25 mars.

Amusantes et douces, à cette fin de mars, s'en vont nos journées, nos

dernières journées dans ce Japon, qu'il faudra quitter bientôt, quitter

demain peut-être, après-demain, qui sait, au reçu de quelque ordre

brusque et sans merci.

Et je regretterai des recoins d'ombre et de mousse, parmi de vieux

granits et de fraîches cascades, sur des versants de montagne, au-dessus

de mystérieux temples...

La véranda ombreuse et calme de la maison-de-thé que tient madame La

Cigogne, devant le temple du Renard, les antiques terrasses de la ville

des morts, aux pierres grises, sous les cèdres de cent ans, je ne

retrouverai jamais ces heures de silence et de presque voluptueuse

mélancolie, passées là dans la nuit verte des arbres.

Et puis j'ai aussi une amie mousmé, pour laquelle je donnerais bien

madame Renoncule, et madame Prune avec mademoiselle Pluie-d'Avril, et

que je rencontre, au coeur même de la haute nécropole, dans une sorte de

bocage enclos, environné d'un peuple de tombes.--Oh! en tout bien tout

honneur, nos entrevues: cela arrive, même au Japon.--Et je crois que

c'est elle, cette mousmé, qui personnifie à présent pour moi Nagasaki et

la montagne délicieuse de ses morts. Il en faut presque toujours une,

n'est-ce pas, n'importe où le sort vous ait exilé, une âme féminine et

jeune (dont l'enveloppe soit un peu charmante, car c'est là encore un

leurre nécessaire) et qui vous vienne en aide dans la grande

solitude,--même très honnêtement parfois, en petite soeur de passage,

pour qui l'on garde, quelque temps après le départ, une pensée douce,

et puis, que l'on oublie...

Je n'en avais point parlé encore, de cette mousmé Inamoto. Voici

pourtant plus de trois mois que nous avons fait connaissance; c'était

encore au temps de ces tranquilles soleils rouges des soirs d'automne

sur les jonchées de feuilles mortes. Et, depuis, nous n'avons cessé que

par les temps de neige nos innocents rendez-vous, toujours là-haut dans

ce même bois triste et muré; mais cela reste tellement enfantin que je

ne suis pas sûr que ce ne soit amèrement ridicule. Est-ce elle que je

regretterai le jour du départ, ou seulement cette montagne avec son

mystère et son ombre, avec ses enclos de vieilles pierres et ses

mousses?... Il est certain que je suis l'homme des vieux petits murs

dans les bois, des vieux petits murs gris, moussus, avec des capillaires

plein les trous; j'ai vécu dans leur intimité quand j'étais enfant, je

les ai adorés, et ils continuent d'exercer sur moi un charme que je ne

sais pas rendre. En retrouver, dans cette montagne japonaise, de tout

pareils à ceux de mon pays, a été un des premiers éléments de séduction

pour me faire revenir, plus encore que la paix de tout ce merveilleux

cimetière, plus encore que la profondeur et l'étrangeté magnifique des

lointains déployés alentour.

Quant à la mousmé dont l'attraction est venue se greffer par là-dessus,

c'est un beau soir empourpré de décembre, _au siècle dernier_, que

brusquement nous nous sommes trouvés face à face. J'errais seul dans la

nécropole, à l'heure de cuivre rouge qui annonce le coucher du soleil

d'automne, quand l'idée me prit d'escalader un mur, plus haut que les

autres, pour pénétrer dans l'espèce de bocage qu'il semblait enclore de

toutes parts.

Je tombai dans un ancien parc à l'abandon, aujourd'hui moitié jungle et

moitié forêt, où une jeune fille, assise sur la mousse, l'air d'être

chez elle, feuilletait un livre d'images représentant des dieux et des

déesses dans les nuées.

Elle commença naturellement par rire (étant Japonaise et mousmé) avant

de me demander: «Qui es-tu, d'où sors-tu, qui t'a permis de sauter ce

mur?» Elle avait des yeux à peine bridés, presque des yeux comme une

petite fille brune de Provence ou d'Espagne, avec un teint d'ambre roux;

elle respirait la santé, la jeunesse fraîche, et son regard était si

honnête que je quittai tout de suite pour elle ce ton de badinage,

toujours indiqué dans les salons de madame Prune ou de madame Renoncule

ma belle-mère.

J'appris, ce premier soir, qu'elle se nommait Inamoto, qu'elle était

fille du bonze, ou du simple gardien peut-être, de certaine grande

pagode, dont j'apercevais, cinquante mètres plus bas, à travers des

branches, la toiture tourmentée et les cours au dallage funèbre.

--Petite mademoiselle Inamoto, demandai-je avant l'escalade de sortie,

cela me ferait plaisir de te revoir quelquefois. Après-demain s'il ne

tombe ni pluie ni neige, je reviendrai ici, à cette même heure. Et toi,

est-ce que tu viendras?

--Je viendrai, dit-elle, je viens tous les jours sans pluie.

Elle ajouta, avec une révérence: «Sayanara!» (Je te salue!) et se mit à

redescendre par un sentier de chèvre, vers le temple, très soucieuse de

protéger les belles coques de ses cheveux lisses contre les petites

branches de bambou qui, au passage, lui fouettaient la figure.

Depuis ce jour-là, j'ai bien franchi cinquante fois, à cette même place,

ce même vieux mur... C'est aussi chaste qu'avec mademoiselle

Pluie-d'Avril, mais différent et plus profond; il ne s'agit plus d'un

petit chat habillé, mais d'une jeune fille, qui, malgré son rire de

mousmé, a des yeux candides et parfois graves.

Comment cela peut-il durer entre nous, sans lassitude, puisque la

différence des langages empêche toute communion approfondie entre nos

deux âmes, sans doute essentiellement diverses, et puisque par ailleurs,

dans nos rendez-vous, il n'y a jamais un instant d'équivoque, un instant

trouble?...

Bien que la nécropole soit solitaire, à certains jours il faut des ruses

d'Apache pour arriver sans être vu,--et cela encore est amusant. Elle a

de plus en plus peur, la mousmé, peur que l'on nous observe, que son

père la gronde, qu'on lui défende de venir. Quelquefois c'est un porteur

d'eau, qui descend des sommets et nous gêne; le lendemain c'est une

vieille dame qui nous tient longuement en échec, étant occupée sans hâte

à disposer des branches de verdure dans des tubes de bambou aux quatre

coins d'une tombe, ou bien à brûler des baguettes d'encens pour ses

ancêtres, ou simplement à regarder sous ses pieds le panorama des

pagodes, de la ville et de la mer. Et je reste caché derrière quelque

grand cèdre, apercevant, au-dessus du mur, des cheveux biens noirs qui

dépassent les pierres, un front et deux yeux au guet (jamais un bout de

nez, jamais rien de plus): ma petite amie qui s'est perchée là pour

surveiller, elle aussi, la solution de l'incident, toujours prête à

disparaître au moindre danger, comme un gentil personnage de guignol qui

retomberait dans sa boîte.

Oui, c'est bien enfantin et ridicule, et pour que tout cela ait pu

durer, il a fallu l'exotisme extrême, le charme de ce lieu unique et le

charme d'Inamoto combinés ensemble.

Est-ce elle que je regretterai, ou sa montagne, ou encore le vieux mur

gris, protecteur de nos rendez-vous? Vraiment je ne sais plus, tant sa

gentille personnalité est pour moi amalgamée aux ambiances.

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 63 / 97 题