'enfant de Claude. Le bouvier Abel et sa femme Fourtille,
invités en son honneur, sont immobiles devant les assiettes creuses:
Maria les emplit jusqu'au bord d'une soupe brûlante, épicée, parfumée
d'ail, nourrie de couenne. Les moustaches d'Abel ruissellent; il
a vingt-cinq ans, peut-être quarante; qu'il est sérieux devant la
nourriture! Mais sa face exprime soudain une convoitise plus forte:
il annonce qu'il va faire «chabrot» et, dans ce qui reste de soupe,
verse le vin sanglant où le bouillon élargit des yeux de graisse; puis,
élevant l'assiette entre ses mains, il y ensevelit un mufle hirsute;
chacun écoute la nourriture envahir ce corps puissant autour duquel
flotte l'odeur du bétail, de la sueur; de la terre; du revers d'un bras
noir de poils, il essuie sa bouche, et devient grave, attendant le
petit salé.
Claude, assoupi dans l'ivresse du vin blanc et des souvenirs s'éveille
pour écouler Fourtille parler des nouveaux maîtres. M. Dupont-Gunther
lui apparaît tel qu'un monstre; il a fait mourir sa femme de chagrin...
Sa fille Mlle May est «fiérotte», quant à son fils Edward, on ne l'a
pas encore aperçu... Tout ce monde doit passer ici le mois de juillet,
une gouvernante arrive demain pour préparer le château... Claude ne
s'inquiète guère de ces gens dont il espère n'être pas connu. Abel et
Favereau ont allumé leurs pipes; une brume noie les jambons pendus aux
solives, les pots de confit sur les étagères; les calendriers-réclames
qu'aiment les mouches, les diplômes de certificat d'études, les cachets
de première communion. Maria range les assiettes et les plats qu'elle
a nettoyés. Seule Fourtille continue de parler, s'étonne que Claude
n'essaye pas de gagner sa vie dans les écritures, de s'habiller avec
une jaquette et de coiffer un chapeau melon. Favereau ne veut pas
aborder ce sujet et dit à Abel:
--Tu as vu sur le journal qu'un savant de Bordeaux a inventé une
nouvelle maladie de la vigne?
Maria s'est assise sur la chaise basse et maintenant tricote, le buste
droit; un souffle entré par la porte ouverte fait vaciller la lampe;
sur la table, des papillons nocturnes titubent.
--Je vais prendre l'air, dit Claude.
Une nuit épaisse, sans lune, ne laisse rien voir que les lueurs de
Toulenne, le serpent de feu lent d'un train sur le viaduc. La vibration
des grillons est si soutenue qu'on ne l'entend plus. D'invisibles mares
coassent. Claude irait les yeux fermés dans ces allées; il semble que
les arbres le reconnaissent et s'écartent, pour ne pas heurter ce front
si souvent appuyé naguère contre leur écorce. La pierre de la terrasse
est tiède encore aux mains. Par instants, les ramures, d'un seul élan,
frémissent. Claude, au milieu de ses frères immobiles, demeure attaché
au sol, face aux longs pays muets, où le grondement du train s'éloigne.
Ah! si les battements de son cœur pouvaient se régler sur les
constellations sereines, qui ne dévient jamais de leurs routes! Mais sa
sœur n'était-elle pas plutôt l'une de ces étoiles errantes que ses yeux
d'enfant cherchaient aux nuits de quinze août, et dont la course est si
brève qu'avant qu'il ait eu le temps d'exprimer un vœu, elle s'était
déjà perdue à jamais dans la dormante immobilité de l'azur?