Dans ce rayonnement de printemps, à peine avais-je mis pied à terre
aujourd'hui, que trois mousmés dans la rue ont attiré mon attention.
Qu'y avait-il donc entre elles d'inusité, que je définissais mal au
premier abord? Avec des petites moues particulières, des envies de rire
contenues, elles cheminaient ensemble, le nez au vent tiède, l'air de
_se savoir drôles_ et de perpétrer quelque farce... Ah! cela venait de
leur coiffure: elles s'étaient fait des bandeaux et des chignons comme
les grand'mères. Et, quand elles eurent compris, à mon regard, que
j'avais remarqué, elles répondirent des yeux: «Hein! n'est-ce pas que
nous sommes cocasses?» et passèrent en riant pour tout de bon.
Quelques pas plus loin, deux vieilles dames... Qu'avaient-elles
d'inusité, celles-là encore?... Ah! leur coiffure: elles s'étaient fait
des bandeaux et des chignons de jeune fillette, avec un léger piquet de
fleurs sur le côté, comme en porte mademoiselle Pluie-d'Avril. Et leur
sourire me répondit de même: «Mais oui, c'est ainsi, ne t'en déplaise!
Oh! nous le savons, va, que nous sommes comiques!»
Tout le long du chemin, pareille mascarade; renversement général des
coiffures et des âges. (Bien entendu, fallait-il avoir l'oeil déjà
complètement fait aux japoneries pour recevoir une impression de stupeur
telle que la mienne. C'était comme si, chez nous, un beau jour, toutes
les aïeules apparaissaient en cheveux, avec des nattes dans le dos, et
toutes les petites filles, en bonnet tuyauté, avec des anglaises.)
Quelques instants plus tard, dans le faubourg de Dioudjendji, près de
mon ancienne demeure. Devant moi cheminait une dame de galante
tournure, ayant cette ligne incomparable de la nuque et des épaules qui
la décèlerait entre mille: madame Prune, coiffée aujourd'hui en petite
mousmé, en petite écolière, avec un piquet de roses pompons se balançant
au bout d'une longue épingle d'écaille!...
Avertie par son flair toujours si sûr, elle se retourna pour me montrer,
dans un sourire, l'un des derniers râteliers laqués de noir que Nagasaki
possède encore: «N'est-ce pas, demandaient pudiquement ses yeux baissés,
n'est-ce pas, cher, que ça ne va pas trop mal?»
--Madame Prune, j'allais vous le dire. Mais je vous prie,
expliquez-moi...
Alors elle me conta que, depuis le temps des ancêtres lointains, c'était
de tradition que les dames, ce jour du calendrier, fussent coiffées
comme les jeunes filles, et les jeunes filles comme les dames.
Et tout était joli autour de nous, aussi bizarrement joli et aussi
invraisemblablement arrangé que dans une aquarelle japonaise. Ce
faubourg où nous passions avait l'air en pleine ivresse de printemps.
Notre sentier dominait, à soixante mètres de haut, la rade bleue,
sinueuse entre ses rives boisées. Autour des vieilles maisonnettes, aux
châssis de papier, il y avait des arbres tout blancs et des arbres tout
roses; il y avait aussi des glycines dont les longues grappes
commençaient de se colorer en violet pâle; et tout cela, maisonnettes
gentilles comme des jouets, arbres roses des petits jardins, glycines en
guirlandes, dévalait sous nos pieds jusqu'à la mer, dans un pêle-mêle
qui semblait instable et impossible; tout cela avait l'air de tenir par
ensorcellement, sans souci de l'équilibre ni de la pesanteur. Une
lumière idéale, délicate, éclatante sans éblouir, s'épandait pareille,
sur les choses proches et sur les lointains limpides. Dans le ciel
pointaient ces cimes très singulières des montagnes de Kiu-Siu, qui
ressemblent à des cônes tapissés de peluche verte. Et, là-bas, du côté
où la rade s'ouvre sur la mer de Chine, plus d'habitations humaines, un
manteau uniforme de verdure jeté partout, même du haut en bas des très
abruptes falaises; rien que deux ou trois petits temples, perchés dans
des coins presque inaccessibles, discrets d'ailleurs, émergeant à peine
du fouillis des branches, et voués aux Esprits des bois qui doivent être
souverains par là, sur ces côtes si vertes.
Une seule tache, dans l'immense décor souriant; un peu en arrière de
nous, de l'autre côté de la baie, un lieu pelé, horrible et maudit d'où
monte un bruit perpétuel de ferraille tapotée; une bouche de l'enfer qui
souffle une haleine, noire par mille tuyaux: l'arsenal où se fabriquent
nuit et jour les nouvelles machines à tuer.
Madame Prune, continuant de marivauder à son ordinaire, tandis que le
piquet de roses pompons s'agitait au-dessus de son opulente coiffure,
m'entraînait insensiblement vers sa demeure. Et moi, fasciné comme
toujours par ses dents laquées, couleur d'ébène polie, je constatai
qu'elles venaient d'être remises à neuf, à mon intention sans doute: de
patients spécialistes y avaient introduit de place en place des petits
morceaux d'or qui prenaient, sur ce fond noir, énormément d'importance
et d'éclat, tout comme sur les laques des plateaux ou des boîtes.
On n'imagine pas ce qu'il y a de dentistes à Nagasaki; les moindres
portefaix ont des dents dorées par leurs soins. Ils travaillent du reste
sans mystère, car je me souviens d'avoir vu, par des fenêtres ouvertes,
des dames au chignon d'un beau galbe, la tête renversée sur un coussinet
et tenant béantes leurs mâchoires, qu'un opérateur semblait perforer
avec d'étonnants petits vilebrequins. Ils ont, paraît-il, appris cet art
en Amérique. Quantité de matelots de chez nous, séduits par leurs
enseignes à images, se sont confiés à eux et les déclarent d'une
dextérité merveilleuse.
En ce qui est affaire d'adresse, de patience et d'exactitude, ces petits
Japonais ne pouvaient qu'exceller. C'est pourquoi ils se sont approprié
si vite l'art de nos électriciens et de nos constructeurs de machines;
on s'étonne seulement qu'ils n'aient pas inventé eux-mêmes, des
millénaires avant nous, tout cela, avec quoi ils jonglent aujourd'hui
comme des virtuoses.
Et nos plus modernes engins de guerre, qui ne sont en somme que
bibelots de précision, vont devenir, hélas! entre leurs mains prestes et
sûres, de bien effroyables jouets...
Mon Dieu, sauf madame Prune, que tout était joli ce jour-là autour de
moi, aussi bien en bas, au bord de la rade profonde, qu'en haut vers le
ciel pâlement bleu où montaient les étranges cimes vertes! Et qu'elle
est adorable, cette île de Kiu-Siu, de finir ainsi, là-bas au loin, par
des falaises magiquement garnies d'arbres, des falaises qui portent des
petits temples à demi cachés sous leur verdure et qui descendent, comme
les remparts de quelque forteresse enchantée, dans le grand néant de la
mer, aujourd'hui si lumineux et diaphane!...