Août.
«Amiral,
»Je reçois votre dépêche et viens de la communiquer à notre bataillon;
il a poussé un hourra en votre honneur.
»Vous ne vous étiez pas trompé, le salut de notre drapeau était le salut
de la 2e brigade à nos frères de la flotte qui, après nous avoir si
bien tracé notre devoir au début de la campagne, ont ensuite pendant des
mois accepté la charge lourde, pénible et ingrate d'assurer notre
bien-être.
»Mais, dans l'esprit de tous, ce salut devait aussi et surtout aller à
vous, amiral, dont nous avons senti vibrer l'ardent amour de la patrie,
à vous que nous aimons tous et que aurions été heureux de servir...
Etc.
»LE COLONEL ***
»Commandant le *** régiment de marche.»
* * * * *
Quand j'ai relu cette lettre toute militaire, toute simple et vibrante
aussi, que notre cher amiral a gardée parmi ses papiers de souvenir, la
scène de ce départ de zouaves s'évoque soudainement à ma mémoire.
Un cadre sinistre, extra lointain: le golfe de Petchili. Une mer inerte,
sous la lourdeur d'un ciel incolore qui semblait couver de la fatigue et
de la fièvre. Et là tout à coup, dans l'atmosphère sourde, au milieu du
silence accablé, une clameur magnifique et jeune; quelques centaines de
naïfs enfants de France, donnant de la voix éperdument, tandis que
s'inclinaient sous leurs yeux, pour un adieu grandiose, ces loques
sublimes qui s'appellent des drapeaux.
Ceux qui criaient ainsi à pleine poitrine étaient des matelots et des
zouaves. Les zouaves s'en retournaient vers leur village natal, ou vers
leur seconde patrie algérienne. Les matelots, eux, restaient; pendant de
longs mois indéterminés, leur exil devait durer encore. Et cela se
passait, ces hourras et cet adieu, au fond d'un golfe étouffant de la
mer Jaune, à la saison des orages de juillet, pendant l'horrible
canicule chinoise. Notre _Redoutable_--tandis que son équipage, pour une
minute, se grisait ainsi de juvénile enthousiasme--languissait immobile,
semblait mort, entre les eaux couleur de boue et le ciel plombé; et,
comme chaque jour, ses murailles de fer condensaient la chaleur mouillée
où s'anémiaient à la longue les robustes santés et pâlissaient les
pauvres figures de vingt ans. Au contraire, le paquebot plus léger, qui
allait emporter ce millier de zouaves, évoluait en ce moment avec un air
d'aisance sur la mer amollie; il manoeuvrait de façon à passer à poupe de
notre cuirassé énorme, pour ce salut que doivent à l'amiral ceux qui ont
fini et qui vont partir.
Nous connaissions de longue date ces zouaves-là, et une sorte de
fraternité particulière les unissait à nos hommes. C'est nous qui,
l'année précédente, les avions installés, au pied de la Grande
Muraille, dans le fort chinois où ils avaient habité durant l'hiver;
c'est nous ensuite qui avions assuré leur ravitaillement et leurs
communications avec le reste du monde, dans ce recoin perdu. Quand enfin
quelques-uns des leurs étaient tombés sous les balles russes, nous
étions venus assister aux funérailles, notre amiral lui-même conduisant
le deuil--un cortège que je revois encore, sous les nuages blêmes d'un
matin de novembre, aux premiers frissons de l'automne, pendant que
s'effeuillaient sur nous les tristes saules de la Chine... Et, en
reconnaissance de cela et de mille choses, leur bataillon s'appelait «le
bataillon de l'amiral Pottier».
Maintenant l'heure sonnait pour eux de quitter l'affreux Empire jaune. A
part une vingtaine, qui dormaient en terre d'exil, dans le petit
cimetière improvisé de Ning-Haï, ils s'en retournaient vers l'Europe.
Nos matelots, toute la nuit d'avant, sur une mer remuée et dangereuse,
avaient peiné pour embarquer leurs munitions, leurs bagages,--et ils
avaient fait cela avec l'abnégation habituelle, sans un murmure, sans
se demander: «Pourquoi s'en vont-ils, les zouaves; pourquoi s'en
vont-ils, tous les soldats, tandis qu'il n'est pas question de retour
pour nous, les marins, fatalement voués, de par les conditions mêmes de
cette campagne très spéciale, aux besognes obscures et aux épuisantes
fatigues?...»
