23 septembre.

Vers le milieu de juillet, le _Redoutable_ avait quitté Nagasaki, pour

retourner en Chine, à Takou, son poste de souffrance. Ensuite, après

deux mois de pénibles travaux, le rembarquement du corps expéditionnaire

étant terminé, nous avons fait route vers le nord du Japon, afin que

tout l'équipage pût respirer un peu d'air froid et salubre, avant de

redescendre du côté de la Cochinchine, si énervante et chaude.

Et aujourd'hui, nous avons mouillé devant Yokohama, par un de ces temps

frais qui rendent la vie aux anémiés. Nous aurions cependant préféré

Nagasaki, mais il n'en est plus question dans le programme de cet hiver,

et il faut sans doute en faire notre deuil, nous ne le reverrons plus.

Yokohama, il y quinze ans, c'était déjà la ville la plus européanisée du

Japon. Et depuis, le bienfaisant _progrès_ y a marché si vite, que c'est

à n'y plus rien reconnaître. Dans les rues, que des fils électriques

enveloppent à présent comme les mailles sans fin d'une immense toile

d'araignée, quelle mascarade à faire pitié! Chapeaux melons de tous les

styles, petits complets couleur puce ou couleur queue de rat, tous les

vieux stocks de costumes invendables en Europe, déversés à bouche que

veux-tu sur ces seigneurs, qui naguère encore se drapaient de soie. De

vastes comptoirs modernes, où se liquident à la grosse, pour être

exportés en Amérique, des imitations, des déformations truquées de ces

objets d'art, trop maniérés à mon goût, mais singuliers et gracieux, que

les Japonais jadis composaient avec tant de patience et de rêverie.

Des soldats, partout des soldats, des régiments en manoeuvre, en parade;

tout à la guerre.

Pour comble, au tournant d'une rue, me voici dépisté, interviewé, tout

vif et en anglais, par un journaliste à figure jaune, qui porte jaquette

et haut-de-forme... Alors, non, je rentre à bord, ne voulant plus rien

savoir de ce Japon-là!...

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 86 / 97 题