30 juin.

Trois mois ont passé. J'ai revu l'immense Pékin de ruines et de

poussière, j'ai fait ma longue chevauchée aux tombeaux des Tsin, j'ai

visité l'empereur de Séoul et sa vieille cour. Maintenant, je reviens,

et les voici qui reparaissent, les gentils îlots annonciateurs du Japon.

Nous revenons, fatigués tous, et notre cuirassé lourd, comme s'il était

fatigué lui-même, a l'air de se traîner sur les eaux chaudes et sous le

ciel accablant. Les orages d'été couvent dans de grosses nuées sombres,

dont le pays est comme enveloppé.

On étouffe dans la baie de madame Prune, dans le couloir de montagnes,

quand nous y entrons. Mais comme tout est joli! Et puis je m'y reconnais

mieux qu'à notre arrivée précédente; j'y retrouve comme il y a quinze

ans le concert infini des cigales, et aussi les magnificences de la

verdure de juin. Ah! la verdure annuelle, comme elle écrase de sa

fraîcheur la nuance de ces arbres d'hiver, cèdres, pins ou camélias, qui

régnaient seuls ici, quand nous étions venus en décembre.

Ce ne sont pas, dirait-on, les mêmes figures de matelots, bien saines et

bien rondes, que le _Redoutable_ ramène à Nagasaki; il y en a vraiment

qu'on ne reconnaît plus. Notre équipage a longuement souffert, sur l'eau

remuante et empestée de Takou, souffert surtout de la mauvaise chaleur

et de l'enfermement, plus encore que des manoeuvres pénibles et de la

dépense continuelle de force. Sous le soleil de Chine, vivre six ou sept

cents dans une boîte en fer où d'énormes feux de charbon restent allumés

nuit et jour, entendre un éternel tapage augmenté par des résonnances de

métal, recevoir de l'air qui a déjà passé par des centaines de

poitrines et qu'une ventilation artificielle vous envoie à regret,

respirer par des trous, être constamment baigné de sueur!... Il était

temps d'arriver ici, où l'on pourra se détendre, marcher, courir,

oublier.

Près de quatre heures du soir, quand je puis enfin mettre pied à terre.

Dans la rue, je trouve jolies toutes les mousmés; tant de verdure et de

fleurs m'enchante; après la Chine grandiose et lugubre, aux visages

fermés et maussades, chacune de ces petites personnes que je regarde ici

me donne envie de rire, comme ces petites maisons, ces petits bibelots

et ces petits jardins.--Et on va se reposer un mois dans cette île: mon

Dieu, que la vie est donc une chose amusante!

Trop tard pour aller dans la montagne d'Inamoto, qui ne m'attend point;

j'irai donc d'abord remplir mes devoirs de famille, saluer madame

Renoncule et mes belles-soeurs; ensuite je monterai chez ma petite amie

Pluie-d'Avril,--et peut-être, qui sait, chez madame Prune, car je me

sens dans l'esprit ce soir un certain tour drolatique et badin qui m'y

attire.

La rue ascendante qui mène à la maisonnette de la danseuse est

solitaire, comme toujours, et triste cette fois, sous le ciel orageux et

sombre, avec ces touffes d'herbes, signes de délaissement, que le mois

de juin a semées çà et là entre les dalles. A cette porte, là-bas, ce

gros chat assis avec dignité et regardant passer les hirondelles, si je

ne m'abuse, c'est bien M. Swong-san, le minois pompeusement encadré par

sa fraise à la Médicis, en mousseline tuyautée, qu'une rosette attache

sous le menton. Et, derrière ce châssis de papier qui vient de s'ouvrir,

au premier étage, cette petite fille en robe simplette, qui se retrousse

les manches, un savon à la main, pour barboter des deux bras dans une

cuve de porcelaine, c'est Pluie-d'Avril, la petite fée des

maisons-de-thé et des temples, vaquant aujourd'hui à de menus soins

d'intérieur, comme la dernière des mousmés.

Et qu'elle est mignonne, surprise ainsi! Je ne l'avais jamais vue dans

cette humble robe de coton bleu, ni ne me l'étais représentée lavant

elle-même ses fines chaussettes à orteil séparé, faisant acte de

ménagère économe. Pauvre petite saltimbanque, somme toute, malgré ses

falbalas de métier, pauvre petite, obligée peut-être de compter beaucoup

pour faire marcher le ménage à trois: elle, la vieille dame et le

chat...

Vite elle veut s'habiller, un peu confuse, mettre une belle robe pour

m'offrir le thé:

--Non, je t'en prie, garde ton costume d'enfant du peuple, ma petite

Pluie-d'Avril; je te trouve plus réelle ainsi, et plus touchante; reste

comme ça!

* * * * *

En montant chez madame Prune, une sorte de pressentiment m'était venu du

trop galant spectacle qui pouvait m'y attendre. C'était l'heure de la

baignade, que les Nippons, les soirs d'été, pratiquent sans mystère.

Dans ce haut faubourg, où les moeurs sont demeurées plus simples qu'en

ville, cela se passait encore au temps de Chrysanthème; des personnes

sans malice, tant d'un sexe que de l'autre, se rafraîchissaient dans des

cuves de bois, ou des jarres de terre cuite, posées sur les portes ou

dans les jardinets, et leurs visages, émergeant de l'eau claire,

témoignaient d'un innocent bien-être... Si madame Prune aussi, me

disais-je, allait être dans son bain!...

Et elle y était!

Quand j'eus fait tourner le mécanisme à secret du portillon, j'aperçus

dès l'abord une cuve, qui m'était depuis longtemps connue, et d'où

s'échappait une nuque charmante, comme sortirait une fleur d'un

bouquetier. Et la baigneuse, spirituelle et enjouée même dans les

occurrences les plus prosaïques de la vie, s'amusait gracieusement toute

seule à faire: «Blou, blou, blou, brrr!» en soufflant à grand bruit sous

l'eau.

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 74 / 97 题