Dans la matinée, vers dix heures, s'est refermé derrière nous le long
couloir de verdure, au fond duquel Nagasaki s'étale dans son cadre de
pagodes et de cimetières. Ensuite, ont défilé ces petits îlots, qui sont
comme les sentinelles avancées du Japon,--petits îlots charmants, que
tout le monde connaît, pour les avoir vus peints sur tant de potiches et
d'éventails. Et puis la mer, _le large_ a commencé de nous envelopper de
sa majesté sereine et de son silence, plus saisissants par contraste,
après tant de mignardises, et de musiquettes, et de gentils rires,
auxquels nous venions longuement de nous habituer.
Très brusque a été l'ordre de départ. A peine ai-je trouvé le temps de
saluer ma belle-mère en émoi. C'était déjà si court, les deux heures que
j'avais, pour aller dans la montagne dire adieu à la mousmé Inamoto...
Faut-il que je l'aie escaladé souvent, le vieux mur de son bois enclos,
pour que les traces de mon passage se voient déjà si bien sur le gris
des pierres! je ne l'avais jamais remarqué comme ce jour de départ, il y
a de quoi donner l'éveil, et à mon retour il faudra changer de chemin.
Dans l'herbe aussi, mon pas a dessiné une vague sente, comme ces foulées
que font les bêtes en forêt.
Mousmé qui n'avait pas des yeux ordinaires de mousmé, fleur énigmatique
et jolie, fleur de pagode et de cimetière, qu'ai-je su comprendre
d'elle, et qu'a-t-elle compris de moi? Rien que l'un de nous soit
capable de définir. Assis côte à côte sur la terre de ce bois, disant
des choses forcément puérils, à cause de cette langue dont je connais
trop peu de mots, nous étions comme deux sphinx qui s'amuseraient à
faire les enfants, faute d'un moyen, d'une clef pour se déchiffrer, mais
qui seraient retenus là chacun par l'âme inconnue de l'autre, vaguement
devinée. Il est certain qu'entre nous commençait de se nouer cette sorte
de lien qu'on appelle affection, qui ne se discute ni ne s'analyse, et
qui souvent rapproche des êtres infiniment dissemblables... Au-dessus du
mur, ce gentil front et cette paire de jeunes yeux qui m'accompagnaient
hier au soir, pendant ma fuite à travers le dédale des terrasses
funéraires et des tombes, je me suis retourné deux fois pour les
regarder; quand je les ai vus disparaître, je crois même que je me suis
senti plus seul encore dans ces lointains pays jaunes... Et ce petit
serrement de coeur, en m'éloignant, était comme un reflet très
atténué,--crépusculaire, si l'on peut dire ainsi,--de ces angoisses qui,
à l'époque de ma jeunesse, ont accompagné tant de fois mes grands
départs. Il est vrai, je suis sûr de revenir, autant qu'on peut être sûr
des choses de demain, car nous restons deux ans, hélas! dans les mers
de Chine, où Nagasaki sera notre lieu de ravitaillement et de repos. Et
je la reverrai, cette mousmé, j'entendrai encore sa voix, très doucement
bizarre, répéter, avec un accent qui fait sourire, les mots français
qu'elle s'amuse à apprendre...
Quant à madame Prune, c'était trop haut perché pour cette fois, le
faubourg qu'elle habite. Mais nous reviendrons, nous reviendrons, et,
s'il plaît à la Déesse de la Grâce, cette idylle, ébauchée entre nous il
y aura seize ans bientôt, ne se dénoue point encore...
Ce soir donc, à l'heure où le soleil se couche dans de longs voiles de
brume, le Japon a disparu; l'île amusante s'est évanouie dans les
lointains d'une immensité toute pâle, qui luit comme un miroir sans fin,
et qui ondule très lentement, avec une câlinerie perfide. Nous faisons
route vers le Nord et vers la Chine. Il y a quinze ans, après un
amollissant séjour dans ce même coin du Japon et un mariage pour rire
avec une certaine petite Chrysanthème, je remontais ainsi la mer Jaune,
par un calme pareil, sous des brumes comme celles-ci, un soir aussi
blême. Et le grand néant de la mer, comme cette fois, m'enveloppait de
sa paix funèbre.
Je m'en allais avec moins de mélancolie,--sans doute parce que la vie
était encore en avant de moi dans ce temps-là, tandis qu'à présent elle
est plutôt en arrière...