Amusantes et douces, à cette fin de mars, s'en vont nos journées, nos
dernières journées dans ce Japon, qu'il faudra quitter bientôt, quitter
demain peut-être, après-demain, qui sait, au reçu de quelque ordre
brusque et sans merci.
Et je regretterai des recoins d'ombre et de mousse, parmi de vieux
granits et de fraîches cascades, sur des versants de montagne, au-dessus
de mystérieux temples...
La véranda ombreuse et calme de la maison-de-thé que tient madame La
Cigogne, devant le temple du Renard, les antiques terrasses de la ville
des morts, aux pierres grises, sous les cèdres de cent ans, je ne
retrouverai jamais ces heures de silence et de presque voluptueuse
mélancolie, passées là dans la nuit verte des arbres.
Et puis j'ai aussi une amie mousmé, pour laquelle je donnerais bien
madame Renoncule, et madame Prune avec mademoiselle Pluie-d'Avril, et
que je rencontre, au coeur même de la haute nécropole, dans une sorte de
bocage enclos, environné d'un peuple de tombes.--Oh! en tout bien tout
honneur, nos entrevues: cela arrive, même au Japon.--Et je crois que
c'est elle, cette mousmé, qui personnifie à présent pour moi Nagasaki et
la montagne délicieuse de ses morts. Il en faut presque toujours une,
n'est-ce pas, n'importe où le sort vous ait exilé, une âme féminine et
jeune (dont l'enveloppe soit un peu charmante, car c'est là encore un
leurre nécessaire) et qui vous vienne en aide dans la grande
solitude,--même très honnêtement parfois, en petite soeur de passage,
pour qui l'on garde, quelque temps après le départ, une pensée douce,
et puis, que l'on oublie...
Je n'en avais point parlé encore, de cette mousmé Inamoto. Voici
pourtant plus de trois mois que nous avons fait connaissance; c'était
encore au temps de ces tranquilles soleils rouges des soirs d'automne
sur les jonchées de feuilles mortes. Et, depuis, nous n'avons cessé que
par les temps de neige nos innocents rendez-vous, toujours là-haut dans
ce même bois triste et muré; mais cela reste tellement enfantin que je
ne suis pas sûr que ce ne soit amèrement ridicule. Est-ce elle que je
regretterai le jour du départ, ou seulement cette montagne avec son
mystère et son ombre, avec ses enclos de vieilles pierres et ses
mousses?... Il est certain que je suis l'homme des vieux petits murs
dans les bois, des vieux petits murs gris, moussus, avec des capillaires
plein les trous; j'ai vécu dans leur intimité quand j'étais enfant, je
les ai adorés, et ils continuent d'exercer sur moi un charme que je ne
sais pas rendre. En retrouver, dans cette montagne japonaise, de tout
pareils à ceux de mon pays, a été un des premiers éléments de séduction
pour me faire revenir, plus encore que la paix de tout ce merveilleux
cimetière, plus encore que la profondeur et l'étrangeté magnifique des
lointains déployés alentour.
Quant à la mousmé dont l'attraction est venue se greffer par là-dessus,
c'est un beau soir empourpré de décembre, _au siècle dernier_, que
brusquement nous nous sommes trouvés face à face. J'errais seul dans la
nécropole, à l'heure de cuivre rouge qui annonce le coucher du soleil
d'automne, quand l'idée me prit d'escalader un mur, plus haut que les
autres, pour pénétrer dans l'espèce de bocage qu'il semblait enclore de
toutes parts.
Je tombai dans un ancien parc à l'abandon, aujourd'hui moitié jungle et
moitié forêt, où une jeune fille, assise sur la mousse, l'air d'être
chez elle, feuilletait un livre d'images représentant des dieux et des
déesses dans les nuées.
Elle commença naturellement par rire (étant Japonaise et mousmé) avant
de me demander: «Qui es-tu, d'où sors-tu, qui t'a permis de sauter ce
mur?» Elle avait des yeux à peine bridés, presque des yeux comme une
petite fille brune de Provence ou d'Espagne, avec un teint d'ambre roux;
elle respirait la santé, la jeunesse fraîche, et son regard était si
honnête que je quittai tout de suite pour elle ce ton de badinage,
toujours indiqué dans les salons de madame Prune ou de madame Renoncule
ma belle-mère.
J'appris, ce premier soir, qu'elle se nommait Inamoto, qu'elle était
fille du bonze, ou du simple gardien peut-être, de certaine grande
pagode, dont j'apercevais, cinquante mètres plus bas, à travers des
branches, la toiture tourmentée et les cours au dallage funèbre.
--Petite mademoiselle Inamoto, demandai-je avant l'escalade de sortie,
cela me ferait plaisir de te revoir quelquefois. Après-demain s'il ne
tombe ni pluie ni neige, je reviendrai ici, à cette même heure. Et toi,
est-ce que tu viendras?
--Je viendrai, dit-elle, je viens tous les jours sans pluie.
Elle ajouta, avec une révérence: «Sayanara!» (Je te salue!) et se mit à
redescendre par un sentier de chèvre, vers le temple, très soucieuse de
protéger les belles coques de ses cheveux lisses contre les petites
branches de bambou qui, au passage, lui fouettaient la figure.
Depuis ce jour-là, j'ai bien franchi cinquante fois, à cette même place,
ce même vieux mur... C'est aussi chaste qu'avec mademoiselle
Pluie-d'Avril, mais différent et plus profond; il ne s'agit plus d'un
petit chat habillé, mais d'une jeune fille, qui, malgré son rire de
mousmé, a des yeux candides et parfois graves.
Comment cela peut-il durer entre nous, sans lassitude, puisque la
différence des langages empêche toute communion approfondie entre nos
deux âmes, sans doute essentiellement diverses, et puisque par ailleurs,
dans nos rendez-vous, il n'y a jamais un instant d'équivoque, un instant
trouble?...
Bien que la nécropole soit solitaire, à certains jours il faut des ruses
d'Apache pour arriver sans être vu,--et cela encore est amusant. Elle a
de plus en plus peur, la mousmé, peur que l'on nous observe, que son
père la gronde, qu'on lui défende de venir. Quelquefois c'est un porteur
d'eau, qui descend des sommets et nous gêne; le lendemain c'est une
vieille dame qui nous tient longuement en échec, étant occupée sans hâte
à disposer des branches de verdure dans des tubes de bambou aux quatre
coins d'une tombe, ou bien à brûler des baguettes d'encens pour ses
ancêtres, ou simplement à regarder sous ses pieds le panorama des
pagodes, de la ville et de la mer. Et je reste caché derrière quelque
grand cèdre, apercevant, au-dessus du mur, des cheveux biens noirs qui
dépassent les pierres, un front et deux yeux au guet (jamais un bout de
nez, jamais rien de plus): ma petite amie qui s'est perchée là pour
surveiller, elle aussi, la solution de l'incident, toujours prête à
disparaître au moindre danger, comme un gentil personnage de guignol qui
retomberait dans sa boîte.
Oui, c'est bien enfantin et ridicule, et pour que tout cela ait pu
durer, il a fallu l'exotisme extrême, le charme de ce lieu unique et le
charme d'Inamoto combinés ensemble.
Est-ce elle que je regretterai, ou sa montagne, ou encore le vieux mur
gris, protecteur de nos rendez-vous? Vraiment je ne sais plus, tant sa
gentille personnalité est pour moi amalgamée aux ambiances.