15 mars.

Dans ce rayonnement de printemps, à peine avais-je mis pied à terre

aujourd'hui, que trois mousmés dans la rue ont attiré mon attention.

Qu'y avait-il donc entre elles d'inusité, que je définissais mal au

premier abord? Avec des petites moues particulières, des envies de rire

contenues, elles cheminaient ensemble, le nez au vent tiède, l'air de

_se savoir drôles_ et de perpétrer quelque farce... Ah! cela venait de

leur coiffure: elles s'étaient fait des bandeaux et des chignons comme

les grand'mères. Et, quand elles eurent compris, à mon regard, que

j'avais remarqué, elles répondirent des yeux: «Hein! n'est-ce pas que

nous sommes cocasses?» et passèrent en riant pour tout de bon.

Quelques pas plus loin, deux vieilles dames... Qu'avaient-elles

d'inusité, celles-là encore?... Ah! leur coiffure: elles s'étaient fait

des bandeaux et des chignons de jeune fillette, avec un léger piquet de

fleurs sur le côté, comme en porte mademoiselle Pluie-d'Avril. Et leur

sourire me répondit de même: «Mais oui, c'est ainsi, ne t'en déplaise!

Oh! nous le savons, va, que nous sommes comiques!»

Tout le long du chemin, pareille mascarade; renversement général des

coiffures et des âges. (Bien entendu, fallait-il avoir l'oeil déjà

complètement fait aux japoneries pour recevoir une impression de stupeur

telle que la mienne. C'était comme si, chez nous, un beau jour, toutes

les aïeules apparaissaient en cheveux, avec des nattes dans le dos, et

toutes les petites filles, en bonnet tuyauté, avec des anglaises.)

Quelques instants plus tard, dans le faubourg de Dioudjendji, près de

mon ancienne demeure. Devant moi cheminait une dame de galante

tournure, ayant cette ligne incomparable de la nuque et des épaules qui

la décèlerait entre mille: madame Prune, coiffée aujourd'hui en petite

mousmé, en petite écolière, avec un piquet de roses pompons se balançant

au bout d'une longue épingle d'écaille!...

Avertie par son flair toujours si sûr, elle se retourna pour me montrer,

dans un sourire, l'un des derniers râteliers laqués de noir que Nagasaki

possède encore: «N'est-ce pas, demandaient pudiquement ses yeux baissés,

n'est-ce pas, cher, que ça ne va pas trop mal?»

--Madame Prune, j'allais vous le dire. Mais je vous prie,

expliquez-moi...

Alors elle me conta que, depuis le temps des ancêtres lointains, c'était

de tradition que les dames, ce jour du calendrier, fussent coiffées

comme les jeunes filles, et les jeunes filles comme les dames.

Et tout était joli autour de nous, aussi bizarrement joli et aussi

invraisemblablement arrangé que dans une aquarelle japonaise. Ce

faubourg où nous passions avait l'air en pleine ivresse de printemps.

Notre sentier dominait, à soixante mètres de haut, la rade bleue,

sinueuse entre ses rives boisées. Autour des vieilles maisonnettes, aux

châssis de papier, il y avait des arbres tout blancs et des arbres tout

roses; il y avait aussi des glycines dont les longues grappes

commençaient de se colorer en violet pâle; et tout cela, maisonnettes

gentilles comme des jouets, arbres roses des petits jardins, glycines en

guirlandes, dévalait sous nos pieds jusqu'à la mer, dans un pêle-mêle

qui semblait instable et impossible; tout cela avait l'air de tenir par

ensorcellement, sans souci de l'équilibre ni de la pesanteur. Une

lumière idéale, délicate, éclatante sans éblouir, s'épandait pareille,

sur les choses proches et sur les lointains limpides. Dans le ciel

pointaient ces cimes très singulières des montagnes de Kiu-Siu, qui

ressemblent à des cônes tapissés de peluche verte. Et, là-bas, du côté

où la rade s'ouvre sur la mer de Chine, plus d'habitations humaines, un

manteau uniforme de verdure jeté partout, même du haut en bas des très

abruptes falaises; rien que deux ou trois petits temples, perchés dans

des coins presque inaccessibles, discrets d'ailleurs, émergeant à peine

du fouillis des branches, et voués aux Esprits des bois qui doivent être

souverains par là, sur ces côtes si vertes.

Une seule tache, dans l'immense décor souriant; un peu en arrière de

nous, de l'autre côté de la baie, un lieu pelé, horrible et maudit d'où

monte un bruit perpétuel de ferraille tapotée; une bouche de l'enfer qui

souffle une haleine, noire par mille tuyaux: l'arsenal où se fabriquent

nuit et jour les nouvelles machines à tuer.

Madame Prune, continuant de marivauder à son ordinaire, tandis que le

piquet de roses pompons s'agitait au-dessus de son opulente coiffure,

m'entraînait insensiblement vers sa demeure. Et moi, fasciné comme

toujours par ses dents laquées, couleur d'ébène polie, je constatai

qu'elles venaient d'être remises à neuf, à mon intention sans doute: de

patients spécialistes y avaient introduit de place en place des petits

morceaux d'or qui prenaient, sur ce fond noir, énormément d'importance

et d'éclat, tout comme sur les laques des plateaux ou des boîtes.

On n'imagine pas ce qu'il y a de dentistes à Nagasaki; les moindres

portefaix ont des dents dorées par leurs soins. Ils travaillent du reste

sans mystère, car je me souviens d'avoir vu, par des fenêtres ouvertes,

des dames au chignon d'un beau galbe, la tête renversée sur un coussinet

et tenant béantes leurs mâchoires, qu'un opérateur semblait perforer

avec d'étonnants petits vilebrequins. Ils ont, paraît-il, appris cet art

en Amérique. Quantité de matelots de chez nous, séduits par leurs

enseignes à images, se sont confiés à eux et les déclarent d'une

dextérité merveilleuse.

En ce qui est affaire d'adresse, de patience et d'exactitude, ces petits

Japonais ne pouvaient qu'exceller. C'est pourquoi ils se sont approprié

si vite l'art de nos électriciens et de nos constructeurs de machines;

on s'étonne seulement qu'ils n'aient pas inventé eux-mêmes, des

millénaires avant nous, tout cela, avec quoi ils jonglent aujourd'hui

comme des virtuoses.

Et nos plus modernes engins de guerre, qui ne sont en somme que

bibelots de précision, vont devenir, hélas! entre leurs mains prestes et

sûres, de bien effroyables jouets...

Mon Dieu, sauf madame Prune, que tout était joli ce jour-là autour de

moi, aussi bien en bas, au bord de la rade profonde, qu'en haut vers le

ciel pâlement bleu où montaient les étranges cimes vertes! Et qu'elle

est adorable, cette île de Kiu-Siu, de finir ainsi, là-bas au loin, par

des falaises magiquement garnies d'arbres, des falaises qui portent des

petits temples à demi cachés sous leur verdure et qui descendent, comme

les remparts de quelque forteresse enchantée, dans le grand néant de la

mer, aujourd'hui si lumineux et diaphane!...

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 61 / 97 题