Donc, le paquebot qui portait «le bataillon de l'amiral Pottier»
s'approchait tranquillement du _Redoutable_, tous les zouaves sur le
pont, en rangs serrés, tournant vers nous des centaines de têtes
brunies, coiffés du bonnet écarlate. C'était au déclin d'un soleil qu'on
ne voyait pas, mais qui diffusait de mauvaises lueurs rougeâtres dans le
ciel épais et sur la mer boueuse; le cercle de l'horizon restait
imprécis, perdu dans les vapeurs de ces orages qui menaçaient toujours,
sans fondre jamais; et, çà et là, de monstrueuses fumées noires, comme
des haleines de volcan, soufflées par des navires de guerre,
complétaient la laideur lugubre des aspects qui nous furent familiers
durant plusieurs mois dans le golfe de Takou.
Cependant on avait fait monter tous nos matelots pour regarder partir
les zouaves. Et quand, en leur honneur, la musique du _Redoutable_
entonna _la Marseillaise_, on vit d'abord, sur ce paquebot qui
s'approchait, les centaines de bonnets rouges tomber, d'un même
mouvement d'ensemble, découvrant le velours des cheveux ras sur les
têtes brunes ou blondes; ensuite s'élevèrent les habituelles clameurs:
«Vivent les marins! Vive l'amiral!»--les matelots répondant: «Vivent les
zouaves!»
Au commandement, ou au sifflet des maîtres de manoeuvre, ces immenses
cris étaient réglés, de manière qu'ils partaient à l'unisson et que les
paroles s'entendaient claires. Et le beau fracas de ces voix d'hommes
couvrait le bruit des tambours et des cuivres, ébranlait chaque fois
l'air morne, pendant que s'abaissaient et se relevaient lentement, pour
un salut, les pavillons des deux navires, leurs larges étamines
tricolores, éclatantes ce soir-là sur les nuances tristes de la mer et
du ciel.
Mais, comme encore cela ne dépassait pas le cérémonial coutumier des
départs, le commandant des zouaves improvisa une chose qui ne s'était
jamais vue: en passant à l'arrière du cuirassé, sous la galerie où se
tenait notre amiral, faire déployer le drapeau du bataillon, son drapeau
d'Afrique et l'incliner devant lui.
Alors, à cette apparition, qu'on n'attendait pas, du vieux fétiche aux
trois couleurs, les hourras plus formidables s'élevèrent à nouveau des
mille poitrines de ces exilés,--venus ici, dans ce golfe morose,
sacrifier sans une plainte des années de jeunesse et risquer d'y mourir.
Et tout cela, c'était de la beauté, de la vie: enthousiasme des jeunes,
des braves, des simples, pour des idées simples aussi, mais superbement
généreuses,--et sans doute éternelles, malgré l'effort d'une secte
moderne pour les détruire...
* * * * *
Les cris finissaient et le silence retombait à peine, quand je fus
averti par un timonier que l'amiral me demandait sur sa galerie:
--Je voulais savoir, me dit-il, si vous étiez sur le pont, si vous aviez
assisté à ça... N'est-ce pas, c'était beau?...
Et, tandis qu'il continuait de saluer en souriant le bateau des zouaves
qui s'éloignait, je vis que ses yeux s'étaient voilés de larmes.
* * * * *
Il fut vite diminué à notre vue, leur paquebot, toute petite chose en
fuite, traînant sa fumée noire vers les lointains de ce néant sans
contours et de nuance neutre qui était la mer. Cela semblait
invraisemblable que ce petit rien, noyé dans du vide infini, dût un jour
atteindre la France, car on la sentait ce soir à des distances qui
donnaient le vertige, derrière tant de continents et de mers; on savait
cependant qu'au bout d'un mois, de cinq ou six semaines, cela
arriverait; alors quelques-uns de ces matelots, qui criaient si
joyeusement tout à l'heure, regardaient maintenant là-bas, au fond des
grisailles du soir, la disparition de cet atome de paquebot, avec une
expression de figure changée et, dans les yeux, une tristesse d'enfant.