Les papillons du sentier de madame La Cigogne n'étaient encore que de
vulgaires insectes, comparés à celui qui paradait ce soir au-dessus du
jardinet de ma belle-mère.
Dans le demi-jour habituel de la maison, nous prenions le thé de quatre
heures assis sur les nattes blanches, à même le plancher, agitant
négligemment des éventails, tant pour nous rafraîchir que pour intimider
quelques moustiques indiscrets. Madame Prune,--car elle était là,
s'étant remise à fréquenter assidûment chez madame Renoncule depuis mon
retour dans le pays,--madame Prune, si sujette aux vapeurs pendant la
période caniculaire, écartait d'une main les bords de son corsage afin
de s'éventer l'estomac, et faisait ainsi pénétrer dans son intimité
d'heureux petits souffles fripons, que toutefois la ceinture serrée à la
taille empêchait pudiquement de se risquer trop bas. Trois de mes jeunes
neveux, enfants de cinq ou six ans, étaient assis avec nous, bien sages
et luttant contre le sommeil. Nous regardions tous, comme toujours,
l'éternel paysage factice, qui est l'orgueil du logis, les arbres nains,
les montagnes naines, se mirant dans la petite rivière momifiée aux
surfaces ternies de poussière. Un rayon de soleil passait au-dessus de
ces choses nostalgiques, sans les atteindre, une traînée lumineuse qui
n'effleurait même pas la cime des rocailles verdies de moisissure, des
cèdres contrefaits aux airs de vieillard, et rien, dans ce site morbide,
ne laissait prévoir la visite du papillon qui nous arriva tout à coup
par-dessus le mur. C'était un de ces êtres surprenants, que font éclore
les végétations exotiques: des ailes découpées, extravagantes, trop
larges, trop somptueuses pour le frêle corps impondérable qui avait
peine à les maintenir. Cela volait gauchement et prétentieusement, jouet
de la moindre brise qui d'aventure aurait soufflé; cela restait, comme
avec intention, dans le rayon de soleil, qui en faisait une petite chose
éclatante et lumineuse, au-dessus de ce triste décor tout entier dans
l'ombre morte. Et le voisinage de ce trompe-l'oeil, qu'était un tel
jardin de pygmée, donnait à ce papillon tant d'importance qu'il semblait
bien plus grand que nature. Il resta longtemps à papillonner pour nous,
à faire le précieux et le joli, sans se poser nulle part. En d'autres
pays, des enfants qui auraient vu cela se seraient mis en chasse, à
coups de chapeau, pour l'attraper; mes petits neveux nippons, au
contraire, ne bougèrent pas, se bornant à regarder; tout le temps, les
cercles d'onyx de leurs prunelles roulèrent de droite et de gauche dans
la fente étroite des paupières, afin de suivre ce vol qui les captivait;
sans doute emmagasinaient-ils dans leur cervelle des documents pour
composer plus tard ces dessins, ces peintures où les Japonais excellent
à rendre, en les exagérant, les attitudes des insectes et la grâce des
fleurs.
Quand le papillon eut assez paradé devant nous, il s'en alla, pour
amuser ailleurs d'autres yeux. Et jamais je n'avais si bien compris
qu'il y a d'innocents petits êtres purement décoratifs, créés pour le
seul charme de leur coloris ou de leur forme... Mais alors, tant qu'à
faire, pourquoi ne les avoir pas inventés plus jolis encore? A côté de
quelques papillons ou scarabées un peu merveilleux, pourquoi ces
milliers d'autres, ternes et insignifiants, qui sont là comme des essais
bons à détruire?
Rien n'est déroutant pour l'âme comme d'apercevoir, dans les choses de
la création, un indice de tâtonnement ou d'impuissance. Et plus encore,
d'y surprendre la preuve d'une pensée, d'une ruse, d'un calcul
indéniables, mais en même temps naïfs, maladroits et à vue courte.
Ainsi, entre mille exemples, les épines à la tige des roses semblent
bien témoigner que, des millénaires peut-être avant la création de
l'homme, on avait prévu la main humaine, seule capable d'être tentée de
cueillir. Mais alors pourquoi n'avoir pas su prévoir aussi le couteau ou
les ciseaux, qui viendraient plus tard déjouer ce puéril moyen de
défense?...
Ma belle-mère, après le départ du papillon, avait retiré de l'étui de
soie rouge sa longue guitare, qui maintenant me charme ou m'angoisse.
Les cordes commencèrent à gémir quelque chose comme un hymne à
l'inconnu. Et les prunelles d'onyx des trois enfants, qui n'avaient plus
à regarder que le jardin vide, s'immobilisèrent de nouveau; mais ils ne
s'endormaient plus; leurs jeunes cervelles félines, sournoises et sans
doute supérieurement lucides, s'intéressaient à l'énigme des sons, se
sentaient en éveil et captivées, sans pouvoir bien définir...
De tous les mystères au milieu desquels notre vie passe, étonnée et
inquiète, sans jamais rien comprendre, celui de la musique est, je
crois, l'un de ceux qui doivent nous confondre le plus: que telle suite
ou tel assemblage de notes,--à peine différent de tel autre qui n'est
que banal,--puisse nous peindre des époques, des races, des contrées de
la terre ou d'ailleurs; nous apporter les tristesses, les effrois d'on
ne sait quelles existences futures, ou peut-être déjà vécues depuis des
siècles sans nombre; nous donner (comme par exemple certains fragments
de Bach ou de César Franck) la vision et presque l'assurance d'une
survie céleste; ou bien encore (comme ce que me chante la guitare de
cette femme), nous faire entrevoir les dessous féroces, épeurants et à
jamais inassimilables, de toute japonerie...