Vers le milieu de juillet, le _Redoutable_ avait quitté Nagasaki, pour
retourner en Chine, à Takou, son poste de souffrance. Ensuite, après
deux mois de pénibles travaux, le rembarquement du corps expéditionnaire
étant terminé, nous avons fait route vers le nord du Japon, afin que
tout l'équipage pût respirer un peu d'air froid et salubre, avant de
redescendre du côté de la Cochinchine, si énervante et chaude.
Et aujourd'hui, nous avons mouillé devant Yokohama, par un de ces temps
frais qui rendent la vie aux anémiés. Nous aurions cependant préféré
Nagasaki, mais il n'en est plus question dans le programme de cet hiver,
et il faut sans doute en faire notre deuil, nous ne le reverrons plus.
Yokohama, il y quinze ans, c'était déjà la ville la plus européanisée du
Japon. Et depuis, le bienfaisant _progrès_ y a marché si vite, que c'est
à n'y plus rien reconnaître. Dans les rues, que des fils électriques
enveloppent à présent comme les mailles sans fin d'une immense toile
d'araignée, quelle mascarade à faire pitié! Chapeaux melons de tous les
styles, petits complets couleur puce ou couleur queue de rat, tous les
vieux stocks de costumes invendables en Europe, déversés à bouche que
veux-tu sur ces seigneurs, qui naguère encore se drapaient de soie. De
vastes comptoirs modernes, où se liquident à la grosse, pour être
exportés en Amérique, des imitations, des déformations truquées de ces
objets d'art, trop maniérés à mon goût, mais singuliers et gracieux, que
les Japonais jadis composaient avec tant de patience et de rêverie.
Des soldats, partout des soldats, des régiments en manoeuvre, en parade;
tout à la guerre.
Pour comble, au tournant d'une rue, me voici dépisté, interviewé, tout
vif et en anglais, par un journaliste à figure jaune, qui porte jaquette
et haut-de-forme... Alors, non, je rentre à bord, ne voulant plus rien
savoir de ce Japon-là!...