14 février.

Cette grande pagode du Cheval de Jade où j'allais si souvent jadis, à la

splendeur étoilée des nuits de juillet, et qui est cause aujourd'hui de

mes stations chez madame Ichihara, elle a pris un air de vétusté,

d'abandon, elle me fait l'effet d'avoir vieilli, depuis quinze ans, de

deux ou trois siècles. Les immenses marches de granit, les escaliers de

Titans qui y conduisent, à mi-montagne, je me souviens d'y être monté

jadis, aux musiques, aux lanternes, aux milliers de lanternes étranges,

presque porté par des foules qui se rendaient en pèlerinage.

Aujourd'hui quand j'y vais, je n'aperçois guère d'autre visiteur que

moi, du haut en bas de ces escaliers superbes où je suis comme perdu. Et

combien ils sont frustes, usés, disjoints, les granits des dalles, les

granits des portiques religieux, échelonnés sur le parcours,--ces

portiques de tous les abords de temple, toujours pareils, et toujours si

en contraste avec le Japon, simples et rudes, grandioses comme des

pylônes égyptiens. Tout en haut dans la dernière cour, devant l'énorme

pagode en bois de cèdre, qui a pris une couleur plus grise et plus

éteinte, le cheval de jade médite solitairement sur son vieux socle

effrité. L'herbe pousse et les dalles mêmes verdissent. Chaque fois, je

le trouve clos et silencieux, le sanctuaire au fond duquel je me

souviens d'avoir aperçu jadis, par-dessus la foule prosternée, les

grands dieux d'or entourés de lotus d'or... Ce Japon, qui me paraît en

voie de renier tous ses vieux rêves, que va-t-il faire bientôt de ses

milliers de pagodes, dont quelques-unes étaient si merveilleuses, et qui

occupent infiniment plus de place que chez nous les églises?...

En sortant par la gauche de cette cour, où l'antique cheval de jade

trône encore, on arrive comme autrefois sur l'esplanade aux

maisons-de-thé et aux petits berceaux de verdure, d'où la vue embrasse

tout Nagasaki, et sa baie profonde. Il y a même toujours cette

«maison-de-thé des Crapauds[2]» où je venais avec madame Chrysanthème et

la fine fleur des mousmés de son temps; les crapauds sont restés aussi,

ces mêmes crapauds-monstres qui étaient la gloire de l'établissement, et

comme jadis leurs grosses voix de basse font couac! couac! dans les

rocailles du gentil bassin. Ce qui a changé seulement, c'est le matériel

de la maison; on y voit aujourd'hui des tables de cabaret, des

bouteilles de wisky, alignées avec du gin du de l'absinthe Pernod, enfin

tous les breuvages civilisateurs dont notre Occident a doté le monde.

Plus haut que l'esplanade; des sentiers montent vers une région de calme

et d'ombre qui a des airs de bois sacré. Des camélias à fleurs simples,

presque grands comme nos ormeaux, qui sont en ce moment sur la fin de

leur floraison hivernale, y jonchent la terre de leurs pétales rouges;

d'autres arbres, au feuillage persistant, des arbres immenses qui ont

peut-être l'âge du temple, font voûte au-dessus des tapis d'herbe fine

ou de petites plantes rares. A mesure que l'on s'élève, on voit s'élever

aussi dans un demi-lointain, au delà de cette vallée enclose où Nagasaki

a groupé ses milliers de toitures grises, les montagnes d'en face,

celles qui sont couvertes de bois funéraires, de pagodes et de tombeaux,

celles dont le terrain est si mêlé de cendre humaine et d'où s'exhale

éternellement le parfum des baguettes brûlées pour les morts. Plus loin,

la grande échancrure bleue de la rade s'ouvre entre les escarpements et

les complications charmantes de ses rives. Et enfin, tout là-bas, à

peine dessinés, presque perdus dans ce bleu qui devient de plus en plus

souverain, apparaissent les îlots avancés qui terminent le Japon, ces

îlots que l'on dirait trop confiants en l'immensité liquide alentour, et

trop jolis, avec leurs cèdres des bords, qui se penchent sur la mer...

Vers ces sommets, au-dessus des temples, on est dans un Japon admirable,

quintessencié, suprêmement élégant, recueilli, presque religieux, et

l'on cesse de sourire, pour admirer.

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 52 / 97 题