Trois mois ont passé. J'ai revu l'immense Pékin de ruines et de
poussière, j'ai fait ma longue chevauchée aux tombeaux des Tsin, j'ai
visité l'empereur de Séoul et sa vieille cour. Maintenant, je reviens,
et les voici qui reparaissent, les gentils îlots annonciateurs du Japon.
Nous revenons, fatigués tous, et notre cuirassé lourd, comme s'il était
fatigué lui-même, a l'air de se traîner sur les eaux chaudes et sous le
ciel accablant. Les orages d'été couvent dans de grosses nuées sombres,
dont le pays est comme enveloppé.
On étouffe dans la baie de madame Prune, dans le couloir de montagnes,
quand nous y entrons. Mais comme tout est joli! Et puis je m'y reconnais
mieux qu'à notre arrivée précédente; j'y retrouve comme il y a quinze
ans le concert infini des cigales, et aussi les magnificences de la
verdure de juin. Ah! la verdure annuelle, comme elle écrase de sa
fraîcheur la nuance de ces arbres d'hiver, cèdres, pins ou camélias, qui
régnaient seuls ici, quand nous étions venus en décembre.
Ce ne sont pas, dirait-on, les mêmes figures de matelots, bien saines et
bien rondes, que le _Redoutable_ ramène à Nagasaki; il y en a vraiment
qu'on ne reconnaît plus. Notre équipage a longuement souffert, sur l'eau
remuante et empestée de Takou, souffert surtout de la mauvaise chaleur
et de l'enfermement, plus encore que des manoeuvres pénibles et de la
dépense continuelle de force. Sous le soleil de Chine, vivre six ou sept
cents dans une boîte en fer où d'énormes feux de charbon restent allumés
nuit et jour, entendre un éternel tapage augmenté par des résonnances de
métal, recevoir de l'air qui a déjà passé par des centaines de
poitrines et qu'une ventilation artificielle vous envoie à regret,
respirer par des trous, être constamment baigné de sueur!... Il était
temps d'arriver ici, où l'on pourra se détendre, marcher, courir,
oublier.
Près de quatre heures du soir, quand je puis enfin mettre pied à terre.
Dans la rue, je trouve jolies toutes les mousmés; tant de verdure et de
fleurs m'enchante; après la Chine grandiose et lugubre, aux visages
fermés et maussades, chacune de ces petites personnes que je regarde ici
me donne envie de rire, comme ces petites maisons, ces petits bibelots
et ces petits jardins.--Et on va se reposer un mois dans cette île: mon
Dieu, que la vie est donc une chose amusante!
Trop tard pour aller dans la montagne d'Inamoto, qui ne m'attend point;
j'irai donc d'abord remplir mes devoirs de famille, saluer madame
Renoncule et mes belles-soeurs; ensuite je monterai chez ma petite amie
Pluie-d'Avril,--et peut-être, qui sait, chez madame Prune, car je me
sens dans l'esprit ce soir un certain tour drolatique et badin qui m'y
attire.
La rue ascendante qui mène à la maisonnette de la danseuse est
solitaire, comme toujours, et triste cette fois, sous le ciel orageux et
sombre, avec ces touffes d'herbes, signes de délaissement, que le mois
de juin a semées çà et là entre les dalles. A cette porte, là-bas, ce
gros chat assis avec dignité et regardant passer les hirondelles, si je
ne m'abuse, c'est bien M. Swong-san, le minois pompeusement encadré par
sa fraise à la Médicis, en mousseline tuyautée, qu'une rosette attache
sous le menton. Et, derrière ce châssis de papier qui vient de s'ouvrir,
au premier étage, cette petite fille en robe simplette, qui se retrousse
les manches, un savon à la main, pour barboter des deux bras dans une
cuve de porcelaine, c'est Pluie-d'Avril, la petite fée des
maisons-de-thé et des temples, vaquant aujourd'hui à de menus soins
d'intérieur, comme la dernière des mousmés.
Et qu'elle est mignonne, surprise ainsi! Je ne l'avais jamais vue dans
cette humble robe de coton bleu, ni ne me l'étais représentée lavant
elle-même ses fines chaussettes à orteil séparé, faisant acte de
ménagère économe. Pauvre petite saltimbanque, somme toute, malgré ses
falbalas de métier, pauvre petite, obligée peut-être de compter beaucoup
pour faire marcher le ménage à trois: elle, la vieille dame et le
chat...
Vite elle veut s'habiller, un peu confuse, mettre une belle robe pour
m'offrir le thé:
--Non, je t'en prie, garde ton costume d'enfant du peuple, ma petite
Pluie-d'Avril; je te trouve plus réelle ainsi, et plus touchante; reste
comme ça!
* * * * *
En montant chez madame Prune, une sorte de pressentiment m'était venu du
trop galant spectacle qui pouvait m'y attendre. C'était l'heure de la
baignade, que les Nippons, les soirs d'été, pratiquent sans mystère.
Dans ce haut faubourg, où les moeurs sont demeurées plus simples qu'en
ville, cela se passait encore au temps de Chrysanthème; des personnes
sans malice, tant d'un sexe que de l'autre, se rafraîchissaient dans des
cuves de bois, ou des jarres de terre cuite, posées sur les portes ou
dans les jardinets, et leurs visages, émergeant de l'eau claire,
témoignaient d'un innocent bien-être... Si madame Prune aussi, me
disais-je, allait être dans son bain!...
Et elle y était!
Quand j'eus fait tourner le mécanisme à secret du portillon, j'aperçus
dès l'abord une cuve, qui m'était depuis longtemps connue, et d'où
s'échappait une nuque charmante, comme sortirait une fleur d'un
bouquetier. Et la baigneuse, spirituelle et enjouée même dans les
occurrences les plus prosaïques de la vie, s'amusait gracieusement toute
seule à faire: «Blou, blou, blou, brrr!» en soufflant à grand bruit sous
l'eau.